Sommet de Copenhague (2/3) : les nouveaux piliers d’un monde multipolaire

, par Fabien Monteils

Sommet de Copenhague (2/3) : les nouveaux piliers d'un monde multipolaire

Face au défi climatique, l’Histoire déterminera et façonnera certainement davantage le cours de l’Homme que l’inverse. A Copenhague, l’Histoire semble déjà prendre le pas et se joue de leaders mondiaux dépassés. Mais il nous appartient de tenter d’en déchiffrer le sens pour s’y inscrire de la manière là plus souple et la plus anticipée possible. Les bouleversements seront profonds, à commencer par la géopolitique.

A ce titre, la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique est un laboratoire unique pour observer l’évolution de la géopolitique, et ce d’autant plus que Copenhague a priorisé la question climatique au cœur des problématiques structurantes de notre temps. En effet, la seconde image phare de Copenhague est celle de cette poignée de chefs d’Etat et de gouvernement, des Etats-Unis et des principaux pays émergents, décidant dans la précipitation et la confusion la plus totale du seul résultat concret, d’une pauvreté abyssale, issu de deux années de négociations intensives par 192 pays.

Les premières interprétations de ce Yalta climatique sont d’une évidence navrante : affirmation du G2 sino-américain à la direction des affaires du monde, confirmation du poids déterminant des économies émergentes au détriment d’une Europe vieillissante et dépassée, mise en terre des Nations Unies et du multilatéralisme, aux côtés de la partie Sud de la planète qui n’a pas eu la bonne idée d’émerger à temps, et à laquelle on a dénié jusqu’au droit d’appeler au secours… Certes, mais encore faut-il dissocier les faits, l’interprétation des faits et leurs conséquences attendues sur la géopolitique à moyen et long terme.

Ainsi, le deuxième enseignement majeur de Copenhague consacre la fin d’une vision binaire Nord-Sud des relations internationales. Cette construction géopolitique manichéenne issue de l’époque coloniale vise à opposer les pays du Nord, riches et puissants, aux pays du Sud pauvres et sans réel pouvoir, si ce n’est celui de se laisser corrompre par le plus offrant. L’époque de la Guerre Froide n’a pas remplacé cette vision, en superposant seulement un niveau de relations différent entre puissants sans profondément remettre en cause le rapport pudiquement nommé « centre / périphérie » entre le Nord et le Sud.

Fondamentalement, les négociations sur le changement climatique – qui structureront largement à l’avenir les autres arènes de négociations internationales – pourraient voir émerger sept groupes différents de pays réunis par des circonstances et des intérêts homogènes. Ces groupes existent déjà sous la Convention mais jusqu’ici, ils ne se sont pas pour la plupart affirmés à travers une posture, un positionnement, des objectifs et une stratégie de négociation propres. Ainsi, l’Annexe 1 recouvre en fait trois dynamiques de pays distinctes, qui se distinguent par le niveau de conscience environnementale collective et par le mode plus ou moins démocratique d’exercice du pouvoir. De même, le G77+Chine (représentant plus de 130 pays en développement et émergents) pourrait laisser la place à quatre groupes de pays, dissociés essentiellement par leur degré de vulnérabilité au changement climatique, par les capacités propres des pays à y faire face et probablement par des fractures idéologiques dans la conception des enjeux et des stratégies de correction du changement climatique.

Le premier groupe issu de l’Annexe 1 est constitué par les Européens, comprenant l’Union Européenne, dont l’intégration institutionnelle permet de composer avec une ligne de fracture entre Ouest et Est au profit du leadership climatique des premiers, et par les autres pays comme la Norvège ou la Suisse qui partagent une conscience environnementale plus généralisée et un exercice très démocratique du pouvoir. Ces deux caractéristiques conjuguées expliquent la démarche relativement progressiste de ce premier groupe. Aux côtés des Européens, l’actuel « groupe parapluie » pourrait se réorganiser. Un groupe de pays démocratiques pourrait émerger avec les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et le Japon, caractérisés par une conscience populaire encore largement rétive à l’engagement climatique. Ce groupe se dissocierait des anciens pays de l’Union Soviétique dans lesquels la conscience écologique populaire est insignifiante mais qui jouissent de marges de manœuvres politiques plus larges liées à un exercice plus autoritaire du pouvoir.

