La Finlande se situe à la frontière entre l’Europe et la Russie. Les Finlandais sont farouchement opposés à Moscou et continuent de se méfier de l’idée que des responsables politiques à Bruxelles leur dictent leur conduite. Wilhelmiina Hietalahti, rédactrice en chef de European Society, revient sur son enfance passée dans la campagne finlandaise et s’entretient avec des éducateurs et des jeunes au sujet de leur vision de l’identité finlandaise et européenne.

À 21 ans, j’appartiens à la première génération de Finlandais qui n’ont jamais connu l’époque précédant l’adhésion de la Finlande à l’Union européenne en 1995. J’ai grandi avec un sentiment de liberté lorsqu’il s’agit de voyager à travers de l’Europe : nager dans des rivières slovènes glacées un jour, se balader dans les rues de Venise le lendemain, donner rendez-vous à un ami quelque part au cœur du continent et traverser les frontières pour participer à des projets de jeunesse aux côtés de personnes de vingt nationalités différentes.

Au fur et à mesure que mes souvenirs et mes liens se sont étendus à travers l’Europe, j’ai pris conscience que bon nombre de mes expériences témoignent concrètement des réussites du projet européen. Cette pensée m’a traversé l’esprit un jour d’été, alors que je me promenais dans les rues de Prague avec mon ami allemand et que nous discutions de la situation politique mondiale. Elle m’est revenue un soir à Strasbourg, alors que je riais avec des jeunes Grecques que je n’avais rencontrées que deux jours auparavant.

Peut-être, ai-je pensé, que nous sommes en réalité la première véritable génération européenne. Une génération qui ne profite pas seulement des libertés créées par l’intégration politique dans son propre intérêt , mais qui reconnaît également la valeur plus profonde d’une identité européenne commune. Pourtant, une telle hypothèse peut être rapidement remise en question. Elle risque de négliger de nombreux facteurs qui déterminent la manière dont les gens appréhendent l’Europe, au-delà de la simple appartenance à une même tranche d’âge.

Selon la politologue Theresa Kuhn, l’identité européenne se forge à travers des interactions transnationales significatives avec d’autres Européens. Ces interactions sont particulièrement fréquentes au sein d’un groupe relativement restreint de jeunes urbains, ouverts sur le monde et ayant un niveau d’études élevé.

Il est donc tout à fait normal que ma vision optimiste de l’identité européenne soit façonnée par la bulle sociale dans laquelle j’évolue. Je suis une étudiante issue de la classe moyenne, de la deuxième génération de ma famille à aller l’université, élevée par des parents à l’esprit résolument « cosmopolite ». Mais hors de cette bulle, de nombreux Finlandais continuent de cultiver une tradition distance émotionnelle vis-à-vis du concept d’« européanisme ».

Entre la Finlande et le reste de l’Europe

Bien que les attitudes finlandaises envers l’UE soient généralement positives et que la confiance dans les institutions européennes reste relativement élevée, de nombreux Finlandais ont encore du mal à se sentir européens. La Finlande est souvent perçue comme une lointaine « île » située à l’extrême nord-est, à l’écart de l’image traditionnelle de l’Europe, associée aux villes et aux cultures d’Europe centrale.

Ce sentiment persiste même chez les jeunes, qui profitent des libertés de la citoyenneté européenne depuis leur naissance. Il transparaît encore dans les débats autour de la Communauté européenne d’où je viens, une zone rurale de la région du Pirkanmaa, dans le sud de la Finlande.

La circonscription électorale de Viljakkala, dans la campagne autour de la ville de Ylöjärvi, est révélatrice du paysage politique. Cette région a toujours manifesté un fort intérêt pour le Parti des Finlandais, un parti eurosceptique et populiste de droite. Même dans cette région relativement prospère, proche de la région métropolitaine de Tampere en pleine expansion,subsiste toutefois un sentiment latent de contestation.

Souvent, cela se traduit par des revendications en faveur d’une baisse du prix des carburants, mais cela peut également prendre la forme d’un scepticisme à l’égard d’une intégration européenne plus poussée. Les préoccupations agricoles, ainsi que les craintes liées à l’identité et à la mondialisation, continuent d’influencer des attitudes dans de nombreuses communautés rurales.

