Après 6 mois sans gouvernement, les membres du SPD approuvent la Große Koalition avec Angela Merkel

, par Thomas Arnaldi

Après 6 mois sans gouvernement, les membres du SPD approuvent la Große Koalition avec Angela Merkel
Bulletins de vote par courrier permettant aux adhérents du SPD de voter pour ou contre la Große Koalition - CC Mummert & Ibold Internetdienste GbR via Flickr

Les sociaux-démocrates (SPD) ont tranché, dimanche 4 mars, par 66,02% en faveur de la Grande coalition (Große Koalition) et de l’accord de 177 pages qui en découle. Ils rejoignent le gouvernement d’Angela Merkel pour un nouveau mandat.

Le vote des membres du SPD a tenu l’Allemagne et l’Europe en haleine de l’avis de nombreux observateurs dans les quatre coins du continent, laissant un suspense intenable quant à la capacité allemande d’avoir un exécutif solide. En effet, l’avenir du gouvernement allemand au sein d’une grande coalition - GroKo ou NoGroKo - était suspendu entre les mains de 463 722 membres du parti SPD. Appelés à se prononcer sur l’accord de coalition conclu le 7 février dernier par les dirigeants de la CDU (chrétiens-démocrates) d’Angela Merkel, sa petite sœur bavaroise CSU (chrétiens-sociaux) et le SPD (sociaux-démocrates), deux tiers des adhérents du parti ont approuvé son entrée dans un gouvernement de grande coalition.

Rebondissements politiques en série

Depuis les élections législatives fédérales du 24 septembre, le pays est comme paralysé par des rebondissements et négociations politiques qui doivent donner un nouveau gouvernement à l’Allemagne. Les résultats n’ont pas donné de claire majorité pour former une coalition, le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) a fait une entrée fracassante au Bundestag et surtout, les électeurs ont durement sanctionné le SPD qui a fait le plus mauvais score de son histoire avec 20,5% des voix. Fort de ce constat, le SPD et son chef de file d’alors Martin Schulz refusent de participer à un gouvernement avec Angela Merkel, mettant un terme à quatre années de grande coalition (Große Koalition). Les négociations sont alors entamées avec le parti libéral FDP et les Verts (Grünen) pour former une coalition Jamaïque (Jamaika-Koalition) du nom des couleurs des partis (noir pour la CDU/CSU, jaune pour les libéraux du FPD et vert pour le parti écologiste). Cependant, les négociations échouent le 19 novembre 2017, le FDP et son chef de file Christian Lindner estimant qu’un accord de gouvernement n’est pas possible. Le président de la République fédérale d’Allemagne, le très populaire Frank-Walter Steinmeier en appelle donc aux partis politiques et à leur responsabilité : il faut trouver un accord pour former un gouvernement. Tous les partis ayant exclu de gouverner avec l’AfD, le parti de gauche radicale Die Linke n’ayant pas reçu assez de sièges pour faire une coalition avec le SPD et les Verts, il ne reste que la Grande coalition entre la CDU/CSU et le SPD comme possibilité numérique pour former une majorité. Le chef du parti Martin Schulz effectue alors un revirement en proposant des négociations préparatoires avec Angela Merkel en vue de former une nouvelle grande coalition. Le 12 janvier, les conservateurs et les sociaux-démocrates aboutissent à un préaccord. Quelques jours plus tard, le 21 janvier, le congrès extraordinaire du SPD approuve à une courte majorité (56% des délégués du parti) l’entrée dans les négociations en vue de former un accord de gouvernement. Le chef des jeunes sociaux-démocrates Jusos, Kevin Kühnert, fait alors un discours très remarqué, se posant en pourfendeur de la grande coalition. Pour lui, « les élections du 24 septembre ont clairement montré que la grande coalition n’est plus souhaitée » par les électeurs. En revanche, Andrea Nahles, cheffe de la délégation du SPD au Bundestag et proche de Martin Schulz donne un des discours les plus virulents de sa carrière : « nous négocierons jusqu’à ce que les conservateurs grincent des dents ». A ce moment-là, Nahles sauve sans doute Schulz d’une humiliation où les délégués auraient voté contre la poursuite des négociations.