De même, le G77+Chine pourrait évoluer vers quatre groupes, jouissant souvent d’une certaine proximité, mais disposant de revendications et de stratégies propres et parfois antinomiques. Si l’ensemble de ces pays est vulnérable au changement climatique, le degré de vulnérabilité varie fortement entre des pays déjà largement désertiques, des pays tempérés ou encore des îles menacées de submersion. Ainsi, on distinguera deux groupes vulnérables mais disposant de capacités d’adaptation importantes, de deux autres groupes ultra-vulnérables et dépourvus de réelles capacités propres d’adaptation. Dans le premier cas, on peut considérer le groupe des principaux pays émergents comme la Chine, l’Inde ou encore l’Afrique du Sud qui ont justement orchestrés l’Accord de Copenhague – avec le Brésil qui cultive une certaine indépendance et qui peut parfois être amené à prendre le contre-pied des autres grands émergents. Il s’agit d’un groupe hétérogène, parcouru de tensions stratégiques historiques notamment entre les deux géants asiatiques, mais susceptible de défendre des intérêts et des positions similaires dans les négociations climatiques. Difficile de dire si l’Histoire les poussera à affirmer leur rapprochement ou à exacerber leur concurrence, chacun tentant alors de se constituer une « garde rapprochée » parmi les pays plus vulnérables. La réaction de ces derniers sera à ce titre déterminante. Ensuite, La Ligue Arabe représente l’autre groupe de pays vulnérables mais disposant encore de certaines capacités propres d’adaptation, et d’une proximité diplomatique et idéologique historique en dépit de dissensions. Il s’agit d’un groupe dynamique et influent au sein du G77+Chine avec des pays très visibles sur la scène climatique comme l’Arabie Saoudite, l’Algérie (Présidente du Groupe Afrique à la COP15 de Copenhague) et le Soudan (Président du G77+Chine). Parmi les pays extrêmement vulnérables et sans capacités financières propres pour assurer leur adaptation de manière autonome, on distinguera pour des raisons idéologiques un noyau de pays d’Amérique Latine profondément anticapitaliste d’un ensemble plus vaste de pays, regroupant les petits Etats insulaires, les pays les moins avancés et la plupart des pays africains. Ces deux groupes sont susceptibles de nouer des coopérations étroites en matière de plaidoyer et de revendications générales, mais auront probablement du mal à s’harmoniser sur les stratégies et les mécanismes internationaux et nationaux proposés pour lutter contre le réchauffement climatique.

Naturellement, tous ces groupes ne s’affirmeront pas brutalement. De même, l’émergence d’un groupe par rapport à un autre peut se faire de manière plus ou moins souple ou conflictuelle, facilitée ou entravée par des dynamiques d’intégration régionale par exemple. Enfin, les relations de coopération ou d’opposition entre les groupes seront très largement déterminées par les proximités ou les tensions historiques entre les leaders de chaque groupe. En effet, il ne s’agit pas ici de prophétiser la table rase et la réorganisation des relations internationales sur la seule base des enjeux climatiques, mais de considérer l’influence de plus en plus grande et perceptible des enjeux climatiques et environnementaux au sens large dans le remodelage des rapports de force et dans les dynamiques de compétition – par exemple pour les ressources – qui sous-tendent ces relations. Comme en 1989, l’Histoire s’apprête à « déborder », et l’enjeu consiste davantage à saisir les dynamiques en cours et les opportunités qu’elles présentent pour les anticiper et s’y inscrire, plutôtque d’imaginer les politiques nationales en forces démiurgiques capables d’arracher une stabilisation du climat par la seule projection des tendances, des mécanismes et des projets passés.

Vos commentaires

modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom