Albanie et Macédoine du Nord, membres en devenir de la famille européenne ?

, par Jean Baptiste Boyssou

Albanie et Macédoine du Nord, membres en devenir de la famille européenne ?
La Statue d’Alexandre le Grand à Skopje, la capitale de la Macédoine du Nord. Source : Pxhere (domaine public)

« The Sun, too, is a star ». Le message des Macédoniens, par le slogan de leur campagne de candidature à l’adhésion à l’Union Européenne, est clair : l’UE est pour eux une priorité stratégique. Le 24 mars dernier, un grand pas a été franchi dans le processus d’adhésion de deux pays des Balkans au bloc des douze étoiles : les ministres des Affaires Européennes des 27 pays membres ont donné leur feu vert pour l’ouverture de négociations d’adhésion avec l’Albanie et la Macédoine du Nord. Le processus est entériné lorsque, deux jours plus tard, le Conseil de l’Europe et la Commission Européenne donnent leur autorisation écrite.

Une vigueur nouvelle pour le processus d’élargissement

Le processus d’adhésion à l’Union Européenne est tout sauf un long fleuve tranquille, pour les audacieux candidats. Afin de pouvoir favoriser les critères fondamentaux correspondants aux valeurs européennes, comme le respect des droits de l’Homme ou encore l’économie de marché, des Accords de Stabilisation et d’Association (ASA) ont été lancés en 1999. Cette étape de préparation importante conclue, le pays candidat peut alors déposer sa candidature auprès des instances européennes : ce fut le cas le 22 mars 2004 pour la Macédoine du Nord, treize années seulement après son indépendance de la Yougoslavie, et le 28 avril 2009 pour l’Albanie.

Par la suite, c’est à l’Union Européenne de juger du potentiel du candidat à remplir les critères d’une candidature et donc d’accorder le statut correspondant. Le statut de candidat officiel est très vite accordé à la Macédoine du Nord, en décembre 2005. En revanche, l’Albanie devra prendre son mal en patience, tout en retroussant ses manches : du fait d’une démocratie peu stable aux yeux de l’Union, ainsi que d’un respect lacunaire de 12 points clés du processus d’élargissement, l’approbation du statut de candidat officiel n’est recommandée par la Commission européenne qu’en octobre 2012. Le 24 juin 2014, le Conseil accorde ce statut à l’Albanie.

Après plusieurs années de stagnation du côté de l’Union, durant l’implémentation de mesures du côté des Balkans, le dossier est finalement rouvert en mai 2019. La Commission Européenne recommande alors officiellement l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Albanie et la Macédoine du Nord. Cependant, la « traversée du désert » n’est pas encore terminée pour les deux républiques balkaniques : plusieurs pays s’opposent en octobre 2019 à l’ouverture de négociations, la France et les Pays-Bas en tête, rejoints par le Danemark et l’Espagne sur le cas de l’Albanie. « Une lourde erreur historique », d’après la Commission.

La France est alors le héraut du refus de l’entrée de nouveaux pays dans l’Union, Emmanuel Macron souhaitant un renforcement de l’UE avant un élargissement. Une copie plus stricte des critères d’adhésions soumis aux Balkans occidentaux est alors demandée pour débloquer le sujet. Bien que la France soit le premier pays à convaincre, « je peux vous dire que plusieurs États étaient contre l’ouverture des négociations avec la Macédoine et l’Albanie », a déclaré en février dernier M. Macron, lors du sommet de Munich sur la sécurité.

Le dossier est en effet aujourd’hui rouvert et semble reprendre de la vigueur : le 24 mars dernier, le feu vert des ministres des Affaires Étrangères des 27 membres de l’Union Européenne est obtenu pour une ouverture des négociations effectives avec l’Albanie et la Macédoine du Nord. « Le Conseil réaffirme le soutien sans équivoque de l’Union Européenne à la perspective européenne des pays des Balkans occidentaux. […] Le Conseil note avec satisfaction que le pays a démontré sa détermination à faire progresser le programme de réformes européennes ». Par ce communiqué de 5 pages, Skopje et Tirana voient leur statut progresser de façon substantielle vers une entrée dans l’Union.

De nombreuses cases restent à cocher

« Tous deux ont fait preuve d’une volonté politique claire d’avancer sur la voie européenne ». Par ces mots, Andreja Metelko-Zgombić, Secrétaire d’État au ministère des Affaires Étrangères et Européennes de la Croatie, qui assure la présidence tournante du Conseil depuis janvier, affirme la satisfaction de l’Union d’entamer ces négociations.