Le rôle de l’éducation et de l’environnement

Jarno Leppänen,professeur de sciences sociales à l’école polyvalente de Viljakkala, explique que les étudiants se sentent souvent indifférents face aux questions européennes, auxquelles leur cursus accorde peu d’attention. Les sentiments de déconnexion émergent particulièrement facilement dans un environnement où le libéralisme international est perçu comme prétentieux, voire menaçant.

Une autre caractéristique de la région est la préférence accordée à la formation professionnelle plutôt qu’à l’enseignement supérieur, une attitude souvent transmise au sein de la famille. Si les recherches de Kuhn s’avèrent exactes, cela pourrait réduire les opportunités futures de développer un sentiment d’identité européenne plus fort grâce à des expériences internationales. Leppänen souligne également que les jeunes ont tendance à suivre des influenceurs et des figures populistes sur les réseaux sociaux, reprenant parfois leurs opinions sans véritable esprit critique.

Combinées aux valeurs transmises par la famille et la communauté, ces influences contribuent à polariser les perceptions et à créer de fausses oppositions entre l’identité nationale et européenne. Quand les écoles consacrent peu de temps aux enjeux européens et que le débat public ne présente qu’une vision étroite de ces questions, de telles attitudes ne peuvent que persister à l’âge adulte.

Cela ne veut pas dire pour autant que les possibilités d’engagement transfrontalier font défaut. Sofia Tomperi et Leevi Haapalainen, étudiants au lycée de Hämeenkyrö, mettent en avant les projets Erasmus+ et les échanges linguistiques de courte durée comme des initiatives importantes pour élargir les horizons des jeunes. Tomperi a également participé au programme Euroscola, qui lui a permis de visiter le Parlement européen à Strasbourg plus tôt dans l’année.

Ces expériences ont sans aucun doute leur importance. Cependant, on ne sait pas encore si les échanges de courte durée suffisent à eux seuls à favoriser un sentiment durable d’appartenance à l’Europe. Peut-être que l’identité se construit moins à travers des programmes éducatifs ponctuels qu’à travers des rencontres quotidiennes, des relations enrichissantes et une compréhension plus profonde de la manière dont l’Europe façonne la vie de tous les jours.

Une identité européenne sans uniformité ?

Même lorsque l’UE est perçue positivement, plutôt que simplement une institution complexe avec des qualités et des défauts, il reste une distinction entre le fait d’être un citoyen européen au sens légal du terme et celui de se sentir véritablement membre d’une communauté européenne plus large. Les identités nationales et européennes ne sont pas nécessairement incompatibles. Pourtant, pour certaines personnes, en particulier celles qui ont de fortes convictions patriotiques, l’identification à une vaste communauté européenne peut apparaître comme une menace pour l’unité nationale. L’absence d’une identité européenne commune forte reste une réalité à travers de l’UE, y compris parmi les générations dont toute la vie s’est déroulée au sein d’une Europe intégrée.

Cela soulève une question importante : faut-il même viser une identité européenne plus forte ? Une identité commune pourrait renforcer la légitimité démocratique de l’Union européenne et constituer une avancée symbolique majeure du projet de paix qui s’apprête à célébrer son quatre-vingtième anniversaire. Dans le même temps, une Union qui tire sa fierté de sa diversité doit veiller à ne pas réduire cette diversité au nom d’un sentiment d’unité artificiellement construit.

Peut-être que l’identité européenne ne se construit-elle pas à travers de grandes déclarations d’appartenance, mais progressivement et presque inconsciemment dans les espaces où les frontières perdent peu à peu leur importance dans la vie quotidienne. Pour de nombreux jeunes Européens, ce processus est déjà en cours. Le défi est qu’il se déroule de manière inégale.

Pendant que certains découvrent l’Europe à travers les voyages, les échanges universitaires, les amitiés et les opportunités professionnelles, d’autres ne la côtoient qu’à travers les débats politiques, les discours relayés sur les réseaux sociaux ou les institutions lointaines de Bruxelles et de Strasbourg. La question fondamentale n’est donc pas simplement de savoir si les jeunes Finlandais se sentent européens. Il s’agit plutôt de déterminer dans quelles conditions ils en viennent à se sentir européens et comment ces conditions peuvent être élargies sans remettre en cause l’identité nationale.