Alona Shkrum, députée ukrainienne : “Nous vaincrons si nous restons unis“

, par Jules Bigot

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Alona Shkrum, députée ukrainienne : “Nous vaincrons si nous restons unis“
Alona Shkrum. Credits : Authorized Ukrainian TV channel « Inter » Youtube stream, CC BY 3.0 <https://creativecommons.org/license...> , via Wikimedia Commons

Mardi dernier, le 24 février, la guerre entre l’Ukraine et la Russie débutait. Après des semaines de tensions entre les deux voisins suite aux mouvements de troupes russes aux frontières ukrainiennes, au discours remarqué de Poutine sur la fraternité supposée historique entre Ukrainiens et Russes et une série de négociations conduites pas des leaders occidentaux avec Poutine, ce dernier a décidé, le 21 février, de reconnaître les républiques sécessionnistes de Louhansk et Donetsk, avant de lancer une opération militaire d’envergure sur tout le territoire ukrainien le 24 février. Depuis, les Ukrainiens se sont battus avec courage et détermination contre l’occupant russe. Grâce notamment aux milliers de civils venus renforcer les rangs de la défense armée du pays, ceux-ci sont parvenus à ralentir l’avancée de l’armée russe.

Alors que l’Ukraine se battait pour le cinquième jour consécutif dans sa guerre contre la Russie, la députée du Parlement ukrainien, Alona Shkrum, du parti Batkivshchyna (Union-panukrainienne “Patrie“) a accepté de m’accorder un peu de son précieux temps pour répondre à mes questions sur la situation actuelle en Ukraine, le soutien international et la résistance héroïque de son pays. Cette interview a été réalisée le 28 février 2022 par téléphone et en anglais. Les événements s’enchaînant très rapidement en temps de guerre, il est possible que des situations évoquées ici aient déjà évolué lorsque cet article sera lu.

Merci beaucoup Mme. Shkrum de nous accorder un peu de votre temps dans cette période si compliquée pour la nation ukrainienne. Pour commencer cette interview, je voudrais vous demander comment vous portez vous, avant que vous ne développiez, ensuite, sur votre situation et sur celle du lieu dans lequel vous vous trouvez actuellement ?

Je suis désolé de vous dire que la situation n’est vraiment pas bonne au moment où nous nous parlons. Kyiv, la capitale, et Kharkiv, ville à majorité russophone, sont bombardées par la Russie. Nous sommes face à un désastre à Kharkiv, la deuxième ville du pays, qui, je le rappelle est à majorité russophone, où quelque chose d’absurde et de terrible se déroule aujourd’hui. Malgré les promesses d’un cessez-le-feu le temps des négociations avec la Russie le long de la frontière Biélorusse, l’armée de Poutine continue de bombarder Kharkiv et ses quartiers paisibles où des civils vivent. Nous disposons de nombreuses photos, vidéos et cartes qui montrent les endroits où les missiles russes ont été trouvés, soit dans des quartiers paisibles, soit près d’écoles maternelles. Plus de 10 personnes sont déjà décédées, beaucoup sont blessées et cela continue en ce moment même. Nous, membres du Parlement ukrainien, sommes en train d’écrire une déclaration sur la situation spécifique de Kharkiv afin de tenter d’arrêter le désastre humanitaire en cours. C‘est évidemment très important et nous ne comprenons pas comment cela est possible étant donné qu’il était censé y avoir un cessez-le-feu en place, qui n’a manifestement pas été respecté. Sur un plan plus personnel, je me trouve un petit peu en dehors de Kyiv en ce moment, ce qui me permet de vous parler. En effet si je me trouvais dans Kyiv, je serais probablement dans un abri ou dans le métro, incapable de vous appeler. Le lieu dans lequel je me trouve actuellement est plus sûr, grâce au travail de sape des forces armées ukrainiennes à Kyiv. J’ai passé 3 heures de ma dernière nuit dans un abri. C’était relativement calme car la ville à côté de celle dans laquelle je me trouve était également défendue : un drone russe et une roquette russe y ont été abattus. Voilà la situation actuellement.

