Une salade pour une statue !

Carton rouge à la Grèce et la Macédoine

, par Jean-Baptiste Kastel

Une salade pour une statue !
Alexandre le Grand - détail d’une mosaïque de la Maison de la Faune, Pompéi

« Ici ce sont les Balkans, ce n’est pas de la rigolade ! », ce verset du poète surréaliste grec Nicos Engonopoulos ne peut mieux résumer les tensions prégnantes entre la République hellénique et la Macédoine. L’édification d’une statue à Skopje attise les ’foudres’ d’Athènes.

La Grèce "va informer ses partenaires et alliés" concernant la construction d’une statue d’Alexandre le Grand. Si les Macédoniens s’en défendent, pour Athènes la construction du monument, nommé « Le guerrier à cheval » représente un acte de provocation. Les médias grecs affirment que cette image du guerrier représente Alexandre le Grand, ce dernier ayant conquis l’Empire perse sur son cheval Bucéphale. La Macédoine et la Grèce revendiquent toutes deux Alexandre le Grand comme faisant partie de leur patrimoine historique. La dispute concernant cette revendication historique avait déjà éclaté en décembre 2006 lorsque l’aéroport de Skopje a été renommé « Aéroport Alexandre le Grand ».

Un nom, deux visions

Les protagonistes s’enlisent dans une dispute politico-sémantique depuis deux décennies. Athènes affirme que le terme de « Macédoine » ne peut être utilisé car il représente une région du nord de la Grèce. Pour cette raison, la République hellénique a déjà bloqué l’entrée de la Macédoine dans l’OTAN. Lors du sommet de Bucarest (2-4 avril 2008), les États membres de l’organisation atlantique étaient favorables à l’intégration de la Macédoine, cette consécration ne voit pas le jour, Athènes s’est opposée automatiquement à l’adhésion du pays.

Afin d’atténuer cette hostilité coutumière, Skpoje a été accepté aux Nations Unies sous le nom de « Ancienne République Yougoslave de Macédoine » (ARYM). Pour atténuer les tensions, la Macédoine possède, depuis 2002, un ministre des relations euro-atlantique (actuellement Vasko Naumovski). Le pays ne cache pas ses ambitions et souhaite intégrer l’Union Européenne et l’OTAN. Ce ministre assume un rôle médiation avec les États membres des deux organisations pour contourner la position grecque.

Athènes estime que la construction d’un monument représentant un héros national grec va à l’encontre de la volonté d’apaisement proclamée par la Macédoine. Ce projet constitue "une politique provocatrice et condamnable (...) aux retombées incontournables sur les perspectives euro-atlantiques” du pays, a commenté le porte-parole du ministère grec des Affaires Étrangères, Grigoris Delavekouras, et que cet acte « a pour axe principal l’appropriation de l’histoire grecque dans le but d’attiser nationalisme et conflit opposant les deux pays » .

La victoire des « Monuments et du patriotisme national »

Cette crainte est pourtant déjà réalité. Le 5 juin 2011, les élections législatives anticipées reconduisent au pouvoir la coalition l’Organisation révolutionnaire-Parti démocratique pour l’unité nationale (VMRO-DPMNE). Le gouvernement de Nikola Gruevski a mené une campagne axée sur l’utilisation d’arguments populistes. Le parti fait allusion au problème du « nom » en invoquant une politique de « non concession » envers les demandes du voisin du sud. Une politique qui représente la Grèce comme un ennemi de la société macédonienne.

Ce dialogue de sourd détruit l’ensemble du travail effectué depuis plus de dix ans après la signature des accords-cadres d’Ohrid (13 août 2001). Le processus de stabilisation du pays et sa perspective d’adhésion, même lointaine, s’éloignent. Ainsi, au lieu de présenter des arguments favorables à l’adhésion du pays à l’OTAN et à l’Union Européenne, qui apparaissent de plus en plus inaccessibles, le VMRO-DPMNE a proposé à la population un discours se basant sur de belles promesses (augmentation du départ à la retraire, hausse des prestations sociales) et un programme axé sur les « Monuments et le patriotisme national ».

Le premier ministre Gruevski renchérit « pour nous cette victoire a une signification bien plus grande et plus forte que toutes les victoires précédentes car elle arrive après cinq années particulièrement difficiles, après deux vétos, un pour l’entrée dans l’OTAN et l’autre pour l’entrée dans l’UE ».

La Macédoine doit effectuer de très nombreuses réformes (justice, corruption, administration etc... ) pour espérer parvenir au Graal européen. Cependant, la stigmatisation grecque entraîne un replis du spectre politique macédonien sur des terrains plus traditionnels qui empêchent l’instauration de réformes profondes.

Cette histoire sans fin s’apparente à une tragédie grecque. Les dieux grecs imposent à la Macédoine un fatum conduisant l’État à un avenir bloqué. Cependant, le héros choisit une autre voix, mais celle-ci le conduira probablement à des travers exacerbés qui forceront la stigmatisation de Skopje.

