Vers le maintien de Gbagbo en Côte d’Ivoire ?

, par Maël Dancette

Vers le maintien de Gbagbo en Côte d'Ivoire ?

Alors que la communauté internationale, et plus précisément les Etats membres de l’UE et les institutions européennes soutiennent le nouveau Président élu Alassane Outtara, celui-ci reste isolé dans son hôtel sans grande marge de manœuvre face à Gbagbo, qui reste de fait le Président – illégitime – au pouvoir. Bernard Conte, chercheur au Centre d’étude d’Afrique noire (CEAN) de Sciences Po Bordeaux, fait le point sur la situation.

Le Taurillon : La Côte d’Ivoire est plongée dans une crise politique grave depuis l’élection présidentielle du 28 novembre. Cette situation était-elle prévisible ?

Bernard Conte : Les circonstances dans lesquelles s’est déroulée cette élection laissaient planer des incertitudes et comportait des risques importants. Rappelons que depuis le 19 septembre 2002 – date de la tentative de coup d’Etat qui a pratiquement scindé le pays en deux – la Côte d’Ivoire tente de recouvrer son unité.

De Marcoussis (2003) à Ouagadougou (2007), de multiples tentatives de médiation, aux résultats souvent peu tangibles, ont principalement impliqué des dirigeants africains. Les accords Ouagadougou prévoyaient un cadre et un échéancier pour l’organisation et la tenue de l’élection présidentielle – reportée depuis 2005 - juste, transparente et démocratique.

Il était notamment prévu de « désarmer » les rebelles du Nord et les milices pro-Gbagbo du Sud, de redéployer l’Administration sur l’ensemble du territoire, etc. Ces termes de l’accord n’ont pas été respectés, malgré l’organisation et la médiatisation de cérémonies officielles de remise d’armes et de crémation de vieilles escopettes.

Sous la pression de la « communauté internationale », le processus électoral a été accéléré, sans tenir compte de la persistance d’un contexte favorable à la fraude, à l’intimidation, aux exactions,… et, ultérieurement, à la contestation des résultats pouvant déboucher sur une grave crise politique, comme celle que la Côte d’Ivoire vit actuellement.

Quelle est la stratégie d’Alassane Ouattara ? Sa réclusion à l’Hôtel du Golf semble l’affaiblir au fil des jours…Au contraire, Gbagbo cherche-t-il uniquement à "gagner du temps" pour dénoncer l’ingérence occidentale ?

Bernard Conte : Reclus dans l’hôtel du Golf, Alassane Ouattara apparaît de plus en plus isolé dans son pays. Bien sûr, il bénéficie du « soutien » de la communauté internationale, mais depuis le 28 novembre, ledit soutien ne lui a pas permis de prendre le pouvoir. Ouattara se contente de proférer des menaces sans vraiment pouvoir les mettre pleinement à exécution (prendre la RTI, « opération pays mort »).

Ainsi, plus le temps passe et plus le crédit politique de Ouattara est entamé. Il est prisonnier dans une minuscule enclave de laquelle il ne peut s’évader sous peine de passer pour un déserteur ou encore de donner l’impression d’accepter sa défaite. Le salut de Ouattara ne peut venir que de l’extérieur et c’est aussi cela sa faiblesse. Sa stratégie est tributaire des « pressions » internationales exercées sur le clan Gbagbo.

Or, les effets desdites pressions ne sont pas immédiats et cela permet à Laurent Gbagbo - « le boulanger » qui a pour habitude de rouler ses adversaires dans la farine – de gagner du temps pour discréditer son adversaire et de tenter de se présenter comme le « vrai » Président des « vrais » ivoiriens.

Après le nouvel échec des médiations de l’Union africaine, le président reconnu par la communauté internationale a appelé à l’usage « de la force légitime » par la Cedeao. Une intervention militaire est-elle inéluctable ?

