Sommet de Copenhague (1/3) : les cendres sont encore chaudes

, par Fabien Monteils

Sommet de Copenhague (1/3) : les cendres sont encore chaudes

Alors que la plupart des commentateurs et analystes ont déjà classé la Conférence de Copenhague au rang d’archive de l’histoire, l’auteur des lignes qui vont suivre nous propose de revivre le déroulement de cette négociation à l’aune de la problématique en jeu : celle du changement climatique comme nouvelle dynamique des relations internationales. Or, forte des initiatives qu’elle a déjà prises et des ambitions qu’elle affiche, l’Union européenne ne peut bien entendu pas ignorer la nouvelle donne diplomatique qui est train de se jouer sur cette question. Dans ce premier article, Fabien Monteils nous explique en quoi le changement climatique s’inscrit comme la dynamique structurante des relations internationales au XXIe siècle.

Les signes annonciateurs de ce désastre diplomatique étaient pourtant nombreux et clignotaient en rouge vif depuis de nombreux mois. Mais l’espoir était fort, porté par des dizaines de milliers de militants écologistes et humanistes du monde entier. Et l’on a voulu y croire. Croire que la somme des égoïsmes et des oppositions nationales pouvait s’annuler le temps d’un Sommet international, censé ouvrir la voie à une dynamique mondiale à la hauteur de ce défi historique qui menace la propre survie de l’espèce humaine.

Mais le changement climatique n’a pas encore permis de transcender les fondamentaux et les paradigmes géopolitiques de notre temps. Ce phénomène secoue la civilisation impérialiste de l’individuel-consumérisme triomphant de par sa nature et de par son ampleur. Il nous oblige au questionnement cru et insolent de notre propre humanité et appelle à une réponse mondiale d’un genre nouveau. L’Homme, bardé de technologie, de procédés et de science mais fondamentalement plus nu que jamais, est placé au confluent de crises multiples, climatique bien sûr, mais aussi énergétique, alimentaire, diplomatique et stratégique… crise écologique, crise des ressources, de la biodiversité. Et peut-être plus inaudibles, plus sournoises, une crise culturelle, une crise de valeur, une crise de sens qui assiège et sape, irrémédiablement, les structures de notre civilisation mondialisée. Le salut des peuples et des diversités humaines passe par un réveil, un sursaut d’Humanité. La 15ème Conférence des Parties à la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique n’a pas eu l’effet espéré par une partie croissante de la population mondiale, de plus en plus éclairée et de plus en plus inquiète. Etait-ce si imprévisible, et surtout, au final, doit-on y voir davantage un recul ou une avancée ?

Ce rendez-vous international dans la ville de la Petite Sirène soulevait beaucoup d’espoirs. Trop d’espoirs. Trop d’espoirs pour la grenouille internationale plongée dans un bain qu’elle commence tout juste à trouver un peu chaud. Et qu’importe si l’eau est inexorablement portée à ébullition, est-il naturel, ou seulement humain, d’opposer une réaction collective brutale à des chocs diffus, d’apparence localisés et lointains ? Le changement climatique est un phénomène lent, mais la réponse attendue de la communauté internationale ne peut être qu’un bond révolutionnaire à l’échelle d’une génération. Replacer Copenhague dans cette réalité dynamique peut nous aider à en relativiser l’échec. Et si nous y avions vécu, finalement, une étape essentielle et indispensable de cette révolution lente, noyée dans un Grand Jeu géopolitique largement fantasmé ?

Le changement climatique s’impose comme la dynamique structurante des relations internationales du XXIème siècle

Parmi les images fortes ce la Conférence de Copenhague, la présence de 130 chefs d’Etat et de gouvernement n’aura échappé à personne. Mais plus qu’une image, c’est peut-être le symbole d’un véritable basculement. Le changement climatique vient de réussir ce qu’aucun autre objet des relations internationales n’avait jamais atteint : mobiliser les derniers remparts, les derniers ambassadeurs, le dernier échelon politique de la gouvernance des Nations autour d’un même thème. Et ce thème, ce n’était pas le commerce, pas la finance, pas même l’économie, la faim ou la paix dans le monde. Ce n’était rien de tout cela. Ou peut-être était ce tout cela à la fois. Car il faut une conscience aiguë des enjeux multiples et structurants du changement climatique pour produire une telle mobilisation. A Copenhague, le changement climatique a poussé les chancelleries dans leurs derniers retranchements. Car les corps diplomatiques, les multiples rencontres techniques qui ont jalonnés le chemin vers Copenhague offrent une profondeur de jeu précieuse aux pays. C’est la raison d’être de la diplomatie, et la raison pour laquelle les pays s’appuient sur ces techniciens des négociations pour construire des ordres et des relations plus ou moins durables. Les généraux échafaudent des stratégies, orientent, organisent, mais ils ne se risquent sur le champ de bataille qu’à la dernière minute, au moment ultime qui décide de l’issue d’une bataille. La rencontre de 130 chefs d’Etat et de gouvernement sur la question du changement climatique est avant tout un témoin d’historicité. La débâcle a fait basculer l’événement d’une démonstration de force à un aveu d’impuissance, mais l’essentiel n’est peut-être pas là. L’Histoire est sur le pas de la porte, et notre civilisation a rendez-vous avec elle. Les dirigeants du monde en sont conscients, et c’est sans doute le premier message clé de la Conférence de Copenhague.

