Politique(s) : le révélateur allemand et bien davantage (2/2)

, par François Hublet

Politique(s) : le révélateur allemand et bien davantage (2/2)
CC BY-NC-ND 2.0 Fernanda Fronza

Au-delà de quelques événements ponctuels dont les récentes législatives constituent un bon exemple, la pratique politique allemande demeure en France méconnue, voire ignorée. Après avoir analysé, dans la première partie de cet article, les distinctions formelles entre ces deux systèmes, nous en interrogerons désormais les aspects plus profonds.

L’Allemagne s’est un peu lassée de ses affiches certes assez fades qui décorent, en ces temps de campagne législative, les lampadaires le long des rues ; pourtant, elle semble percevoir que tous les moyens ne sont pas bons. En comparaison, la moralisation de la vie politique est, en France, une promesse constante et une coquille vide, parce que le système politique concentre énormément les pouvoirs et que l’univers entier paraît coupé en deux par cette frontière permanente de la droite et de la gauche. Le sophisme remonte à la Grèce antique, oui, et, invariablement, nul n’est honnête ; passées ces considérations entendues, force est de constater que, d’un pays à l’autre, les pratiques varient. En France, on parle de moralisation ; en Allemagne, on punit ceux qui l’enfreignent.

Theodor zu Guttenberg, ancien ministre de la défense et plagiaire dans une thèse de doctorat, s’est vu renvoyer du gouvernement ; et le président Christian Wulff, prédécesseur de M. Gauck a vu son immunité levée et a démissionné après des soupçons de prévarications. Fautes graves, et traitées comme telles ; ensuite, il faut avancer.

Mais avant tout autre chose, revenons à une question fondamentale que nul ne pose, et qui briserait pourtant certaines évidences, si l’on daignait seulement y répondre : à quoi sert la politique ?

Politique, dans sa pleine acception, suppose démocratie et gestion. Les représentants sont des délégués du peuple ; l’existence même d’un débat politique répond à la nécessité d’une gestion de tous pour tous, qu’on suppose subordonnée à l’idée du bien commun. La politique est l’outil de la réalisation par une communauté humaine de sa volonté collective, animée, fondamentalement, par des initiatives individuelles dont le citoyen se fait juge. La politique est au service de l’homme ; l’homme, souhaitons-le, est au service du bien au sens large – ou, du moins, au service de son propre bien, ce qui, pour tant est qu’il soit doué de conscience, devrait revenir au même. La politique est donc un outil, dont la finalité est extérieure à elle-même : appelons cela l’art, la science, le progrès, le bonheur, le bien général, l’épanouissement individuel, l’honneur, la solidarité, l’amitié – en tous les cas, la politique pratiquée pour elle-même, per se, ne sert à rien. Les notions de jeu, de plaisir, de divertissement n’ont pas non plus de sens ici.

La culture allemande est marquée pour des siècles par les blessures du nazisme, et pour toujours par le génie de ses penseurs – Land der Dichter und Denker, voilà bien l’épithète. Mais n’oublions pas que cette culture « allemande » est aussi la nôtre. Il n’y a qu’une culture, il n’y a qu’une mémoire, comme il n’y a qu’une humanité ; autant que l’Allemagne, nous devrions en prendre conscience. Le centre du monde n’existe pas, ou bien c’est une gageure : rappelons-nous-en toujours.

