Quelle stratégie européenne de croissance pour l’Europe compétitive de demain ?

, par Lucas Buthion

Quelle stratégie européenne de croissance pour l'Europe compétitive de demain ?
Philippe Herzog © Confrontations Europe

A l’occasion des Entretiens Economiques Européens (EEE) [1] organisés par Confrontations Europe à Bologne les 30 et 31 octobre, Philippe Herzog, Président-fondateur de Confrontations Europe et conseiller spécial de Michel Barnier [2], Commissaire européen au marché intérieur et services, est revenu sur ses propositions pour « fédérer les Européens autour d’une stratégie industrielle ».

Selon Philippe Herzog, l’Europe souffre en effet de ne pas avoir encore de véritable stratégie de croissance. Il en appelle, pour y remédier, à un « combat politique », qui aboutisse à un dialogue et à une convergence entre acteurs économiques, sociaux et politiques sur cette question.

Une prise de conscience impérative du retard à combler

Diagnostic dorénavant largement partagé, on a découvert progressivement que les fondations de l’Union européenne n’allaient pas sans incohérences depuis vingt ans et le Traité de Maastricht, qui a vu la consécration d’une Europe « ne marchant pas sur ses deux pieds » : alors que la politique monétaire devenait intégrée, les politiques économiques restaient pour leur part aux mains des Etats, fort peu « coordonnées » au niveau communautaire. On ne peut cependant pas nier un certain progrès au niveau de la macroéconomie financière ces derniers mois, ce qui donne un sentiment de calme relatif sur les marchés. En témoigne la volonté de mettre en place une union bancaire, qui n’a été impulsée qu’après que nos dirigeants aient réalisé que la fragmentation des systèmes bancaires nationaux et le rôle essentiel de la politique monétaire européenne imposaient d’accepter que la Banque centrale européenne assume davantage de compétences, notamment les rôles de superviseur et de préteur en dernier ressort auprès des banques.

Dépasser les obstacles sur la route de l’intégration économique et industrielle

Malgré l’union budgétaire, consacrée dans le Traité sur la stabilité, la coopération et la gouvernance (TSCG) ratifié par le Parlement français au mois d’octobre, qui marque une autre consolidation du cadre macro-économique, on peut s’interroger sur la logique de culpabilité, qui sous-tend la discipline punitive inscrite dans le Traité. La discipline est certes justifiée, mais elle ne se suffit pas à elle-même et ne peut jouer un rôle efficace si la nécessité de stimuler l’investissement public et privé dans l’économie est minorée. Car le poids improductif de la sphère étatique doit être réduit, cela ne fait pas débat mais le problème est de préserver et renouveler les fonctions collectives de la croissance.

Au niveau communautaire, on peut considérer qu’ « UE 2020 » n’est pas une véritable stratégie. Certes, le chantier de la réforme du marché intérieur, « ensemble pour une nouvelle croissance » est vigoureusement entrepris par Michel Barnier, mais l’avancée se révèle extrêmement difficile, car le marché intérieur reste très fragmenté, avec de fortes situations de concurrence, tandis que les systèmes d’innovation, les marchés du travail et des services restent nationaux (même si les services sont davantage décloisonnés). Le marché des capitaux a été libéré en premier après les marchandises, pendant que les autres ne l’étaient pas : pour reprendre le juriste Alain Supiot, ceci a donc « dressé des murailles à l’encontre de la libre circulation des travailleurs » en Europe.

« Enjamber » ces obstacles requiert une impulsion provenant d’Etats volontaires, pour que la Communauté se dote d’une stratégie de compétitivité industrielle intégrée et solidaire. Cela exige de bâtir des coopérations systématiques, donc mener à bien plusieurs tâches : ajuster le cadre réglementaire communautaire et la politique de la concurrence pour mieux valoriser les projets des acteurs économiques, sociaux et territoriaux, coordonner les politiques industrielles nationales pour optimiser les synergies, et réaliser en concertation des investissements dans des secteurs stratégiques.

Trois enjeux essentiels concourent à définir cette stratégie européenne de croissance :

  • Bâtir un marché du travail européen : on se trouve en effet en présence de concurrences sociales alors qu’il faut anticiper les restructurations et préparer les salariés à des transitions, préparer les jeunes à la vie active où la formation tout au long de la vie sera impérative. Il est donc nécessaire de promouvoir des politiques européennes de formation professionnelle, continue et de mobilité, et d’organiser des transitions professionnelles avec un service public européen fonctionnant en coopération avec les services locaux et nationaux.
  • Lever le « tabou » de la politique industrielle : on dit souvent que l’Union européenne ne peut en avoir une parce que les Traités ne le permettent pas. En fait, il s’agit d’un manque de volonté politique. Pourtant, il y a partout besoin de construire des nouvelles filières industrielles, des écosystèmes d’innovation avec de grandes infrastructures.

