Wallerand de Madre : la brigade franco-allemande, « une capitalisation pour l’avenir »

, par Guillaume Chomette

Wallerand de Madre : la brigade franco-allemande, « une capitalisation pour l'avenir »
Commandant de Brigade - Adjoint Colonel WALLERAND DE MADRE / http://www.df-brigade.de/wortf.htm

A l’occasion du cinquantenaire du traité de l’Elysée, le colonel Wallerand de Madre, commandant en second de la Brigade Franco-allemande, a accepté de répondre aux questions du Taurillon à propos de la brigade franco-allemande dont il est le commandant en second : une unité mixte unique au monde composée de forces des armées française et allemande.

Le Taurillon : Vous avez servi à Berlin Ouest durant l’occupation tripartite de la ville. Quelle était l’opinion des Allemands sur la force française occupante et quel regard portent-ils sur la BFA aujourd’hui ?

Colonel de Madre : Après la chute du mur et la réunification, les forces françaises ont peu à peu quitté l’Allemagne. Mais le président Mitterrand et le chancelier Kohl ont entériné la création de la BFA au sommet de Karlsruhe en 1987 : des unités françaises ont alors établi définitivement leurs quartiers sur le sol allemand tandis que pour la première fois depuis 1945 des soldats allemands traversaient le Rhin. La brigade est alors devenue un symbole de la réconciliation des nos deux nations.

Au niveau local, les retombées économiques que génère l’implantation d’une base militaire ont toujours été appréciées par les populations. Mais il a aussi eu des périodes de tension, comme en 1995 lorsque le président Chirac a décidé brutalement de reprendre le programme nucléaire militaire français en Polynésie. Les allemands n’ont pas compris cette décision unilatérale et anti-écologique. Je travaillais alors à Hambourg et sur les voitures les inscriptions « Fuck Chirac » étaient courantes tandis que dans la cour du lycée français d’intenses batailles de boules de neige opposaient les enfants français aux enfants allemands.

Le Taurillon : Vous êtes officier dans ce corps comportant des unités des armées française et allemande, quelle est la composition de la brigade et comment se passe concrètement la cohabitation des deux entités ?

Colonel de Madre : La brigade est actuellement composée d’environ 5000 hommes : 3000 allemands et 2000 français. Les unités ont des missions variées : reconnaissance, renseignement, artillerie, génie… Certaines unités sont des éléments nationaux incorporés dans la BFA, d’autres des éléments binationaux où cohabitent des soldats des deux armées. Les éléments sont basés en France et en Allemagne à proximité du Rhin qui ne représente pas vraiment une frontière pour nous. Quand au commandement de la brigade, il est bicéphale : le général Gert-Johannas Hagemann assure le commandement effectif mais nous représentons tous deux l’intérêt et la responsabilité de nos nations respectives, c’est un principe unique au monde.

Le Taurillon : Comment avez vous fait face à la barrière du langage ?

Colonel de Madre : Les langues parlées au quotidien sont le français et l’allemand : chacun doit être capable de comprendre l’autre dans sa langue maternelle. Mais en opération extérieure, la brigade s’engage dans un contexte international souvent encadré par l’OTAN : pour des questions pratiques, la langue utilisée est alors l’anglais. Donc chaque soldat de la brigade est en principe trilingue.

Le Taurillon : Quel est et quel a été l’engagement de la BFA sur des théâtre d’opérations extérieurs ?

Colonel de Madre : Il faut bien distinguer deux types d’engagement : global et partiel. Un engagement global nécessite un accord politique des deux gouvernements qui se fait souvent dans le cadre d’un engagement de l’OTAN ou de la communauté internationale. La BFA est intervenue dans ce contexte en ex-Yougoslavie (1996) et plus récemment en Afghanistan (2004). Les deux pays restent également libres d’engager les unités nationales qui composent la BFA sans associer la nation alliée à l’opération.

Le Taurillon : L’ancien ministre de la défense Hervé Morin soulignait récemment la nécessité de développer des forces capables de se projeter rapidement en cas de crise, la BFA s’inscrit-elle dans cette logique ?

Colonel de Madre : Oui, la force est capable « d’entrer en premier » sur un théâtre, c’est à dire de se projeter à l’étranger pour accomplir une mission. Pour cela, nous pouvons nous appuyer sur un parc d’engins et de matériel important nous permettant d’assurer un panel de missions variées.

Le Taurillon : Quel est l’état actuel de l’Eurocorps, le corps d’armée européen, et quel est le rôle de la BFA en son sein ?

Colonel de Madre : L’Eurocorps basé à Strasbourg est un état major européen sans troupes, une « tête à penser » ayant vocation à planifier des opérations. La BFA peut être mise à sa disposition sur décision française et allemande. Néanmoins il est difficile de s’accorder à 27, ce qui explique la forte implication de l’OTAN dans la défense européenne. Dans l’OTAN l’unanimité n’est pas de mise et le leadership américain permet plus facilement de dégager une dynamique.

La notion d’interopérabilité issue de l’OTAN nous a permis de standardiser une grande partie de nos procédure et matériel, ce qui favorise la cohésion des forces lors des engagements multilatéraux.

Le Taurillon : Dans son rapport de 2011, la Cour des comptes pointe la sous utilisation de la brigade par rapport à son coût, je cite « la brigade franco-allemande n’a connu aucun engagement depuis l’Afghanistan en 2004. » et la rue Cambon préconise même « la refonte voir la suppression de ce corps » comment expliquer ces critiques ?

Colonel de Madre : Ce rapport tient compte uniquement des engagements globaux de la brigade, c’est à dire lorsque les gouvernements s’accordent pour envoyer une force sous pavillon franco-allemand : cela est rare. Par contre à côté de cela les unités de la brigade sont régulièrement engagées sous mandat national. L’Allemagne déploie ses unités en Afghanistan et la France déploie actuellement ses unités au Kosovo, en Guyane, à Djibouti ou au Tchad. Aujourd’hui le taux d’engagement des unités françaises de la brigade reste dans la moyenne nationale.

Au-delà de cette utilisation commune restreinte, la brigade franco-allemande constitue un vivier d’officiers habitués à opérer dans un contexte multinational et à commander des soldats de nationalité diverses. C’est une capitalisation pour l’avenir si nous devons un jour fonder une véritable défense européenne.

Le Taurillon : Quel est l’état d’esprit des troupes : les soldats se considèrent-ils au service de la France, de l’Allemagne ou de l’Europe ?

Colonel de Madre : Pendant la grande guerre, lorsque les soldats passaient le parapet de la tranchée pour affronter une mort certaine ce n’était pas pour le drapeau de leur pays. A partir du moment où l’on est engagé en opération et prêt à donner sa vie, c’est avant tout le lien de camaraderie tissé entre les hommes qui les poussent à accomplir leur mission : on cherche à s’en sortir ensemble, à se battre pour ses camarades.

Ainsi dans la brigade il se développe un esprit de corps entre des soldats de nationalité différente, on apprend alors à se connaître et à dépasser les concepts nationaux pour accomplir la mission.

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