Certes, l’échec de ces négociations historiques témoigne du fait que les vieux démons nationaux sont tenaces. Pouvait-il en être autrement ? Dans un ordre mondial qui n’a jamais prétendu ni même sincèrement aspiré à la justice et à l’équité, difficile de s’étonner que certains pays s’accrochent à leurs privilèges, à leurs ambitions économiques et financières qui forgent les instruments de puissance de notre temps. Ensuite, on monnaye, on marchande dans les salons adjacents. Mais le déplacement massif des commandants en chef témoigne qu’on approche du dénouement. Il y a une angoisse nouvelle et spécifique à ces négociations sur le climat, une peur du lendemain. Le manque de feuille de route claire à l’issu de Copenhague confère à la peur du vide, comme si les pays s’étaient vaillamment harnachés à des bateaux qui menacent désormais de se jeter ensemble dans le gouffre. Car l’échec de Copenhague repose sur l’incapacité des Etats à transcender un cadre de pensée et de calcul arriéré et obsolète. Il repose aussi sur leur incapacité à se soumettre aux exigences d’une nouvelle éthique du monde portée par la préservation et le partage des ressources. Mais ces dernières armes ont été jetées dans la bataille de Copenhague qui confère dès lors au baroud d’honneur… Les apôtres de l’économie hors sol et de la finance sans entrave gouvernant le monde sont relégués au second plan.

En dépit des désaccords, le rendez-vous des ultimes décideurs à Copenhague consacre l’émergence et enfin l’affirmation d’une vision systémique du monde. La paix et la guerre, l’abondance et la misère, l’humiliation et la dignité des peuples et des nations sont enfin considérés de façon globale, interdépendante. Le réchauffement climatique est de ces rares phénomènes qui révolutionnent en chaîne tous les éléments de notre civilisation mondialisée. Et désormais il les gouverne. L’économie mondiale, la finance mondiale, le commerce mondial se règlent et se jouent désormais dans l’enceinte des Conférences sur le Climat. Même subrepticement, même en forme de renoncement et à reculons, la voie est désormais ouverte à des mécanismes encore impensables hier. Quelle légitimité aura désormais l’OMC pour statuer et remettre en cause le principe d’une taxe carbone, qui sonne déjà comme un plaidoyer inespéré pour la relocalisation de l’économie réelle et dont les effets en chaîne pourraient là aussi être structurants ? L’Etat régulateur, l’Etat protecteur revient au galop. Et la Taxe Tobin retrouve une nouvelle jeunesse. Comment espérer mobiliser ne serait-ce que les 100 milliards de dollars par an à partir de 2020 promis par l’Accord de Copenhague sans recourir à des mécanismes innovants et à des formes de prélèvement des flux financiers et monétaires mondiaux pourtant inimaginables il y a seulement quelques années ? La finance, l’économie, le commerce au service d’un ordre mondial qui les dépasse… voilà le sens de la photo de famille historique de Copenhague qui n’a d’ailleurs, ironiquement, jamais pu être tirée. Un acte manqué ?

Dans une interview parue dans le journal « le Monde » le 6 novembre dernier, Mikhaïl Gorbatchev évoquait la chute du mur de Berlin et le tournant de 1989 comme un « bouillonnement incontrôlable ». « L’Histoire a débordé. Nous étions conscients de ce que notre politique, la politique en général, était incapable d’accompagner le processus historique ». Face au changement climatique et à la superposition de crises interdépendantes qui assaillent notre civilisation, l’Histoire est en marche. Les dynamiques sont à l’œuvre et nul doute que les chefs d’Etat et de gouvernement eux-mêmes en seront davantage les instruments que les maîtres. Peut-être se demandent-ils aujourd’hui ce qu’ils ont bien pu aller faire à Copenhague, mais l’Histoire répondra pour eux. Obama est peut-être le symbole de cette impuissance. Quelle marge de manœuvre avait véritablement le visage charismatique d’une Amérique nouvelle et humanisée, d’un occident moins arrogant qui ose tendre la main, fraîchement auréolé du prix Nobel de la Paix ? Le manque d’ambitions américaines qui a largement contribué à l’échec des négociations est le fruit d’un système et d’une conscience collective qui n’autorisait aucune latitude, aucun arrangement, aucun éclair de génie. Obama, Commandant en chef d’une délégation sous les projecteurs de l’Histoire, s’est jeté dans la bataille de Copenhague sans inspiration, sans effet de surprise, sans astuce, sans subterfuge, avec seul le panache un peu terni en guise de cache misère.

Copenhague ne marquera pas l’Histoire comme le moment où les communautés humaines éclairées, dans un élan déterminé, se sont unies pour combattre main dans la main le premier défi global à leur propre survie. Il marque en revanche ce moment où l’Histoire a imposé aux leaders du monde de s’installer aux commandes de la question climatique et de déléguer l’intendance des cuisines économiques et financières aux niveaux subalternes. Certes, l’image est un peu rapide et souffrira de nombreux accros, mais la dynamique est lancée et le cap est bien franchi. L’Histoire est donc en marche, et c’est un premier signal fort de Copenhague digne d’être célébré.

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