Le contrat de coalition « Koalitionsvertrag »

Le 7 février, Martin Schulz (SPD), Angela Merkel (CDU) et Horst Seehofer (CSU) annoncent que les trois partis se sont mis d’accord pour une nouvelle grande coalition. Cet accord devra être validé par chacun des partenaires de coalition. Pour le SPD, un vote est organisé jusqu’au vendredi 2 mars où les adhérents du parti ont le choix d’approuver ou rejeter ce nouveau contrat. Les enveloppes envoyées par la poste seront dépouillées dès le samedi 3 mars pour un résultat connu dans la matinée du dimanche. Dans ce contrat de coalition de 177 pages, toute la politique du futur gouvernement est mise sur le papier pour le mandat à venir. Europe, éducation, retraites, défense, numérique - chacune des grandes orientations gouvernementales dispose d’un chapitre détaillé. L’Europe est mise à l’honneur avec le chapitre inaugural - de nombreuses propositions peuvent rejoindre celles du Président français Emmanuel Macron formulées lors de son discours à la Sorbonne, notamment sur le budget européen. L’Allemagne compte globalement dépenser plus d’argent pour chacun des domaines des compétences de l’Etat.

Cependant, s’il ne faisait aucun doute que les partis politiques conservateurs de l’Union (CDU et CSU) allaient avaliser l’accord par leurs congrès respectifs, la voie du référendum choisie par le SPD rendait l’issue très incertaine. Kevin Kühnert a fait un tour d’Allemagne pour militer en faveur du rejet pur et simple de la Grande coalition. Ses arguments se justifient par l’essoufflement des douze années Merkel. Certes le contrat de coalition n’est pas assez « social-démocrate », mais pour se revigorer, le SPD a besoin d’être dans l’opposition à Merkel.

Alors que les ministères sont également répartis entre les différents partis, les rebondissements politiques vont s’enchaîner au sein des trois partenaires de la potentielle coalition. Grande surprise, le très redouté ministère des Finances est octroyé au SPD qui obtient six ministères, malgré son résultat catastrophique en septembre. Le ministère de l’Intérieur et de la Patrie (Heimat) est renommé tout spécialement et revient aux Bavarois de la CSU, connus pour avoir pesé dans l’inscription d’un plafond d’accueil de migrants dans l’accord de gouvernement. Olaf Scholz, actuel maire de Hambourg, doit devenir ministre des Finances, Martin Schulz aux Affaires étrangères tandis que Horst Seehofer à l’intérieur. Pour la CDU, parti principal de la coalition, ce sont deux pertes sèches - l’intérieur et les finances - par rapport au précédent gouvernement. La CSU, très satisfaite de l’accord, critique pour autant son chef Seehofer. Notamment sur son leadership et son bilan en Bavière avant les élections d’octobre 2018, alors que l’AfD pourrait faire perdre la majorité absolue de la CSU au Parlement régional (Landtag), ce qui serait un fait sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Les critiques se dirigent surtout contre Martin Schulz. En septembre, au soir de l’annonce des résultats des élections, il avait annoncé qu’il « n’entrerai[t] jamais dans un gouvernement Merkel ». Sigmar Gabriel, l’actuel ministre fédéral des affaires étrangères et ancien chef du SPD, lui fait amèrement remarquer dans une interview début février en instrumentalisant sa petite fille. Il critique le SPD et notamment « le monsieur [Martin Schulz] avec des cheveux sur le visage » (dixit sa petite fille Marie). Dès lors, la tête du parti explose : devant la pression, Martin Schulz doit renoncer à entrer dans le gouvernement Merkel et devenir ministre des Affaires étrangères. Pis, la guerre des postes au ministère et sa promesse d’antan au soir de la défaite électorale cuisante le contraignent à démissionner de son poste de chef de parti. Ne souhaitant pas influer sur les résultats du vote interne sur l’accord de coalition, il renonce à ses responsabilités. En l’espace d’un an, Martin Schulz a connu les sommets de la gloire - en janvier 2017 il est élu à 100% pour devenir chef du parti et chef de file pour la campagne électorale - pour retomber dans la vase politique la plus désastreuse. Fin de l’histoire Schulz.