Mais voilà, en France, on recourt trop systématiquement aux sondages. On repousse en arrière-plan les programmes électoraux, et particulièrement la technique économique ou sociale qu’on juge sans doute trop ennuyeuse. Et cette tentation péremptoire de prétendre « Que veulent les Français ? les Français veulent x », comme si seulement les Français formaient une masse à la fois unanime, déjà convaincue et constamment en accord avec l’orateur, n’a pas beaucoup de sens. Les statistiques sont malléables, l’opinion parfois dans l’erreur, et tous ces prétendus appuis n’en sont pas. Enfin, une multitude de déclarations officieuses qu’on peut réduire à « De toutes façon l’honnêteté n’a pas d’importance » ; les éléments de langage ; les informations partielles par lesquelles les médias pris dans leur ensemble et dans leur diversité, quoiqu’on en dise, sont les plus épargnés, se multiplient. Les discours, parfois, virent à l’exaltation des fanatismes ou à l’insensé : la dialectique du « politiquement incorrect » érigé en exemple par certains se contredit intrinsèquement. La « droite décomplexée », quoiqu’on en dise, est surtout une ligne libérée de la contrainte du raisonnable, du joug du bon sens, et rendue à de vieux démons populistes. On suggère constamment des quasi-complots excessifs ou totalement fantaisistes. Tout cela n’a rien à voir avec les programmes électoraux et les questions que pose la situation actuelle de la France et de l’Europe. La démagogie qu’on fait banalité et la violence oratoire qu’on fait divertissement, avec force appels à la démission dont on sait qu’ils seront vains, tout cela, l’Allemagne y échappe au moins en partie, et la France n’y échappe pas.

Oui, la communication est devenue souvent supérieure à son objet, qu’on s’y complaise ou non – cela n’empêche pas le pays d’exister et de fonctionner, mais cela l’empêche d’avancer pleinement. Il serait possible avec autant de profit, autant de bonheur et beaucoup plus d’utilité de s’atteler à la réalisation de programmes denses, précis, rationnalisés. L’accord de coalition du dernier cabinet Merkel, signé en 2009 entre libéraux et chrétiens-démocrates, est ainsi un document complet de 132 pages. En matière d’excès de communication, quelques scandales – sondages coûteux de l’Élysée sous la présidence Sarkozy, déplacement inutilement onéreux et complexe du président Hollande par le train pour se rendre à Bruxelles – font un temps la une de la presse et de la télévision françaises, puis on oublie tout, et un nouvel acte recommence. Mais a-t-on progressé ?

Un autre exemple illustre ce fait de manière plus actuelle encore.

Dans l’indifférence générale, une multitude de comptes dormants Twitter – des robots en majorité – gérés par une équipe de droite (#TeamMichu) accumulent depuis quelques mois plusieurs centaines de milliers de followers sur le réseau. Quoique gagnant en popularité via des façades diverses (recueil de citations, personnalités historiques, humour plus ou moins partisan, parodies), et n’ayant souvent, a priori, rien à voir avec la chose politique, ces comptes n’en sont pas moins sous –étroit contrôle. Or, l’équipe espère politiser progressivement le contenu de ses messages afin de faciliter une « victoire de la droite » aux présidentielles de 2017. L’objectif : faire pencher le réseau de son côté, occuper l’espace disponible avec bien peu d’arguments concrets, et surtout sans annoncer toujours la nature de ses intentions ; le tout ressemblant à une forme de manipulation d’opinion parfaitement malsaine, quoique limitée dans son ampleur. Entre « aventure humaine » et « force militante », les qualificatifs positifs et en apparence banals ne manquent pas parmi l’équipe ; du reste, elle-même ne cache véritablement pas son intention, et divers blogs ont obtenu des interviews de ses membres. Mais si l’équipe s’est exprimée, les comptes concernés sont eux-mêmes assez difficiles à cerner.

Mais de quoi parle-t-on, enfin ? Le procédé est rigoureusement malhonnête, et revoilà notre clivage – défendre la droite avant tout, à quoi pensent-ils que cela les mènera ? et d’où prétendent-ils que la tromperie qu’ils exercent est acceptable dans un tel cadre ?

Enfin, ce qu’il convient de constater, c’est que de nombreuses affaires qui ont agité la France jusqu’à un niveau paradoxalement conflictuel semblent tout à fait déraisonnables outre-Rhin. Et le sont.

