Amitié brisée : billet d’humeur sur les relations franco-serbes

, par Vincent Cruz-Mermy

Amitié brisée : billet d'humeur sur les relations franco-serbes
Monument à la France, dans le parc de Kalemegdan, à Belgrade, Serbie (source : Wikipedia Commons)

Quel peut être le lien entre NTM et les relations franco-serbe ? Une chanson, « Qu’est-ce qu’on attend ? », écrite dans les années 1990 mais toujours autant d’actualité.

Je profite de la visite d’État du président serbe, Aleksandar Vucic (mon clavier ne me permet pas d’ajouter les accents nécessaires, je m’excuse d’avance auprès de mes lecteurs serbes) pour écrire ce billet d’humeur. Cette dernière n’est pas au beau fixe, chaotique, en pleine crise existentielle, à l’image de la déclaration commune des deux chefs d’État sur le perron de l’Élysée et des déclarations respectives de ces derniers mois, voire de ces dernières années.

« Les années passent, pourtant tout est toujours à sa place »

Un point historique avant tout. L’amitié entre la France et la Serbie commence dès 1245 lorsque Hélène d’Anjou se marie avec le roi illustre Uros Ier de Serbie. Puis, avec l’engagement yougoslave aux côtés de la France lors de la Première Guerre mondiale : les forces françaises avaient pu permettre la retraite des troupes de Pierre Ier, scellant des décennies d’amitié. Charles de Gaulle qualifiait de grand combattant Draza Mihailovic, commandant des résistants nationalistes face aux forces de l’Axe et leur alliés collaborationnistes ; le Général souhaitait que Draza dirige la nouvelle Yougoslavie mais Truman et Churchill décidèrent de confier le pays aux communistes de Tito. A Belgrade, on érigera des années plus tard un monument de reconnaissance à la France en mémoire de cette amitié indéfectible.

En 1998 survient le drame, la trahison. La France de Jacques Chirac cautionne le bombardement de Belgrade et s’engage auprès de l’OTAN qui en est l’auteur, soutenant les rebelles de l’UCK dans leur quête meurtrière d’indépendance. Quelques mois plus tard, Bernard Kouchner, Madeline Albright et Hashim Thaci, main dans la main, signent l’autonomie du Kosovo. Le monument de Belgrade est vandalisé. Le peuple serbe se sent trahi. Abandonné. On laisse alors une sorte de statu quo de ces relations, mi-figue, mi-raisin. Jusqu’à la visite d’État de Macron en 2019 assurant une nouvelle ère prospère de coopération économique et politique : Vinci exploitant l’aéroport de Belgrade, Véolia construisant des usines de recyclage, jusqu’à Alstom remportant la construction du métro de Belgrade.

« Ce qui m’amène à me demander : combien de temps tout ceci va encore durer ? Ça fait déjà des années que tout aurait dû péter. »

Si la météo est au beau fixe, pourquoi ne suis-je que modérément de bonne humeur ? Pour plusieurs raisons. Évidemment, la question du Kosovo fait grincer des dents toute l’Union européenne et personne ne sait/peut y apporter de solution. La reconnaissance du territoire est une condition sine qua non à l’intégration dans l’UE. Mais bon, on ne va pas se mentir, personne n’en attend beaucoup…

L’Europe est le premier investisseur étranger dans le pays mais comme en témoigne la défiance envers celle-ci, personne en Serbie ne voit l’intérêt de venir jouer dans le cercle des puissances européennes. Qui se soucie de ce trou noir coincé entre la Hongrie et la Grèce ? Qui en France serait capable de placer la Serbie sur une carte ? Maillon géographique essentiel, nous avons laissé s’installer la Russie et la Chine dans cette zone, devenue relais d’influence d’entreprises comme Huawei (programme de télésurveillance vendu à Belgrade) ou encore Gazprom (projet de gazoduc Southstream). Récemment, la colère m’envahit d’autant plus quand je lis les déclarations d’Aleksandar Vucic sur le manque d’intérêt de l’UE pour la situation épidémique serbe : Vucic vante les mérites de la Chine et de la Russie qui ont accouru au chevet de son pays agonisant en envoyant, avion cargo sur avion cargo, le matériel médical essentiel. Un discours à grand renfort de propagande au sujet de Vladimir et Xi pendant qu’Emmanuel était vilipendé. En temps que Français, j’avais incroyablement honte. J’étais honteux et impuissant de ne pouvoir aider mes amis, mes frères et sœurs serbes dans l’adversité, alors que la seule chose qui inquiète l’Élysée et Bercy, c’est l’acceptation de centrales nucléaires françaises, autre condition à l’intégration européenne. Dixit un ami proche travaillant à Bruxelles, « c’est très français ce genre de mesure de rétorsion ».

« Il est temps qu’on y pense, il est temps que la France daigne prendre conscience de toutes ces offenses »

Alors quoi aujourd’hui ? Dans un avenir européen incertain, on ouvre les négociations avec le Monténégro, l’Albanie et la Macédoine dont l’économie et la politique locale sont aussi chancelantes que la voix d’Edith Piaf. On affirme avoir des discussions cordiales mais fermes, avoir repris la main sur le sujet. On envoie des émissaires européens faire de la pédagogie mais surtout fustiger le moindre fait ou geste serbe. Pire, on dépeint le serbe comme vil, fourbe, frustré dans moult films et séries. Comment admettre les multiples erreurs européennes sur la gestion de la région tout en assurant l’inévitable intégration de la Serbie ? L’Allemagne continue de signer accord sur accord pour vider les Balkans de ses travailleurs (situation mise en lumière lors du pic épidémique avec un certain nombre d’infirmières bosniennes et serbes dans les hôpitaux allemands), alors que la France se positionne de nouveau comme une puissance diplomatique intermédiaire tout en essayant de s’affranchir du giron américain. Ça fait beaucoup vous ne trouvez pas ?

Mais ce n’est pas pour ça que je suis en colère. Nous couvrons avec allégresse l’élection de Joe Biden pendant qu’à deux heures de Paris, plus de 20 ans de conflits et de rancœurs couvent et enflent. La France est profondément aimée dans ce pays empli de traditions et de personnes de valeurs. Sincèrement. Sans détour. On apprend le français dans les universités, la transition écologique est dans toutes les bouches et le terreau est incroyablement fertile pour les nouvelles technologies. Mais nous préférons regarder de haut ce pays enfoui dans les décombres de la guerre et les livres d’Histoire écrits par les vainqueurs. Je serai moins en colère lorsque la France adoptera un discours ferme mais honnête envers notre patrie sœur.

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