Il est donc nécessaire de forger une conscience commune, pour organiser des coopérations technologiques et industrielles dans tous les secteurs et les territoires. Ces choix publics ne doivent toutefois pas engendrer des effets d’agglomération qui renforceraient les tendances à la polarisation-désindustrialisation, qui se révèlent néfastes pour la cohésion de tout l’Europe.

  • Promouvoir les investissements de long-terme, humains ou productifs : il s’agit véritablement du « moteur » de cette conscience commune. Mais le système financier s’est montré court-termiste et spéculateur, et doit être rénové. Pour valoriser et financer les investissements, il convient de pousser à la création d’un nouveau système d’intermédiation financière européen : l’Europe doit créer le cadre, les incitations et instruments financiers pour promouvoir les investissements riches en externalités positives pour la croissance, la compétitivité et la cohésion.

Le budget européen, premier pas vers la résolution du problème

Elément méconnu -voire décrié- des citoyens, le budget européen peut être une des solutions principales au problème. En effet, au niveau européen, le budget communautaire pourrait être un formidable outil de solidarité et de croissance. Mais on ne peut qualifier le budget européen de « vrai budget ». Un tel budget aurait besoin de ressources propres pour financer des politiques communes, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, puisque celui-ci est de manière prédominante financé par les contributions nationales des Etats-membres, favorisant la pleine expression des intérêts et égoïsmes nationaux et le chacun pour soi.

Bonne nouvelle, la taxe sur les transactions financières, que onze Etats membres ont choisi d’expérimenter, pourrait constituer une nouvelle ressource propre. On ne sait par contre pas encore comment ni à quelle fin elle sera utilisée, les débats à ce sujet n’étant pas encore tranchés.

Dans ce contexte, Herman Van Rompuy, Président du Conseil européen, a exprimé début octobre l’idée selon laquelle l’Eurozone aurait besoin de son propre budget. Elle aurait alors la capacité de mutualiser des ressources et d’initier la mise en place d’eurobonds à son échelle, ce qui permettrait d’impulser des investissements d’intérêt commun.

Pour Philippe Herzog, il ne faut pas attendre de la Commission européenne et du Parlement européen qu’ils portent seuls ce projet de « stratégie européenne de compétitivité industrielle intégrée et solidaire », non seulement en raison de dysfonctionnements institutionnels actuels, mais parce que l’initiative doit venir surtout « du bas », et permettre d’interpeller les institutions pour qu’elles prennent leurs responsabilités. Le rôle de la société civile sera décisif dans cette perspective.

Pour aller plus loin :

Confrontations Europe, « Manifeste pour la croissance et l’emploi, réindustrialiser l’Europe »

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Vos commentaires

  • Le 3 novembre 2012 à 09:47, par Xavier C. En réponse à : Quelle stratégie européenne de croissance pour l’Europe compétitive de demain ?

    Ah qu’on ne l’aime pas cette concurrence fiscale et sociale en Europe. Qu’on ne l’aime pas ! Qu’ils sont embêtants ces États peu gourmands qui en empêchent d’autres d’approfondir leur stratégie d’enfer fiscal !

    L’uniformisation sociale, ça va être quoi ? Code du travail rigide français pour toute l’Europe ? Ou flexisécurité danoise ?

    Et l’uniformisation fiscale ? Impôts progressifs et élevés comme en France ? Ou bien impôt à taux unique comme en Estonie ?

    Ah et, il paraît qu’il y a un monde gigantesque en-dehors de l’Europe...

    Cette diversité des systèmes est une bénédiction pour l’Europe. Plutôt que d’avoir une entité fédérale qui impose une solution, qui peut s’avérer désastreuse, nous avançons au contraire par un processus d’itération. Des pays explorent des pistes différents et chaque voisin est en mesure de s’en inspirer.

    C’est d’ailleurs comme ça que fonctionnent les meilleures fédérations : Canada, Suisse et USA. Elles ne cessent de l’être qu’à partir du moment où le fédéral empiète sur les prérogatives des fédérés (comme on est en train de le voir aux USA).

    Donc, plutôt que de tenter de tout uniformiser pour sauver le modèle français par exemple, laissons ce pays s’inspirer de ce qui marche ailleurs en Europe et dans le monde.

    Par exemple on constate, partout, que l’impôt progressif, en plus d’être injuste, est coûteux et d’une grande inefficacité économique. Un jour peut-être, lorsque la France sera totalement amorphe et n’aura plus les moyens de se payer une telle organisation fiscale, peut-être que les Français commenceront à envisager le système d’impôt unique : peu coûteux, efficace et juste.

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