Pourtant, de nombreux obstacles subsistent. Plusieurs points clés, relevant des valeurs européennes fondamentales, font encore grincer des dents à Bruxelles concernant l’Albanie. Le pays n’a pas encore mis en place un dispositif suffisant pour lutter contre la corruption et la criminalité organisée, et n’a pas mis en place les réformes judiciaires et électorales voulues. Le dossier actuel, comportant 35 critères pour l’admission, fait l’objet d’un examen analytique depuis 2018 ou 2019 en fonction des critères, alors que certains restent bloqués pour les deux nations : l’environnement, le contrôle financier et l’appareil judiciaire sont d’importants points d’amélioration pour les deux voisins de la Grèce. L’Albanie s’est par ailleurs vu détailler spécifiquement par l’Allemagne et les Pays-Bas que les réformes nécessaires, en commençant par la transparence du financement des partis politiques, devaient être entreprises avant l’ouverture effective des négociations.

La Macédoine est bien plus avancée. Par un processus entamé par un ASA signé en 2000 (contre 2009 pour l’Albanie), la Macédoine du Nord a pu se préparer à cette entrée dans l’Union, en faisant même la priorité stratégique du gouvernement. Tandis que plusieurs infrastructures étatiques, comme le Comité pour l’intégration euro-atlantique, piloté par le Premier Ministre, ou le Comité de travail à l’intégration européenne, intégrant tous les ministères macédoniens, permettent un travail actif sur le dossier de l’élargissement de l’Union, de nombreux blocages ont été résolus ces dernières années.

Deux d’entre eux étaient rédhibitoires pour l’intégration de la république. Le premier consistait en un débat intense sur le nom même de l’état, qu’Athènes ne pouvait pas accepter en la forme, du fait d’un conflit culturel et historique sur les territoires grecs et serbes constituant la Macédoine en tant que région. L’Union continuait alors à utiliser la dénomination « ancienne république yougoslave de Macédoine » jusqu’à la signature d’un accord en 2019 avec le gouvernement grec, renommant l’état « Macédoine du Nord ». Un effort extrême, voulu pour plaire à l’Union Européenne.

Le deuxième blocage se matérialisait par un conflit bilatéral avec la Bulgarie, résolu par un accord de bon voisinage signé en 2017 entre le Premier ministre macédonien Zoran Zaev et son homologue bulgare Boyko Borissov, garantissant le soutien de la Bulgarie à l’adhésion européenne de la Macédoine du Nord.

Une opportunité pour la consolidation européenne ?

L’adhésion des deux républiques des Balkans, comparables par leur superficie - 29 000 km2 pour l’Albanie, 26 000 km2 pour la Macédoine du Nord - et leur population - 3 millions pour la première, 2 millions pour la seconde - est également une opportunité pour l’Union, en ceci qu’elle permettra probablement une stabilisation des Balkans, ainsi qu’une meilleure régulation des flux de migrants, atteignant l’Europe par la Grèce. « Cela envoie également un message fort et clair aux Balkans occidentaux : votre avenir est dans l’Union Européenne », martelait le commissaire européen à l’élargissement, le Hongrois Olivér Varhelyi.

D’autres pays de la région aimeraient intégrer l’Union : la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, le Monténégro et la Serbie aspirent tous à adopter le drapeau bleu étoilé. Ces deux dernières républiques ont d’ailleurs entamé le processus de candidature, respectivement en 2012 et 2014. La vigueur redonnée au processus d’adhésion de l’Albanie et de la Macédoine du Nord pourrait donc donner un coup de pouce à ces autres dossiers, créant une dynamique au cœur de la péninsule des Balkans.

De nombreux Albanais et Macédoniens, d’ores et déjà installés dans d’autres pays de l’Union, grâce au régime de visas, entretiennent un grand espoir dans cette procédure d’élargissement. Un quart de la population macédonienne depuis dix ans, d’après les statistiques de la Banque Mondiale. Une entrée dans l’Union serait l’occasion pour eux d’obtenir des droits fondamentaux vitaux pour leur vie dans l’Union, ou bien pour leur retour au pays.

Cependant, la balle est également dans le camp de l’Union : un besoin d’engagement fort de sa part est attendu dans les Balkans, où le seul indicateur de soutien en cette période difficile de crise sanitaire est la promesse d’un versement ultérieur de 30 millions d’euros de subventions. « La décision d’ouvrir les discussions ne pèserait pas lourd face à une absence d’engagement clair de l’Union à notre égard », résumait une source albanaise dans les colonnes du Monde. Un critère important à prendre en considération dans les couloirs de Bruxelles, tant le chemin qui reste à parcourir jusqu’à l’adhésion semble long : la Commission avançait en février 2018 une prévision d’élargissement pour l’Albanie et la Macédoine du Nord d’ici à 2030. Affaire à suivre.

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