Slovaquie et liberté de la presse

Rapport « Good Bye to Freedom 2008 »

, par Peter Kerlik, Traduit par Fabrice Pozzoli-Montenay

Slovaquie et liberté de la presse

Le rapport sur la liberté de la Presse en Europe « Goodbye to Freedom » vient d’être publié par l’Association des Journalistes Européens. Le Taurillon a décidé de publier le résultat de cet énorme travail. Aujourd’hui, voici la situation en Slovaquie.

Présentation générale

L’état de la liberté de la presse en Slovaquie pourrait être défini comme normal en Europe. Cela signifie que les journalistes slovaques font face à la même masse de problèmes à résoudre dans l’exercice libre de leur métier que dans de nombreux autres pays de l’UE. Un symptôme de ce malaise est la proportion croissante de journalistes slovaques qui se trouvent obligés de travailler comme pigistes indépendants. Arne König, président de la fédération européenne des journalistes (FEJ) a souligné les aspects négatifs de cette tendance dans un discours à Bratislava le 25 avril 2007.

Il a accusé de nombreux employeurs des médias dans les pays en « transition » de l’Europe centrale et orientale d’utiliser cyniquement de plus en plus de pigistes plutôt que des salariés à temps plein pour minimiser leurs coûts salariaux. « Ils vivent et travaillent » affirmait Arne König « dans des conditions d’extrême insécurité financières et professionnelles, et ne sont pas en mesure d’être parmi les journalistes qui feront des enquêtes et seront indépendants. » Il a ajouté que ces « pigistes indépendants » seraient mieux décrits comme des « pigistes dépendants » car il n’y a guère « d’indépendance » dans leur façon de travailler.

Il y a aussi un manque de volonté marqué chez les journalistes de se mobiliser pour défendre leurs droits professionnels

Il y a aussi un manque de volonté marqué chez les journalistes de se mobiliser pour défendre leurs droits professionnels à travers des syndicats, comme le syndicat slovaque des journalistes (SSJ). De nombreux travailleurs des médias considèrent toujours les syndicats avec méfiance, en raison de leurs liens passés avec le pouvoir communiste, et sont réticents à se syndicaliser.

Je voudrais attirer l’attention sur trois obstacles spécifiques auxquels font face les journalistes slovaques pour travailler indépendamment et libres de toute influence :

Cas d’étude :

1. Le service public d’information : une absence de garanties d’indépendance

La Télévision Slovaque (STV) et la Radio Slovaque (SRO) sont toutes deux des institutions dont l’indépendance est établie par les textes de loi. Leurs directeurs, qui ont le contrôle éditorial, sont désignés par les Conseils de la STV et de la SRO. Mais il existe un sérieux problème sur le mode de composition des ces conseils. Leurs membres sont élus par le Parlement, qui ignore généralement le profil professionnel des candidats. De fait, les candidats élus aux conseils sont désignés par les partis politiques pour représenter leurs intérêts. Cela permet au gouvernement de manipuler les décisions des conseils. Cet arrangement a été critiqué par par l’Union Européenne de Radio-Télévision (UER), mais jusqu’à présent les politiciens slovaques sont restés sourds à ces plaintes.

2) Les relations des médias avec le gouvernement :

En Slovaquie, les médias n’osent pas jouer leur rôle d’observateur critique des actions et décisions du gouvernement. Le Premier ministre, Robert Fico, a clairement expliqué, dans plusieurs déclarations et par son comportement, qu’il considère que le rôle des médias est d’être poli et de rapporter les activités du gouvernement du façon positive, sans critique. Les journalistes ont persisté à vouloir faire leur travail et informer de façon équitable.

La réponse du Premier ministre a été de leur déclarer la guerre, les désignant comme « l’opposition politique ». En juin 2007, le bureau de la SSJ a écrit une lettre à M. Fico, lui demandant une réunion pour discuter du rôle des média et du gouvernement. Trois mois sont passés sans que le Premier ministre daigne répondre. Plusieurs autres ministres ont suivi son exemple. La Fédération européenne des journalistes a sévèrement critiqué les politiciens slovaques pour leur habitude de récompenser les journalistes amicaux en leur accordant des interviews, tout en refusant de parler à ceux qui se montrent critiques, et a décrit ce comportement comme endommageant la liberté de la presse.

3) Un conflit avec la Cour européenne des droits de l’Homme :

En septembre 2006, un journaliste slovaque, Martin Klein, a gagné un procès à la Cour européenne des droits de l’Homme de Strasbourg sur un cas portant sur les limites de la liberté d’expression. Martin Klein avait fait appel de sa condamnation et d’une amende de 500 $ pour « diffamation de la foi catholique » par un tribunal slovaque. La cour de Starsbourg a accordé une somme bien plus importante en compensation, affirmant que le tribunal slovaque avait violé son droit à la liberté d’expression.

Martin Klein a aussi perdu son travail à Radio Free Europe au cours du procès. Le conflit prend sa source suite à la demande de l’archevêque Jan Sokol de bannir de Slovaquie le film « Larry Flint » et son affiche (sur laquelle un homme se trouve les bras écartés entre les jambes d’une fille en bikini). Le journaliste publie en réaction un article satirique et controversé dans un hebdomadaire, Domino Efekt, dans lequel il attaque brutalement l’archevêque et l’accuse d’avoir collaboré avec l’ancienne police secrète communiste (ce que l’archevêque nie). En droit, la décision de la cour de Strasbourg devrait être définitive, mais en septembre 2007, la Cour Suprême slovaque a rejeté le jugement de la Cour européenne des droits de l’Homme et a confirmé la condamnation originale. D’autres procédures juridiques devraient voir le jour.