A l’ouest, l’invasion de l’Ukraine a pris tout le monde de court malgré les tensions grandissantes des semaines et des jours précédents. Vous attendiez-vous à une invasion d’une telle ampleur du territoire ukrainien, avec des bombardements dans des villes aussi occidentales que Lviv ou Loutsk ?

Je peux vous dire très honnêtement que non, je ne m’attendais pas à quelque chose de cette ampleur. Nous savions tous que Poutine était fou et lunatique, mais nous n’aurions jamais imaginé qu’une intervention de cette ampleur puisse être possible, c’est du jamais vu depuis Hitler en Europe. Deux jours avant le début de la guerre, j’étais aux Nations Unis à New York où j’assistais aux auditions parlementaires de l’ONU. J’y ai rencontré diverses délégations, lesquelles nous disaient que certains renseignements prédisaient le début de la guerre. On s’attendait à des tensions, surtout à l’est du pays, et on s’attendait à ce que ces tensions puissent impliquer nos forces armées, mais pas notre population civile. Jamais de ma vie je n’aurais pu imaginer que des civils puissent se faire bombarder, que des écoles maternelles puissent être bombardées ou que des femmes et des enfants puissent mourir sous des bombes russes en Ukraine. C’était quelque chose d’inimaginable car, bien que Poutine soit fou, beaucoup d’Ukrainiens ont des proches en Russie, beaucoup d’Ukrainiens ont des liens avec la Russie, beaucoup d’Ukrainiens voyagent et travaillent en Russie. Cette opération militaire n’est que le fruit de la volonté de Poutine, et même si nous savions qu’il était fou, nous ne savions pas qu’il l’était à ce point.

Quand bien même cette invasion a pris les Ukrainiens par surprise, on voit que la résistance a jusque là été héroïque et impressionnante tant pour son courage que par sa rapidité d’organisation. Pourriez-vous commenter cette résistance civile et la résilience dont l’armée ukrainienne a fait preuve ?

J’ai écouté le discours de Poutine il y a quelques jours, dans lequel il demandait aux Ukrainiens de ne pas se battre, de déposer les armes, et de choisir un autre Président car Zelensky serait un “Nazi“ et un “drogué“. Je l’ai écouté et j’ai été frappé par son peu de connaissance et de compréhension de l’Ukraine en ce moment. Il a l’un des services de renseignement les plus importants du monde, l’une des armées les plus importantes du monde mais il ne comprend pas ce qui se passe en ce moment. Ce qui se passe n’a rien à voir avec Zelensky, n’a rien à voir avec le Président, ce qui se passe n’est rien d’autre que la protection de nos vies, de notre territoire et de notre droit à décider de notre avenir. C’est quelque chose que les Ukrainiens ont toujours démontré. Le droit de choisir a toujours été inscrit dans notre ADN. On l’a vu à l’époque des guerres cosaques avec Catherine II, on l’a vu en 2014 [au moment de l’annexion de la Crimée] et on le voit aujourd’hui. Poutine a transformé la résistance ukrainienne en une résistance nationale et a déclenché un Maïdan militaire contre sa personne et contre l’armée russe. Ça ne s’arrêtera pas. Même si Zelensky veut que ça s’arrête, ce qui se passe n’a encore une fois rien à voir avec lui. Ce qui se passe, c’est qu’il y a une armée d’invasion qui tue nos enfants, et qui tue les Ukrainiens. C’est quelque chose que nous ne pourrons jamais pardonner, et nous ne nous arrêterons pas de nous battre contre cela. Poutine n’a pas bien compris cela, et c’est de là que vient la résistance. Par rapport à notre armée, nous savions qu’elle était l’une des meilleures en Europe, nous connaissions les chiffres et avions largement financé cette armée dans les budgets des années précédentes. Mais nous n’avions jamais imaginé qu’elle soit aussi bien entraînée. Nous avons une blague qui dit que l’armée est surprise par elle-même. Notre armée est très bien entraînée, elle a les meilleurs équipements, et elle est, pour sûr, l’une des meilleures armées en Europe aujourd’hui. Le niveau de soutien à l’armée est lui aussi impressionnant, et encore une fois, Poutine ne s’y attendait probablement pas. Dans tous les villages, toutes les grand-mères supportent cette armée en lui fournissant des vivres, des médicaments, un abri, tout ce dont elles disposent. C’est pour cela que Poutine ne pourra jamais vaincre.

