Typologie du séparatisme en Europe

, par Pierre Langlois

Typologie du séparatisme en Europe

La déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo nous donne un exemple parfait du séparatisme dans la partie orientale de l’Europe. Qu’est-ce qui différencie ce mouvement indépendantiste par rapport aux mouvements d’Europe occidentale ? Quelques exemples pour y voir plus clair.

Si les deux parties de l’Europe réunifiée ne constituent plus en aucun terme, ni culturel, ni politique, ni économique, deux entités distinctes, les phénomènes politiques, à fort héritage historique, restent quelque peu caractéristiques.

C’est le cas du séparatisme, mouvement politique destiné à se libérer à différents degrés de l’État dans lequel l’entité est insérée et à pouvoir se faire soi-même État indépendant. La définition est générale, générique.

Mais ses causes, ses sources, et ses modalités diffèrent suivant deux grands types de séparatisme : un Ouest-européen et un autre Est-européen.

Le séparatisme ouest-européen, entre fédéralisme et centralisation

Les exemples sont relativement bien connus en Europe occidentale. Mais deux types de séparatismes ouest-européens peuvent être distingués.

- Le premier se retrouve dans les États de type fédéraliste.

Une province est partie constitutive d’un État fédéral, ou confédéral, et tente de provoquer la rupture de cet État en tout ou en partie, afin de pouvoir s’en dégager.

Le meilleur exemple que nous avons sous les yeux est évidemment la Belgique. La Flandre, portée par une vague de sympathie envers les idées du parti séparatiste flamand Vlaams Belang (ancien Vlaams Blok), montre clairement cette tendance. Deux choses peuvent être caractérisées. La première, c’est que le mode d’action, à la fois socioculturel et politique, mène à une complication directe de l’établissement politique fédéral. La seconde, c’est qu’une séparation de la Flandre entraînerait, de facto, la destruction de la Belgique.

Un autre exemple intéressant est l’Espagne. Contrairement à la Belgique, le séparatisme y est multiforme. Le Pays Basque possède à la fois des mouvements séparatistes politiques modérés (comme le Parti Nationaliste Basque - PNV), et un mouvement radical avec une branche politique (parti Batasuna, désormais interdit) et une branche armée (ETA). D’autres régions espagnoles ne sont pas moins séparatistes, comme la Galice ou la Catalogne. En Catalogne, où les partis (Estat Catala, Bloc Catala, etc.) sont nombreux, une autre caractéristique est visible. La Catalogne reçoit de plus en plus de pouvoir, mais son rapport à l’indépendance est moins empreint de radicalisme.

Quelles que soient leur différences d’approche par rapport au séparatisme, lorsqu’une région obtient plus de pouvoirs, l’autre entend bien en bénéficier, une troisième également, etc. Le séparatisme espagnol ne provoquerait pas un éclatement direct de l’État si une seule région obtenait son indépendance, mais le mouvement additionné des provinces séparatistes provoque une fédéralisation de l’État qui était centraliste sous Franco, et qui va vers toujours plus d’autonomie pour les provinces.

- L’autre type est le séparatisme anti-centralisme.

C’est dans ces conditions que l’ETA est entré en scène, sous Franco. Bien que le régime politique soit plus que différent, c’est le type de séparatisme que l’on peut également observer en France. Une région, en général plus ou moins périphérique, souhaite quitter un giron national dans lequel elle ne se reconnaît pas comme partie intégrante. C’est le cas, dans des proportions très variables de la population, de la Nouvelle Calédonie (FLNKS), de la Polynésie Française (UPLD), de la Corse (FLNC, Corsica Nazione, etc.), des Antilles (MIM en Martinique, UPLG en Guadeloupe). Les autres provinces (principalement Pays Basque avec ETA, la Bretagne avec l’ARB, l’Occitanie avec le PNO, la Ligue savoisienne de Savoie) s’illustrent plus dans une quête d’autonomisation culturelle, surtout par le biais d’une reconnaissance linguistique et folklorique. Certes celle-ci est un mode opératoire pour obtenir plus de pouvoirs politiques, mais l’indépendance n’est en général qu’un vœu pieu.

Cependant, si certains aménagements sont proposés pour répondre à des revendications dont la légitimité est toujours à mettre en relief avec le poids du soutien démocratique à l’idée d’indépendance, ceux-ci sont toujours émis afin de maintenir la province dans l’ensemble national indivisible [1]. C’est précisément ce modèle français qui est précisément évoqué par de nombreux États de l’Est-européen afin de maintenir en leur sein des régions séparatistes.