78% de participation parmi les adhérents des sociaux-démocrates

Si les rebondissements ont notamment altéré l’image des sociaux-démocrates, la raison a prévalu pour les adhérents qui ont préféré soutenir l’accord de coalition conclu le 7 février. Une grande coalition avec Angela Merkel vaut mieux que l’instabilité politique ou de nouvelles élections. Avec près des deux tiers des voix (66,02%), ils appuient la direction du parti pour rentrer au gouvernement et ainsi former la quatrième grande coalition de l’histoire de la République fédérale, dont la troisième sous la Chancelière Merkel. Cette victoire du « ja » ouvre désormais la voie à l’installation d’un nouveau gouvernement. Lors de son congrès les 25 et 26 février, la CDU a dévoilé les noms des différents postes ministériels qu’elle occupera dans le gouvernement Merkel IV. La CSU devrait l’officialiser lundi, tandis que le SPD prendra certainement un petit temps de réflexion pour tenir compte des différents courants du parti. Si la campagne #GroKo ou #NoGroKo a permis d’avoir un débat interne sur l’avenir des sociaux-démocrates en période de crise des partis de gauche traditionnelle en Europe, le vote des près de 464 000 membres du SPD est un vrai succès de démocratie interne. 78% des adhérents ont participé au scrutin en envoyant par la poste leur bulletin de vote avant la deadline du vendredi 2 mars. Cependant, cela est loin de représenter une victoire pour autant. La grande coalition n’est pas une garantie de survie pour le SPD, elle représente juste la moins mauvaise solution dans le contexte où l’AfD grimpe dans les sondages et explose la vie politique allemande. Les adhérents ont sans doute eu plus peur de nouvelles élections ou d’une instabilité politique en Allemagne, alors que cette dernière est attendue sur la scène internationale et notamment européenne, que véritablement affiché un élan enthousiaste à la nouvelle coalition avec Angela Merkel. Les membres du SPD ont voté avec leur tête et non pas avec leur cœur. Pour se renouveler franchement et renouer avec le succès, le SPD ne doit donc pas considérer que tous les problèmes sont résolus avec la difficile mise en place de la coalition. Il lui faut renouer avec la confiance de ses électeurs qui ont seuls le dernier mot aux élections.

Et maintenant, qu’est-ce qui va suivre ?

Après cette aventure rocambolesque de la vie politique allemande et la très difficile mise en œuvre d’une coalition gouvernementale, tous les éléments sont réunis pour qu’Angela Merkel soit de nouveau réélue Chancelière au Bundestag. Ce vote devrait avoir lieu le 15 mars lors d’une session spéciale. Dès lors, le gouvernement pourra s’installer et prendre ses fonctions, pour non plus seulement gérer les affaires courantes, mais mettre en œuvre la politique qui tient dans l’accord de coalition. Pour autant ce ne sera pas simple, ni pour Angela Merkel, ni pour les sociaux-démocrates. Un nouveau Congrès du SPD doit également se réunir en avril à Wiesbaden pour avaliser la candidature d’Andrea Nahles en tant que cheffe du parti. Du côté de la CDU, si les critiques se sont momentanément tues grâce au savoir politique redoutable de la Chancelière - elle nomme son plus grand détracteur dans le parti Jens Spahn au ministère de la Santé et fait installer une de ses plus grandes fidèles, Annegret Kramp-Karrenbauer, ministre-présidente de la Sarre, comme Secrétaire générale de la CDU - tout va se jouer sur sa capacité à réunir sa famille politique sans froisser ses rivaux. Un travail minutieux pour Merkel qui devra à la fois concilier le renouveau européen et réussir sur la politique économique, sociale et environnementale dans son pays, tout en contenant l’extrême droite. Les élections régionales de Bavière et de Hesse à l’automne en seront de bons indicateurs. Le suspense de la politique allemande n’est donc que momentanément envolé.

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