La loi martiale a été adoptée par la Verkhovna Rada [le Parlement ukrainien] le 24 février dernier à la suite de l’invasion russe. En tant que parlementaire, que signifie cette loi martiale pour vous ? A quoi ressemblent vos journées depuis ?

Juste avant le début de la guerre, nous, le Parlement, avions adopté l’état d’urgence parce qu’il y avait de fortes probabilités que Poutine tente de déstabiliser le pays de l’intérieur. Très clairement nous nous sommes trompés, nous aurions dû adopter la loi martiale directement. Mais comme l’Ukraine est démocratique, nous avions des doutes sur l’adoption de celle-ci avant le début de la guerre, mais encore une fois, personne n’imaginait l’ampleur de la guerre qui nécessitait non pas l’état d’urgence mais bel et bien la loi martiale. Puis lorsque la guerre a débuté à 5 heure du matin, nous nous sommes réunis à la Verkhovna Rada, suivant un protocole préétabli. Ce protocole, en place depuis une semaine, prévoyait que si la guerre était déclarée, nous rassemblions nos affaires dans un petit sac avec notre passeport ou notre carte d’identité et que nous nous dirigions vers un lieu prédéterminé en moins d’une heure. Ce protocole a donc été déclenché et nous nous sommes retrouvés à la Verkhovna Rada, bien qu’il y ait d’autres lieus de rassemblement possibles. Rassemblés, nous avons voté la loi martiale. Certains renseignements indiquaient que Poutine voulait voir ses tanks envahir Kyiv en un jour, et qu’il voulait que le Palais présidentiel et le Parlement soient encerclés le soir même du 24 février. Les objectifs de Poutine pouvaient alors être de deux ordres : soit capturer Zelensky et le forcer à capituler, ou capturer 226 députés et les forcer, le fusil sur la tempe, à voter pour l’indépendance du Donbass, le rattachement de l’Ukraine à la Russie, etc. On nous a demandé de nous réunir une nouvelle fois le même jour pour voter un autre texte relatif à l’armée, mais nous n’avons pas pu car le risque était trop élevé. Le Président nous a ensuite donné deux ordres : le premier était d’essayer de rester en vie, car il a besoin d’au moins 226 députés pour être capable de faire voter des lois dans le futur, le second était de ne pas être capturé car dans cette situation, être capturé est pire que de mourir. Puis, un autre protocole a été mis en place pour nous encourager à rester près de la capitale, étant donné qu’il était possible que nous soyons amenés à nous réunir de nouveau. Tout le monde a fait comme il a pu. Certains sont allés aider l’armée, car nous avons des parlementaires qui y ont précédemment servi, d’autres ont rejoint les forces de défense territoriale de Kyiv, j’ai un très bon ami qui y combat. D’autres parlementaires font un travail plus humanitaire, en aidant par toutes sortes de tâches médicales. J’essaye pour ma part d’aider au ravitaillement des forces de défenses territoriales et de l’armée, comme beaucoup de gens. Je fais aussi beaucoup de travail à l’international car je suis membre de nombreux groupes d’amitié et je connais beaucoup de parlementaires. Bien évidemment nous faisons tout notre possible pour informer la population de ce qui se passe. Hier la commission parlementaire à laquelle j’appartiens [Commission des finances, de la fiscalité et de la politique douanière] a siégé. Tous les membres n’ont pas pu se réunir en présentiel pour des raisons évidentes de sécurité, mais grâce à une loi voté dans le cadre de l’épidémie de COVID, nous avons la possibilité de nous réunir en commission sur ZOOM, ce qui permis à l’intégralité de mes collègues d’y participer. Nous avons eu de longues discussions et de nombreux décrets ont été adoptés concernant le fonctionnement de la Banque nationale, la stabilité de la hryvnia [la monnaie ukrainienne], la façon dont les taxes pourront être payées si certains le souhaitent et comment faire en sorte que ceux qui ne le souhaitent pas ne soient pas sanctionnés. Nous avons auditionné le directeur de la Banque nationale sur sa stratégie pour s’assurer que des liquidités soient disponibles dans les distributeurs à travers le pays, ce qui n’était pas le cas jusque-là. Nous avons ensuite auditionné le ministre des Finances à propos du système financier en général, puis le directeur du Centre des impôts, pour nous assurer que nul ne serait sanctionné ou inspecté pendant cette période de guerre. Enfin nous avons rencontré le directeur de la Douane à propos des corridors d’aide humanitaire dont nous avons besoin tant pour l’aide humanitaire que pour les livraisons d’armes des pays qui nous soutiennent. Nous avons donc eu 2 ou 3 bonnes heures de travail et adopté un certain nombre de décisions. Je pense que c’est important pour les Ukrainiens qu’ils voient que le Parlement continue son travail normalement quand bien même la situation, elle, ne le serait pas.