Le séparatisme Est-européen ou le règne des minorités

Il est évident que l’idée de minorité existe en Europe de l’ouest. Mais il s’agit là souvent de migrations contemporaines (Turcs en Allemagne, Maghrébins en France), lorsqu’en Europe centrale, les arcanes de l’Histoire empêche souvent de démêler – si là doit être la règle généralement invoquée – le droit de primo arrivants entre différents peuples endogènes. La mixité ethnoculturelle revenant souvent à un melting pot tel que les notions d’ethnies n’ont aucun sens, et que la multiculturalité des zones est bien plus importante que ce que les intérêts politiques dictent.

Premièrement, il est très courant, de plus, que la distribution géographique des populations se revendiquant de tel ou de tel groupe ethnoculturel soit à l’image des poupées russes. Typiquement, l’État possède une région où une minorité nationale est majoritaire. Mais dans cette région, la majorité nationale est minoritaire… C’est exactement le cas du Kosovo. Sa particularité réside dans le fait que les Kosovars se revendiquent ethnoculturellement albanais. Il s’agit d’un séparatisme de réaction à l’État d’appartenance. Il est peu probable en effet que le Kosovo ait demandé son indépendance s’il avait été officiellement territoire albanais.

Ensuite, on peut rencontrer également majorité ou forte proportion dans une région ou province particulière, comme les Hongrois de Transylvanie roumaine, du sud slovaque, du Voïvodine serbe. Il s’agit là de minorités venant d’États éponymes. Le séparatisme n’est souvent qu’un rêve distant, et est de type unioniste : l’indépendance acquise servirait à rejoindre l’État éponyme.

Enfin, il existe des minorités sans État éponymes. C’est le cas des Roms dans quasiment tous les États d’Europe centrale et balkanique, vivant en communauté mais géographiquement diffus. Ils subissent généralement une mise à l’écart politique, bien qu’ils tentent parfois de s’organiser politiquement et que certains États tentent de les intégrer à la vie politique ou de mettre en place des structures de gouvernance autonome. Il ne s’agit pas là à proprement parlé de séparatisme, mais plutôt d’autonomisation de pouvoirs, un séparatisme sociopolitique, en quelque sorte.

A ces cinq tendances, divisées en deux selon le bord de l’Europe auquel ils sont attachés, correspondent bien sûr autant de diversité d’action politique et de diversité culturelle. Tous ces mouvements se rejoignent en une chose, et y compris avec ceux dont ils veulent se séparer : ils forment l’Europe.

Illustration : pancarte pour une Belgique Unie lors d’une manifestation en novembre 2007. Photographie originale prise par Skender sous Creative Commons sur FlickR.

Notes

[1A l’heure actuelle, seule la Nouvelle Calédonie a réussie à recevoir une promesse de référendum d’autodétermination.

Vos commentaires

  • Le 9 avril 2008 à 16:21, par Philippe En réponse à : Typologie du séparatisme en Europe

    De mon point de vue, le choix de la typologie est assez discutable : Ouest et Est.

    Comme le souligne Jacques Rupnik, qui donne à Sciences Po un séminaire sur ce thème : Europe Balkanique et Europe Centrale n’ont pas connu le même destin => explosion minoritaire en Europe Balkanique et rien de tel en Europe Centrale. Il y a donc là une différence majeure, complexe à expliquer.

    Je pense que la succession de défaites des empires centraux depuis la fin du XIXe n’est pas sans rapport avec ce phénomène : hors les tchèques et les slovaques, tous ceux qui voulaient se séparer ont eu l’occasion de le faire entre la Première et la Seconde Guerre Mondiale.

    D’autre part, on ne peut pas mettre sur le même plan les minorités ayant un Etat (ex : les Hongrois), celles n’en ayant pas et ayant lutté pour (ex : les musulmans de Bosnie) et ceux n’en ayant pas mais n’en demandant pas (les Roms).

    Il y a donc, à mon avis, encore matière à distinctions ...

  • Le 15 avril 2008 à 16:04, par Ronan En réponse à : Typologie du séparatisme en Europe

    Je suis assez d’accord avec Philippe.

    D’abord parce qu’en terme de typologie, il faut décidément bien se garder des schémas ’’trop beaux pour être vrais’’ (notamment de ces fameux schémas ’’géographiques’’ - comme tombés du ciel - dont on a en fait bien du mal à trouver un véritable sens politique...).

    Ensuite parce que l’élaboration d’une typologie de ce genre (au delà même du « plaisir » scientifique de la « recherche » et de l’ « élaboration »...) ça veut toujours dire quelque chose (politiquement, s’entend...). Et là, on a bien du mal à savoir quoi exactement... Sinon à conclure sur la diversité européenne, comme ici ; ce qui n’engage politiquement - finalement - à rien de très précis.

    Suis donc plutôt d’accord avec Philippe : Si typologie il doit y avoir, elle est plutôt de nature historique ou politique.