Bernard Conte : Je ne crois pas à une intervention militaire de la Cedeao au moins pour trois raisons. Tout d’abord, l’unanimité n’est pas réellement de mise parmi les chefs d’État africains, membres ou non de la Cedeao. De plus, une action militaire post-électorale de ce type ne manquerait pas de créer un précédent en Afrique où les élections sont souvent contestées (Togo, Gabon, etc.), et cela signifierait qu’à chaque fois une intervention militaire pourrait s’ensuivre.

Dans cette hypothèse, étant donné, qu’en 2011, une quinzaine d’élections sont programmées sur le continent, combien d’interventions militaires seraient à prévoir ? Enfin, dans le cas, peu probable, où une intervention militaire extérieure installerait Alassane Ouattara à la Présidence, on peut penser que cette action aurait un coût politique élevé dans un pays portant encore les stigmates de la division. Laurent Gbagbo et ses partisans auraient beau jeu de dénoncer le coup de force comme la preuve évidente qu’Alassane Ouattara est bien le suppôt du néocolonialisme et de l’impérialisme.

Dans ce contexte, la situation actuelle a de fortes chances de se prolonger si d’autres scénarii ne sont pas envisagés. En effet, au-delà des déclarations péremptoires des uns et des autres, il conviendrait de se poser les « bonnes » questions. Y a-t-il eu des fraudes (malgré la présence de très nombreux « observateurs ») et dans l’affirmative, quelle en est l’ampleur, tant dans les régions du Nord que dans celles du Sud ? Si elles sont confirmées, ces fraudes n’ont-elles pas aussi eu lieu au premier tour de l’élection ?

Pour répondre, il faudrait procéder à une étude approfondie de tous les PV et opérer un nouveau décompte des bulletins de vote. Cette démarche peut s’avérer impossible, car certains éléments de preuves peuvent être, d’ores et déjà, « perdus ». Dans ces conditions, une voie de sortie de crise consisterait à recommencer le processus électoral en assurant, cette fois réellement, les conditions d’une élection libre, transparente et juste. Mais une telle décision se heurte à de nombreux obstacles dont l’un des plus importants est le souci de la Communauté internationale de ne pas perdre la face.

Le Taurillon : Les sanctions de l’Union européenne -les interdictions de visas et le gel des actifs à l’étranger de Laurent Gbagbo - n’ont pas infléchi la position du président sortant. L’Union européenne avait-elle d’autres moyens d’agir ?

Bernard Conte : Les sanctions internationales contre des éléments du régime Gbagbo ne sont pas un phénomène récent. Déjà, en 2006, trois personnalités, dont Charles Blé Goudé, avaient été sanctionnées par l’ONU à travers l’interdiction de voyager et le gel des avoirs financiers. Ce type de mesure semble manquer d’efficacité car on retrouve aujourd’hui Blé Goudé Ministre de la jeunesse, de la formation professionnelle et de l’emploi de Laurent Gbagbo.

De plus, les sanctions récentes de l’UE avaient été annoncées bien avant d’être mises en œuvre, ce qui a permis aux personnalités visées d’anticiper, au moins les mesures financières, en déplaçant leurs fonds. Par contre, l’étranglement financier, notamment opéré à partir de la BCEAO, pourrait se révéler plus efficace en asséchant les ressources nécessaires au paiement des fonctionnaires et de l’armée.

Ce type de stratégie, dont le but est de jeter dans la rue les populations mécontentes afin qu’elles se révoltent et chassent Gbagbo du pouvoir, n’est toutefois pas sans danger de dérive vers une guerre civile.

Bernard Conte enseigne l’économie politique à l’université Montesquieu Bordeaux IV. Il est chercheur au Centre d’étude d’Afrique noire (CEAN) de Sciences Po Bordeaux. Il a publié tant en langue anglaise que française (Africa Contemporary Record, Encyclopædia Universalis, Review of African Political Economy, Études internationales… cf. http://conte.u-bordeaux4.fr). Il a été consultant pour la Commission européenne, divers ministères et institutions.

Illustration : Bernard Conte

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