Des négociations sont en cours, à l’heure où nous parlons, à la frontière biélorusse, malgré un degré important de scepticisme quant aux potentiels résultats de celles-ci. Que peut-on en attendre, qu’attendez-vous de ces négociations ?

Si j’étais optimiste, et je ne le suis pas car on ne peut plus l’être depuis que lesnégociations avec Poutine ont commencé, je dirais que nous espérons que Poutine retire ses troupes de tout le territoire ukrainien, y compris du Donbass, et qu’il arrête les bombardements et le pilonnage. Pensons-nous qu’il va le faire ? Malheureusement à ce stade Poutine est devenu complètement fou et rien ne va l’arrêter. De plus, certains renseignements dont nous disposons nous montrent que Poutine voulait réellement capturer Kyiv en une journée. Or ça fait désormais 4 nuits et 5 jours que l’offensive a débuté, donc il est potentiellement irrité car il ne s’attendait pas à ce niveau de résistance de l’armée et de la population. Je pense que Kyiv tiendra autant de nuits qu’il lui faudra, car notre armée estde mieux en mieux préparée au fil des jours. Poutine a introduit ces négociations, mais étant donné sa folie, il l’a surement fait en espérant obtenir pour résultats la neutralité de l’Ukraine, la reconnaissance des territoires qu’il a capturés ou la fédéralisation del’Ukraine à partir de ces territoires, des mesures qui ne passeront jamais au Parlement ukrainien car nous ne supportons pas de voir nos femmes et nos enfants mourir sous ses bombes. Aucune de ces mesures ne sera adoptée par le Parlement tant que des Ukrainiens combattront. Donc, est-ce que je m’attends à ce que Poutine retire ses troupes ? Évidemment que non, même si cela serait le meilleur scénario car nous devons sauver des vies et nous devons commencer à négocier. Mais est-ce que je m’attends à ce qu’il se comporte comme un être humain normal et qu’il fasse quelque chose de rationel ? Non.

Pendant ces négociations l’Ukraine doit-elle tenir sa position coûte que coûte, ou doit-elle réfléchir à faire des concessions, quelle que soit leur nature, pour espérer mettre fin à ce conflit et sauver des vies ? Jusqu’où doit aller le gouvernement dans ces concessions, si concessions il doit y avoir ?