    - Une typologie historique ; i. e : selon les degrès où les peuples concernés sont effectivement arrivés dans leur propre processus d’ « ethnogenèse » (i. e : processus de « coagulation » identitaire et d’attachement à un territoire), souvent selon l’antériorité des « modèles » d’Etats-nations passés auxquels ils se référent.

    Exemples : Lituanie (d’avant 1991), Croatie (d’avant 1992), Flandres et Ecosse (d’aujourd’hui) : de jeunes Etats pour de très vieilles nations ?! (à moins que ce ne soit l’inverse...).

    Contre-exemples : Bosnie-Herzégovine (d’avant 1992), Kosovo et Lombardo-Padanie, voire Catalogne et « Euzkadi » d’aujourd’hui : des constructions « identitaires » et « néo-étatiques » contemporaines sans référence historique passée franchement évidente...

    Une typologie dont le mérite serait d’amener chacun à s’interroger très sérieusement sur la validité scientifique de ces fameuses « mythologies » nationales qui, avec plus ou moins de bonheur (et de rigueur scientifique, sinon d’honnêteté intellectuelle...) fondent la nation en affirmant ses éternels « droits » historiques à la liberté, l’indépendance, la souveraineté...

    - Une typologie politique ; i. e : suivant la nature de leur revendication (indépendance et souveraineté totale, indépendance sous tutelle internationale onusienne voire « co-dominium » avec l’ancienne puissance politique dominante, interpendance-association ; autonomie politique, autonomie culturelle et autres « home rule » divers et variés, etc).

    Ou suivant les stratégies politiques et modes d’expression (parfois, souvent contradictoires, ou simultanément présentes dans les mêmes territoires) qu’ils se sont majoritairement choisi ; i. e : autodétermination pacifique par la voie démocratique et électorale, recours à la protestation non-violente et à la désobéissance civique, recours à l’action directe et au terrorisme, etc.

    Une typologie politique dont le mérite serait de pousser chacun à s’interroger sur les « vraies » valeurs pour lesquelles il est effectivement valable de donner sa vie (plutôt que de chercher à prendre celle d’autrui...) : la démocratie véritable (pas la seule démocratie nationale qui, elle, exclu d’emblée l’étranger), le respect des droits (même ceux des minorités...), la coexistence pacifique dans des sociétés ouvertes, sinon mixtes voire métissées (plutôt que le repli communautaire - ou national - dans des ensembles homogènes, ethniquement purifiés...), la liberté politique véritable (plutôt que l’indépendance nationale, souvent factice...).

    - Deux typologies qui font donc voler en éclat le schéma ’’Ouest / Est’’, décidément trop simpliciste.

    Et comme l’a souligné Philippe : s’il n’y a - apparemment, en tout cas - plus grand monde à demander l’indépendance en Europe occidentale, c’est précisément (1) parce que la construction des Etats-nations y a été plus précoce qu’en Europe centrale et orientale (et que « presque tous » y ont déjà trouvé « satisfaction »...). Et (2) parce que la démocratisation des sociétés y a été également plus précoce : séparant ainsi les revendications d’ordre sociales des affirmations national-identitaires.

    Alors qu’en Europe centrale et orientale, où la situation a longtemps été « gelée » par les constructions impériales (supranationales mais non démocratiques) et par les régimes autoritaires, voire dictatoriaux (dont le Communisme), beaucoup reste encore à faire : dans la démocratisation véritable des sociétés, dans l’adoption des modes ’’pacifiques’’ de revendications aujourd’hui devenues « normes » en Europe occidentale, dans la résolution pacifique des problèmes inter-communautaires et dans la satisfaction des questions économiques et sociales agitant aujourd’hui ces sociétés.

    C’est dans cette différence de degrès dans l’avancée vers plus de Démocratie tout court (plutôt que de régime autoritaire), puis vers moins de « démocratie nationale » et vers plus de « démocratie appaisée » qu’on pourrait voire un éventuel différentiel entre « Europe de l’Ouest » et « Europe de l’Est ».

    Encore que, rien n’est si évident que cela : entre un militant de l’ETA, du FLNC (ou de l’UCK...) posant une bombe (ou entre un militant ultra-nationaliste écossais, catalan ou serbe de Bosnie) il n’y a sans doute guère de différence (politiquement et intellectuellement parlant, s’entend...).

    Quant à dire qu’il n’y a pas de minorités (nationales ?) en Europe occidentale (sinon issues de l’émigration récente) et que les revendications qu’y si expriment sont davantage anti-centralistes qu’identitaires (ais-je vraiment bien lu ?!) ; et quant à ces dernières observations disons que - breton, français, européen - fédéraliste plutôt qu’autonomiste ou indépendantiste (mais connaissant tout de même ceux-là, ainsi leurs manières « bien particulières » d’appréhender toutes ces questions...) - je suis pour le moins circonspect, dubitatif et réservé.

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