(afin de permettre la compréhension de cet article, le mot « Macédoine » représente ici la république de Macédoine et non la région située au nord de la Grèce)

Afin de permettre la compréhension de cet article, le mot « Macédoine » représente ici la république de Macédoine et non la région située au nord de la Grèce.

Vos commentaires

  • Le 24 juin 2011 à 09:57, par Ronan En réponse à : Une salade pour une statue !

    - Le projet (officiellement annoncé en mai 2009) de l’érection d’une statue géante d’Alexandre le grand de 22 m de haut en centre-ville de Skopje, capitale de l’ « ex-République yougoslave de Macédoine », suscite des commentaires aigres-doux de la part de la Grèce qui considère que le nom de Macédoine (ainsi que le personnage représenté...) font tous deux partie - de façon exclusive - du seul patrimoine hellénique.

    D’autant plus qu’une telle statue de 22 m de haut (dont la réalisation a été confiée à la célèbre fonderie d’art de Florence « Fonderia Artistica Marinelli », coût estimé à 4.5 millions d’euros) ferait en quelque sorte "descendre de son piédestal" celle d’Alexandre existant déjà en centre-ville de Thessalonique, en Macédoine "grecque" cette fois : beaucoup plus petite, avec 6.15 m de haut seulement.

    Nouvel épisode dans la lutte symbolique que se livrent les deux Etats à propos de l’héritage historique de la mMcédoine antique : après l’épisode du nom de l’aéroport de Skopje, l’épisode du nom de l’autoroute entre Skopje et Thessalonike, l’interprétation de certains passages du film éponyme d’Oliver Stone, l’épisode du drapeau (où la FYROM reprenait, comme symbole national, l’étoile des dynastes Argéades macédoniens, dont était Alexandre...) et - bien entendu - la "querelle du nom". Non, ce n’est pas de la rigolade.

  • Le 24 juin 2011 à 13:25, par julien En réponse à : Une salade pour une statue !

    Article très instructif ! Une coquille a du se glisser : (augmentation du départ à la retraire, ...). J’imagines soit baisse du départ à la retraite ou hausse des retraites...mais sinon ce n’est pas une mesure populiste !

  • Le 24 juin 2011 à 16:35, par KPM En réponse à : Une salade pour une statue !

    À quand l’Allemagne s’indignant d’une statue de Charlemagne dressée à Paris ? Ou la France protestant contre une statue de Vercingétorix élevée à Namur ? Ou les Espagnols s’énervant contre une statue néerlandaise de Charles Quint ?

    Nous partageons tous une histoire commune, et autant la querelle du nom peut trouver quelque légimité en raison des craintes rattachistes, autant il ne devrait pas y avoir lieu à s’inquiéter qu’un pays voisin se réclame du même héritage que nous...

    Joli titre au passage.

  • Le 25 juin 2011 à 22:14, par Ronan En réponse à : Une salade pour une statue !

    Et bien tout le problème est précisément que l’actuelle FYROM se réclame justement d’un passé qui - à l’évidence - n’est précisément pas vraiment le sien :

    (1) le territoire de l’actuelle FYROM ne correspond pas franchement à celui du royaume de Macédoine antique (pas son coeur politique, en tout cas...), (2) les Slaves qui en forment actuellement la majorité du peuplement sont arrivés dans cette région d’Europe à l’époque byzantine (VIe siècle AD), soit - au mieux - quelques centaines d’années après la destruction de la monarchie macédonienne par les romains (IIIe siècle BC).

    Affirmer qu’Alexandre le grand ait peut-être eu du sang illyrien, à l’extrême-limite, passe encore (quoi que...). Mais affirmer qu’il ait eu des origines slaves, ça c’est complètement absurde. Quant à prétendre que les actuels slavo-macédoniens soient d’anciens helléno-macédoniens par la suite slavisés, voilà qui vient contredire des bibliothèques entières d’études sur l’histoire des migrations de populations dans la région.

    L’insistance des autorités politiques de la FYROM de se réclamer d’un passé qui n’est à l’évidence pas le sien est donc pour le moins ... curieuse.

    Si, à tout cela, vous ajoutez - en plus - le souvenir des revendications territoriales des insurgés (slavo)macédoniens de la VMRO « historique » du tout début du XXe siècle sur Salonique et sur sa région + les souvenirs de la guerre civile grecque de 1945-1949 (quand le pouvoir yougoslave s’est alors efforcé d’instrumentaliser la minorité slavo-macédonienne de Macédoine grecque et de Thrace pour destabiliser la Grèce et essayer de permettre au parti communiste local d’y prendre le pouvoir...) (ou - à moyen terme - en encourageant le « séparatisme » des minorités slaves du Nord de la Grèce...) et vous comprendrez pourquoi le sujet énerve tant du côté d’Athènes.

    Ici, l’héritage historique n’est précisément pas un terrain consensuel puisqu’il sert évidemment surtout à légitimer des revendications territoriales. Et - à la limite - mieux vaudrait carrément ne pas en parler du tout. Car en parler c’est forcément parler des sujets qui fâchent, sujets à ne vraiment pas sous-estimer. Et là, franchement, ce n’est pas de la rigolade.

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