Je dirais qu’en temps de guerre il est trop douloureux de penser à des négociations. Je ne peux même pas penser à des concessions, je veux simplement que les Russes sortent de mon pays et qu’ils arrêtent de me forcer, de forcer mes parents et mes grands-parents à passer chaque nuit dans des abris. Il faut qu’un dialogue soit ouvert, bien évidemment, mais pas avec le Président, ni avec moi, avec les diplomates. Je pense que les sanctions introduites sur SWIFT qui prennent effet aujourd’hui vont rendre la vie de Poutine de plus en plus difficile et que les Ukrainiens seront de mieux en mieux préparés. Si le monde n’arrête pas de nous soutenir, si l’Union européenne continue avec les sanctions et le soutien, je pense que l’entourage de Poutine va le pousser à faire de concessions, car la vie de la population russe va devenir trop dure. Nous savons qu’il n’y a actuellement plus d’argent à retirer dans les banques russes car tout a été retiré, qu’il y a des queues monstres dans Moscou pour tenter de trouver des liquidités, et que les russes ne peuvent plus voyager, sauf en passant par le Kazakhstan, je pense que nous devons poursuivre avec ce type de sanctions. L’Ukraine tiendra la position sur le terrain, nous tiendront pour la protection de nos villes et de l’Europe face à ce fou, mais nous avons besoin que le monde continue à infliger les pires sanctions possibles à la Russie, car le pire est entrain de se passer en Ukraine. Nous vaincrons si nous restons unis.

Beaucoup d’Européens se sont rendus aux manifestations qui ont eu lieu un peu partout sur le continent ce week-end pour afficher leur soutien à l’Ukraine et demander une implication plus grande de leurs gouvernants dans le conflit. Cependant, beaucoup d’entre nous, en tant qu’individus et que jeunes, nous sentons impuissants et démunis face à la gravité de la situation. Y-a-t-il des chose concrètes que nous, jeunes européens, pouvons faire qui aideraient les Ukrainiens ?

Nous nous attendions à être soutenus par le reste du monde et que celui-ci adopte des sanctions, mais nous ne nous attendions pas à un soutien aussi important. Et c’est quelque chose qui n’est pas seulement inspirant mais qui nous aide réellement. Ça peut paraître ridicule quand on vit cette vie où on ne sait pas quel jour de la semaine nous sommes, simplement que c’est le 5ème jour de la guerre, cette vie où l’on passe nos nuits dans des abris, où on lit les informations pour voir si une ville où certains de nos proches vivent n’a pas été bombardée, mais dans cette vie, ce genre de soutien du monde entier, de Milan, Londres ou Paris, aide réellement. La première chose que vous pouvez faire c’est mettre de la pression sur les ambassades russes, sur les autorités russes et sur vos dirigeants pour infliger plus de sanctions ; nous souhaitons toujours qu’une zone d’exclusion aérienne soit mise en place. Nous savons que c’est quelque chose qui n’a pas de précédent en Europe, mais cette guerre n’a pas de précédent non plus. Nous avons besoin que vous mettiez la pression sur vos dirigeants. Ensuite, la deuxième chose que vous pouvez faire est de partager les informations sur la situation en Ukraine, car il y a des pays où il n’y a pas assez d’informations. Avec une équipe de collègues, nous avons crée Ukrainien News Alert (Alerte sur l’actualité ukrainienne), une série de groupes et de fils d’actualité sur Twitter, Telegram et Medium où il est possible de s’informer dans près de 10 langues du portugais au polonais en passant par le tchèque, sur l’actualité ukrainienne. Il y a aussi le site officiel en anglais de la Verkhovna Rada qui peut permettre d’obtenir des informations sûres. Toutes sortes d’actions visant à partager l’information et à informer sont d’importance capitale. Troisièmement, il y a l’aide humanitaire dans toutes ses composantes, besoins médicaux ou autres. Les frontières polonaises et roumaines sont ouvertes et nous permettent d’avoir un accès à toute cette aide humanitaire de manière rapide. Il y a aussi un certain nombre de comptes bancaires internationaux sur lesquels des dons peuvent être envoyés depuis le reste du monde. L’un d’entre eux est celui de la Banque nationale qui possède un compte qui renvoie directement l’argent au budget ukrainien pour aider le pays et l’armée. Si vous ne souhaitez pas soutenir l’armée, parce qu’il y a des gens qui ne sont pas à l’aise avec l’idée de soutenir l’armée, bien que celle-ci défende le pays, il y a un certain nombre d’organisations qui apportent une aide purement médicale, humanitaire ou aux réfugiés à qui il est possible de donner de l’argent. Ce type d’aide est aussi très important.