Jamais, en Allemagne, près d’un million de personnes ne seraient descendues dans la rue pour protester contre le mariage homosexuel ; jamais ce mouvement ne se serait poursuivi, quoique faiblement, après la promulgation de ladite loi. Jamais non plus on n’aurait dit, avec l’espoir d’être élu et un programme finalement plutôt modéré : « mon ennemi c’est la finance ». Et jamais un Éric Zemmour, un Guillaume Peltier ou un Patrick Buisson n’auraient eu autant de succès — car toutes les formes d’extrémismes y ont été pratiquement annihilées par le fantôme de cette histoire dont nous n’avons pu saisir encore pleinement l’universalité. Au fond, la chose réactionnaire, en Allemagne, est pratiquement absente, et les partis extrémistes y sont en conflit constant à la fois avec les services de renseignement intérieur et avec la cour constitutionnelle qui tentent de les interdire ou, tout du moins, de les contrôler. C’est pour cela aussi qu’on en veut à l’Allemagne, dans les franges les plus radicales de la politique française. Là-bas, les extrêmes ne dépassent que rarement, au cumul, quelque quatre ou cinq pourcent des suffrages.

Du reste on y songe sans doute, inconsciemment, que l’irrationnel se doit d’être exclu de la sphère publique, parce que l’individu comme la communauté n’y gagneraient rien. L’Église pourtant n’y est pas séparée de l’État, lequel lève des impôts pour les cultes, mais le politique et le religieux ne se laissent pas si aisément amalgamer et confondre. De la même manière, la rigueur, comprise comme une responsabilité, est plutôt une constante d’apaisement, avec laquelle l’austérité économique ne peut pas être confondue ; l’intégration des immigrants n’est pas une question d’ « identité nationale », mais bien de bonne volonté individuelle ; tout tourne plus rond, au fond, lorsque l’on regarde les choses en face, tant la vérité, quoiqu’elle ne soit jamais incontestable, est souvent, à un instant donné, difficilement négociable.

D’ailleurs l’Allemagne ne parle plus jamais de patriotisme, et elle ne s’en porte pas plus mal ; elle tente de regarder au-delà d’elle-même, dans un absolu qui est partie de son héritage, parce qu’il est celui de tous.

Alors, l’Allemagne propose un modèle qui nous paraît terne parce qu’il n’est pas toujours spectaculaire, et auquel beaucoup préfèrent s’opposer à défaut de le connaître. « Je suis homme avant d’être Français », c’est Montesquieu qui transpose, avant le terme, ce que pense aujourd’hui l’Allemagne d’elle-même. Et pourtant l’Allemagne n’a rien d’une perfection ou d’un modèle absolu à laquelle il nous faudrait nous soumettre ou nous conformer aveuglément ; la société y a des failles, l’État des difficultés, mais la démocratie n’y est aucunement remise en cause, ni dans la rhétorique ni dans le fond, et on y rejette les clivages inutiles.

Bien souvent, les analyses françaises sur la France ne sont pas – mais l’ont-elles jamais été ? – les plus pertinentes qui soient ; les yeux allemands, américains, britanniques, quel que soit le niveau de leur bienveillance, visent souvent bien plus juste que nous-mêmes, parce qu’ils regardent justement au-delà d’eux. L’Europe en tant qu’État, mais, plus encore, en tant que communauté humaine au-delà de l’idée floue de nation, serait dans ce cadre un immense catalyseur de progrès. C’est là une ligne à suivre, une direction qu’il nous faut nous donner : ouverture d’esprit, ouverture au monde, par les langues, par la culture, par la rencontre de celui qui vit là-bas, au-delà de cette vieille ligne qu’on appela jadis « frontière », et qui comme l’Allemagne et la France nous le démontrent à nouveau, a pour nous émerveiller un autre regard que nous pouvons faire nôtre.

Le « nous » français, voilà pourquoi j’ai voulu toujours l’inscrire entre guillemets ; car l’idée du « nous », pour moi, n’est pas plus française que les idéaux dont le monde ose rêver et qui sont, pour aujourd’hui comme pour demain, les bases de cette Union qu’il nous faut recommencer à construire.

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