Angela Merkel deviendrait-elle fédéraliste ?

, par Thomas Arnaldi

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Angela Merkel deviendrait-elle fédéraliste ?
Angela Merkel lors du débat sur l’avenir de l’Europe au Parlement européen de Strasbourg, 13 novembre 2018 Photo : © European Union 2018 - Source : EP - Marc DOSSMANN

Mardi 13 novembre, Angela Merkel était invitée à prononcer un discours sur le futur de l’Union européenne au Parlement européen à Strasbourg dans le cadre de sa session plénière mensuelle. Lors de ce douzième débat sur l’avenir de l’Europe qui accompagne l’ensemble des chefs d’Etat et de gouvernement, Angela Merkel a livré une ode à la solidarité et à la tolérance dans une Europe qui se cherche à la veille des élections européennes.

C’est désormais un rendez-vous habituel des parlementaires européens, à chaque session plénière du Parlement à Strasbourg, un chef d’Etat ou de gouvernement est invité à débattre avec les eurodéputés sur l’avenir de l’Europe. Après Emmanuel Macron en avril, Alexis Tsipras (Grèce) en septembre, Jüri Ratas (Estonie) et Klaus Iohannis (Roumanie) en octobre, c’était donc au tour de la Chancelière allemande de présenter sa vision de l’Europe. A la fois chahutée sur la scène européenne par des dirigeants qui attendent les actes concrets de la coalition allemande dans leur engouement européen, et sur une scène nationale en pleine restructuration, le discours d’Angela Merkel était attendu avec expectative.

Vibrante ode à la solidarité européenne

Devant le « le plus grand Parlement du monde », Angela Merkel n’a pas déçu, bien au contraire. Elle y a tenu un des plus vibrants hommages à la construction européenne, louant à la fois les pères fondateurs, tel que le premier Président de la Commission européenne Walter Hallstein, ou bien l’actuel négociateur en chef de la Commission européenne pour le Brexit Michel Barnier. Au « cœur de la démocratie européenne », elle s’est incarnée en défenderesse de « la tolérance [qui] est une valeur fondamentale indispensable de l’idée européenne ». « Je suis convaincue que l’Europe est notre meilleure chance pour une paix et une prospérité durables et un avenir plus sûr ».

Avec force, elle a déclaré que « la solidarité fait partie de l’ADN européen » et « doit toujours surmonter les égoïsmes nationaux », tant d’un point de vue du respect des valeurs européennes et de son identité, de responsabilité à faire respecter ce principe que de compréhension mutuelle des intérêts de chacun. « La tolérance et la solidarité sont notre avenir commun ». Œuvrant pour la subsidiarité et le fait que chaque compétence se distingue selon l’échelon le plus approprié, selon elle, « la solidarité n’est pas synonyme d’omniprésence. La solidarité signifie que l’Europe doit agir, là où on a besoin d’Europe, et lorsque cela permet de renforcer son action de manière décidée et efficace ». En terrain conquis malgré les critiques de quelques europhobes bruyants qu’elle a su remettre à leur place sans se « laisser irriter », elle a pu défendre une vision démocrate-chrétienne de l’Europe en vue des élections européennes de mai prochain. Adoubant ainsi Manfred Weber qui souhaite renforcer le rôle du Parlement européen en lui octroyant « un droit d’initiative législative indirecte » au travers de la Commission européenne s’il en devient Président, Angela Merkel a aussi pu apporter sa vision de l’Europe au débat en matière de sécurité et de défense, de succès économique de l’Europe et d’immigration.

Une réponse aux propositions d’Emmanuel Macron

« L’Europe n’est assez forte sur la scène internationale que lorsqu’elle est unie, afin d’avoir une voix qui porte et de pouvoir défendre ses valeurs et ses intérêts ». Ainsi, Angela Merkel souhaite voir la mise en œuvre d’une « une véritable armée européenne » citant Jean-Claude Juncker qui évoquait dès 2014 qu’une « armée européenne montrerait au monde entier qu’il n’y aurait plus jamais la guerre entre les pays européens ». Un écho au Président de la République, Emmanuel Macron, dont son ombre est restée omniprésente durant ce débat. Si elle en appelle à la création de cette armée, il n’est en revanche pas question que cela aille en contradiction des engagements de l’OTAN, mais plutôt d’y inclure une « complémentarité ».

Outre cette armée européenne qui permettrait de mutualiser les moyens européens et d’en réduire les coûts pour garantir une interopérabilité compétitive des forces militaires en Europe, Angela Merkel appelle de ses vœux un « Conseil de sécurité européen » ou bien le « développement d’un système européen d’armement », et une « politique européenne d’exportation d’armes commune », y compris pour l’Allemagne. Vaste programme.

En matière économique, Angela Merkel a semblé moins hésitante sur la création d’un budget de la zone Euro, la finalisation de l’Union bancaire, voire même une taxation européenne sur les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) tout en attendant de voir comment la coopération internationale pouvait intervenir en la matière via l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE). Plus surprenant, elle s’est dit prête à « renoncer à l’unanimité » sur des sujets de coopération précis lorsque les traités européens le permettent.