L’UE a récemment annoncé qu’elle achèterait de l’équipement militaire qui serait ensuite envoyé en Ukraine et qu’un certain nombre de banques russes allaient être exclues du système SWIFT, comment réagissez-vous à ces sanctions ? N’est-ce pas trop tard, les Russes étant désormais aux portes de Kyiv, est-ce suffisant ?

Bien évidemment, toutes ces sanctions interviennent trop tard, nous aurions préféré qu’elles interviennent avant la guerre. Nous avons demandé à ce que la Russie soit exclue de SWIFT dès 2014/2015 lors que l’annexion de la Crimée. Je me rappelle très bien en avoir parlé avec des officiels européens et américains. Mais à cette époque tout le monde voulait encore dialoguer avec Poutine. Maintenant c’est trop tard. Il n’est cependant pas trop tard dans le sens où l’Ukraine a démontré qu’elle ne se rendrait pas et qu’il ne sera pas aisé pour Poutine de transformer l’Ukraine en allié de la Russie comme peut l’être la Biélorussie aujourd’hui. Cela ne s’est jamais produit dans l’histoire, quelle que soit sa vision de l’histoire et ses discours qui pervertissent la réalité, ça n’est jamais arrivé et ça ne se produira jamais. Il n’est pas trop tard parce que n’importe quelle aide est plus utile maintenant que jamais. Je dirai que SWIFT fut une étape importante, je sais à quel point il fut difficile de prendre cette décision et à quel point il fut difficile pour nous de mettre en avant cette sanction. Ce n’est cependant pas une sanction que nous avons réalisée à 100%, puisque SWIFT n’a pas été coupé pour toutes les banques russes, uniquement pour celles dans la liste des sanctions. Je sais que le seul pays qui a déjà été totalement exclu du système était l’Iran, mais je pense que la Russie sera et doit être le prochain. Car la Russie est la Corée du Nord dans le monde aujourd’hui, ce n’est même plus Hitler, c’est la Corée du Nord. Les sanctions SWIFT devraient donc être plus appuyées. Une autre mesure pour laquelle nous poussons est la création d’une zone d’exclusion aérienne. Si nous ne pouvons pas la réaliser pour toute l’Ukraine, nous devons au moins la mettre en place pour Kyiv, Tchernobyl, où nous courrons à la catastrophe humanitaire et écologique si un missile russe tombe sur la zone, et Kharkiv qui subit des bombardements importants. Il faut au moins que cette zone d’excluions aérienne existe. Je sais que nous sommes le premier pays du monde a qui l’Union européenne envoie de l’équipement militaire, mais nous protégeons également la Pologne, les États baltes et la Finlande d’une certaine façon. Si nous devons protéger toute l’Europe, nous avons besoin de plus d’aide et de plus de sanctions.

Vous avez décidé de rester dans votre pays pour continuer à lutter contre l’occupant, mais nombreux sont vos concitoyens qui ont décidé de quitter l’Ukraine pour les pays voisins, les Nations Unies prévoyant près de 5 millions de déplacés. A quel point est-ce que l’avancée des troupes russes et les bombardements compliquent cette migration ?