4) Le besoin d’une loi moderne sur les médias

La Slovaquie est le seul pays européen post-communiste dans lequel le « Press act » de 1966 est toujours en vigueur, avec un seul amendement, rédigé en 1990, qui retire les références au rôle dirigeant du part communiste dans la société. Au vu des énormes changements sociaux et politiques qui ont transformé la société slovaque depuis 20 ans, il est grand temps que le pays ait des lois nouvelles et modernes sur les questions de presse. Le ministre de la Culture a préparé un projet de loi qui semble aller dans la bonne direction. Mais les organisations de journalistes s’inquiètent des modifications que le Parlement pourrait y apporter, et qui pourraient nuire à la liberté et à l’indépendance des médias et du journalisme.

Conclusion et action future :

L’AEJ est concernée par la situation. Nous demandons des changements qui permettraient une transparence et impartialité dans les services publics d’information, une nouvelle loi pour la presse en accord avec les principes défendus par le Conseil de l’Europe et l’OSCE, l’arrêt des tentatives des hommes politiques de manipuler les médias par la discrimination ou de les empêcher d’accomplir leur travail d’observateur critique.

Mise à jour 2008 – par William Horsley

En janvier 2008, Zuzana Krutka, secrétaire du syndicat slovaque des journalistes, a envoyé un texte de protestation à la fédération européenne des journalistes suite aux violations de la liberté de la presse. Ce texte confirme l’anxiété des journalistes slovaques face à un gouvernement accusé de ne pas respecter les « droits légitimes de la presse » : en se comportant d’une façon hostile vis-à-vis de médias considérés comme « inamicaux », et en cherchant à prendre le contrôle des services publics d’information slovaques. Le gouvernement slovaque est accusé d’être la principale menace au travail d’une presse libre et indépendante.

Voici deux extraits de ce texte :

1) Sur la politique du gouvernement vis-à-vis des médias : « La tension monte au vu de la position hostile du Premier ministre face à tous les médias et aux journalistes, en particluier les journalistes des quotidiens SME et Plus 1 deň. Tous les journaux écrits slovaques sont privés. Les journaux et magazines proches de la coalition gouvernementale ont une diffusion minime et une faible influence. C’est la raison pour laquelle le gouvernement, et en particulier le Premier ministre, souhaite prendre le contrôle des médias.

Les journalistes considèrent que l’outil choisi par le gouvernement est le projet de « Press act ». Une nouvelle législation sur la presse aurait dû être mise en place depuis des années, mais aucun parlement ou gouvernement ne l’a fait depuis 1990. Le projet actuel, préparé par le ministère de la Culture avec des amendements du Conseil des lois, contient nos demandes de base (bien que le contenu puisse changer au cours des étapes législatives, pour le pire ou le meilleur). La Cabinet a approuvé ce projet voici deux semaines, et il est maintenant en route vers le Parlement. Pour l’instant, nous ne connaissons pas l’attitude des députés face à ce projet, mais nous craignons qu’ils ne proposent des changements qui auraient un effet négatifs sur les questions de la liberté de la presse. »

2) Sur l’utilisation politique des services publics d’information : « Le principal problème que nous percevons actuellement est la situation du service public d’information, c’est-à-dire la Télévision slovaque (Slovenská televízia – STV) et la Radio Slovaque (SRo). [Comme je l’ai mentionné dans un e-mail précédent] ils ne disposent pas des fonds nécessaires pour faire de bons programmes et être indépendants. Leur principale source de revenus devrait être la redevance, mais de nombreux foyers ne payent pas, même pour de très petites sommes (40 couronnes slovaques pour SRo, 100 couronnes slovaques pour STV, 1 euro faisant environ 33 couronnes slovaques).

Le ministère de la Culture prépare un nouveau texte de loi sur les redevances, selon lequel les taxes seraient payées par tous les consommateurs d’électricité. Ces deux médias n’ayant généralement pas assez d’argent, ils demandent régulièrement des fonds au gouvernement (au ministère de la Culture ou au ministère des Finances) pour des utilisations concrètes. Ils les obtiennent parfois, parfois non.

Nous attendons des changements dans la gestion des médias de service public, car un tiers (5 sur 15) des membres des conseils de la STV et de la SRo doivent être ré-élus ce printemps. Le Directeur précédent de la STV a été recalé par le Conseil pour ne pas avoir rempli ses tâches, et un nouveau n’a toujours pas été choisi.

La STV n’a pas de directeur à l’heure actuelle et compte une dette exceptionnelle. Nous sommes donc inquiets pour ce média que les partis de la coalition voudraient contrôler. En même temps, nous lisons dans des articles et sur des blogs que les services publics d’information ne sont pas nécessaires.

Il est donc très important pour nous d’avoir :
-  une bonne loi sur le financement du service public
-  des Conseils réellement indépendants à la STV et SRo
-  à ces fins, que les lois concernant la STV et la SRo soient réformées.

Le syndicat slovaque des journalistes a fait appel aux organisations européennes de journalistes, incluant la fédération européenne des journalistes, ainsi qu’aux autorités de l’Union Européenne et du Conseil de l’Europe, pour obtenir une aide morale et pratique aux journalistes slovaques, face aux attaques répétées du gouvernement slovaque visant à affaiblir la liberté de la presse et gagner un avantage partisan pour lui-même en manipulant les médias.

Le Taurillon remercie l’Association des Journalistes Européens pour l’autorisation de publier cet issu du rapport « Goodbye to freedom » et de sa mise à jour du mois de février 2008.
Illustrations :

- le drapeau de la Slovaquie ; source wikipedia

- le logo de l’AEJ

- le logo du rapport "Goodbye to freedom"

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