Y compris pour la gestion des réfugiés et le thème de l’immigration, Angela Merkel fait appel à la solidarité européenne. Afin de garantir la libre-circulation au sein de l’espace Schengen, elle apporte trois solutions : développer Frontex, avoir un véritable système européen de l’asile sans négliger l’aide au développement nécessaire pour les pays en transition. « Là aussi, nous devons renoncer à certaines compétences nationales et agir ensemble » au niveau européen.

Une valse fédéraliste à trois temps en quelque sorte, où le tournis finit par arriver en bout de course, ou alors l’incarnation d’une procession d’Echternach, symbole d’une construction européenne qui avance à reculons. Après l’annonce d’une proposition plutôt fédéraliste, le plan intergouvernemental prime dans une position d’attentisme. On annonce une armée européenne impossible à mettre en œuvre sans réelle scission d’avec l’OTAN et sans réelle autonomie stratégique, de même qu’on créé un organe intergouvernemental pour la sécurité des Européens. Quid également des propositions économiques et migratoires dont on peine à voir la mise en œuvre être effective malgré les beaux discours en la matière.

A Strasbourg, Angela Merkel a fait du Angela Merkel, cette subtile alliance entre force de proposition, compromis et attentisme quant à l’évolution de la situation. Cela fonctionne à chaque fois et appuie sa popularité. Depuis son annonce de retrait de la Chancellerie en 2021 et le début de la succession à la tête de la CDU, son image s’est effectivement redorée dans les sondages avec plus de 50% d’opinions favorables (soit 8 points de plus en un mois).

Même en difficultés, Angela Merkel impressionne

Si son ministre de l’intérieur, Horst Seehofer, venait d’annoncer sa démission de la tête de la CSU dans la matinée, la Chancelière n’en demeure pas moins en difficultés sur le plan interne. Beaucoup de députés européens présents se sont inquiétés de la fragilité de la grande coalition et de la volonté d’Angela Merkel de pouvoir mener les projets européens à leur terme. Quoiqu’en difficultés après l’annonce de sa non-candidature à la tête de la CDU en décembre et de son retrait de la vie politique en 2021 à la fin de la mandature, la Chancelière fédérale impressionne. Au pouvoir depuis 2005, elle n’a désormais plus rien à perdre d’un point de vue électoral et peut se révéler sous un nouveau jour en mettant en avant de réelles propositions pour l’avenir de l’UE.

Si la Chancelière allemande fait preuve d’un courage et d’une abnégation incroyables sur le plan politique, elle n’en demeure pas moins une cheffe de gouvernement, caractéristique des intergouvernementalistes essayant de transposer le meilleur intérêt national valable pour son pays à l’échelle européenne. C’est une chance pour les europhiles, en mettant en valeur le premier chapitre du contrat de coalition « un nouvel élan pour l’Europe », Angela Merkel joue une de ses dernières cartes politiques : l’Europe. Ainsi, les propositions courageuses que défend la Chancelière sur le plan de la sécurité, de l’économie, des migrations pourraient être caractérisées de « fédéralistes » selon les moyens de leur mise en œuvre. Cependant, un appel à la création des « Etats-Unis d’Europe » tel celui lancé par Martin Schulz (SPD, ancien Président du Parlement européen) pendant la campagne des élections législatives de 2017 n’a pas eu lieu.

A la place, Angela Merkel incarne avec Emmanuel Macron, le couple franco-allemand dans toute sa splendeur. Jamais autant d’embrassades et de proximité n’avaient unis ce couple en moins d’une semaine. Si les commémorations du centenaire de la fin de la « Grande Guerre » ont rapproché les deux dirigeants, d’abord dans la clairière de Rethondes pour louer la réconciliation franco-allemande, ils ont été les hérauts du forum mondial pour la paix et des festivités de Paris près de l’Arc de Triomphe le 11 novembre. Alors qu’Emmanuel Macron subissait les plus sérieuses attaques diplomatiques via le réseau social Twitter, la Chancelière n’a pas hésité non plus à sermonner le Président américain Trump en défendant à son tour l’idée d’une « armée européenne » et se poser en défenderesse du multilatéralisme à Strasbourg. Avant de se retrouver une nouvelle fois pour un Conseil européen spécial Brexit en fin de semaine, les deux dirigeants, dans toute cette symbolique qui les unit, se sont retrouvés dimanche 18 novembre à Berlin au Bundestag, dans un nouvel élan de vibrant hommage à la paix et à la réconciliation. Nul doute que ce duo est un véritable couple, quoiqu’aux aspirations fédéralistes critiquables. Leur engouement européen est certain, on attend désormais qu’il se traduise en actes.

Retrouvez l’ensemble du discours de la Chancelière et l’intégralité du débat sur le site du Parlement européen.

Vos commentaires

  • Le 22 novembre 2018 à 21:12, par Chloé En réponse à : Angela Merkel deviendrait-elle fédéraliste ?

    Comment expliquez-vous que Mme Merkel fasse ce discours maintenant alors qu’elle n’a pas fait de pas dans le sens qu’elle indique depuis qu’elle est Chancelière (soit plus de 10 ans) ? Est-ce un revirement politique ? Est-ce que voyant qu’elle n’a plus que 3 ans, elle se dit qu’il faut qu’elle change le monde ? Est-ce qu’elle a juste voulu faire plaisir au Parlement européen ?

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