La majorité des personnes sont restées, les seules personnes fuyant étant les femmes, les enfants et les personnes âgées, ce qui est tout à fait normal et j’espère qu’ils seront sains et saufs. Je sais qu’il y a beaucoup de pays qui aident et accueillent les réfugiés en ce moment. Je ne m’occupe pas des réfugiés personnellement mais je sais que de nombreux pays le font. A Kyiv, lors du second jour de la guerre, alors que la ville se faisait bombarder, et qu’il y avait un risque que la ville se fasse encercler par des troupes russes, beaucoup de gens ont décidé de partir. A ce moment-là, mes parents et les parents de mon mari étaient à Kyiv mais ils ne voulaient pas partir, nous n’avons pas réussi à les en convaincre. J’ai un ami très proche qui habite à Londres et qui a commencé à travailler dans des magazines de mode pour parler et écrire sur l’Ukraine, et sur le fait que la mode ne devrait pas être déconnectée de la politique, son père à presque 75 ans et vit à Kyiv. Il ne devait pas pouvoir rejoindre les forces de défense territoriale en raison de son âge, mais il est allé au centre de recrutement et les a forcés à l’inscrire et il travaille désormais en tant que docteur, car il avait précédemment évolué dans le milieu médical, à Kyiv. Bien que beaucoup de gens soient partis, bien plus de gens sont restés et il y a beaucoup de forces de défenses du territoire dans la région de Kyiv. Nous nous retrouvons même dans une situation où il y a plus de volontaires que d’équipes à pourvoir, avec des volontaires qui continuent à affluer chaque jour. Je pense que c’est grâce à cela que Kyiv continue à tenir. Les gens sont prêts à défendre leur pays. Il y a également beaucoup de gens qui viennent depuis l’étranger pour nous aider. En tant que députée je ne m’occupe pas des personnes sortant du territoire, mais de celles entrantes parce qu’elles veulent se battre. Ce ne sont pas que des Ukrainiens, mais aussi des Géorgiens et autres. Je pense que nous vivons une période magnifique, c’est inimaginable. La question de la dangerosité des déplacements en Ukraine en ce moment est une question difficile. Je reçois tous les jours des questions d’amis qui veulent savoir s’ils doivent rester ou partir. Nous avions un cas précis aujourd’hui où une femme enceinte de 8 mois ne savait pas quoi faire. Je dirais qu’aujourd’hui il n’est pas très dangereux de partir vers l’ouest, depuis une région qui n’est pas bombardée par les Russes. Mais il est difficile de se déplacer car nous sommes en état d’urgence, en état de guerre, donc vous ne pouvez pas vous déplacer la nuit par exemple. Hier, il était interdit d’être dans les rues de Kyiv pendant toute la journée car nous nous préparions à une attaque. Aujourd’hui, il était possible d’y être, mais uniquement jusqu’à 20 heures. Dans la situation actuelle, si un ami me demande s’il doit rester ou quitter Kyiv, je lui dirais de rester, et s’il s’en va, qu’il s’en aille le matin par des routes non-occupées et sûres. J’ai des amis qui sont partis de Kyiv pour aller à Lviv. Ça leur a pris énormément de temps pour y parvenir mais ils y sont arrivés sains et saufs et sont maintenant dans les abris de Lviv car la ville se fait bombarder la nuit. Mais Lviv reste bien plus sûre que Kyiv en ce moment. C’est difficile et c’est long de se déplacer, mais c’est faisable. Il y a néanmoins des villes à partir desquelles il serait presque suicidaire de s’en aller. A Kharkiv par exemple, il est plus sûr de rester dans les abris que de partir en raison de bombardements. Partir de Soumy était également très compliqué à un moment. Mais beaucoup de gens se déplacent. Nous avons discuté de la possibilité d’établir un corridor humanitaire afin que les enfants puissent évacuer le pays, et nous avons eu un certain nombre d’offres de mairies en Espagne, en France, en Pologne et partout dans le monde, qui sont prêtes à accueillir nos enfants, comme l’Angleterre a pu le faire lors de la Seconde guerre mondiale, en s’occupant d’eux et en les mettant en sécurité. Mais nous ne pouvons pas faire cela car il n’existe pas de corridor humanitaire pour le moment. Si nous réunissions des enfants dans un même bus et que nous l’envoyons vers la frontière, ce bus servirait de cible à Poutine. C’est terrifiant, mais comme il n’y a pas de corridors humanitaires et que Poutine a déjà tué et bombardé des enfants, nous ne pouvons pas les évacuer en groupe, uniquement au goute à goute, avec leurs parents.

Nous avons vu les pays de l’Union européenne afficher leurs bras ouverts aux réfugiés ukrainiens, il y a cependant des situations où les réfugiés sont incapables de traverser la frontière car ils n’ont pas de passeports. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces situations ?

Nous avons discuté de ces situations avec la Pologne il y a 2 jours et le pays autorise désormais les personnes sans passeport à entrer également. La Pologne est le seul pays qui autorise cela à ce stade, mais une fois que vous êtes en Pologne, vous êtes déjà en sécurité et vous pouvez vous mettre en quête d’un passeport. Les autorités polonaises autorisent toutes les personnes avec une document d’identité à entrer, tous les enfants même sans documents y sont aussi autorisés ainsi que les animaux sans vaccination ou passeport ! La Pologne a été très coopérative et solidaire avec nous. Traverser la frontière prend du temps, il y a de longues files d’attente, mais je veux juste demander à chacun d’être patient, quiconque veut sortir pourra sortir, sauf les hommes qui, en vertu de la loi martiale, sont censés rester en Ukraine. Mais je ne connais pas de cas d’hommes souhaitant quitter le territoire qui ne peuvent pas le quitter. Je souhaiterai vivement que mon père quitte le territoire car il ne doit pas se battre en vertu de la loi martiale, mais il ne veut pas partir.

Pour cette dernière partie de l’interview, je voudrais vous donner l’opportunité de vous adresser librement à notre lectorat et à la jeunesse européenne.

Durant une partie importante de ma vie, j’ai vécu à l’étranger. J’ai étudié à Paris puis y ai travaillé, dans un cabinet juridique. J’ai ensuite étudié à Cambridge, avant de travailler à Londres. A cette période, les Ukrainiens voulaient se sentir, voulaient être, Européens, voulaient vivre et travailler en Europe, voulaient émigrer. C’était un rêve pour beaucoup d’entre nous. Mais je peux vous dire qu’il n’y a pas d’autre lieu où je souhaiterai être en cet instant que l’Ukraine. C’est probablement le pire moment de ma vie et en même temps le meilleur. Je me rappelle, lors du premier jour de la guerre, j’avais le même sentiment que lorsque l’on fait un cauchemar et que l’on espère se réveiller pour sortir de ce cauchemar, parce que ce qui se passait était inimaginable. Avec mes amis qui sont aussi députés, nous étions dehors, près du Parlement, alors que le soleil se levait et que des villes ukrainiennes étaient sous les bombes russes, et nous ne pouvions pas y croire, nous étions incrédules. Mais depuis nous avons vu des choses magnifiques. Tous ces gens qui nous soutiennent, tout le courage de nos citoyens, toutes ces personnes qui montrent le meilleur d’eux même, des choses vraiment inspirantes et incroyables, pour lesquelles il vaut le coup de vivre. Ça peut paraître très romantique, mais c’est réellement comme cela que l’on se sent en ce moment et c’est incroyable. Nous ne serons pas les mêmes après cela. J’ai l’impression que c’est la première fois que l’Ukraine n’a rien à prouver au monde, ou à se prouver à elle-même. L’Ukraine a toujours été à la frontière de l’Europe, les gens connaissent les stéréotypes à propos de l’Ukraine, il y a Klitschko, du bon football, de la très bonne nourriture, des superbes villes, de la très bonne vodka, l’Ukraine a toujours été sur la carte. Elle l’a été, et maintenant quoi ? Je pense qu’en ce moment tout est en train de changer et que c’est un moment historique pour mon pays et pour l’Europe aussi parce qu’on entend partout dans le monde que notre combat rappelle à la jeunesse ce que signifie se battre pour son pays, pour sa culture, pour son territoire, pour sa liberté et je pense que c’est inspirant et que c’est assez incroyable. J’espère juste que tout se terminera au mieux pour nous. Je sais que nous n’arrêterons pas de nous battre pour libérer notre territoire, mais nous avons besoin du soutien du monde.

Merci beaucoup encore une fois pour cette interview, et vous pouvez être sûre qu’à Prague, Paris, Berlin, Rome et toutes les autres villes européennes, tout le monde soutient l’Ukraine et continuera à aller manifester pour la liberté de l’Ukraine, pour le peuple ukrainien et pour la nation ukrainienne. Nous vous souhaitons tout le courage nécessaire et tout la force possible pour cette guerre et Слава Україні !

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