ARTE, figure de proue des eurosceptiques ?

, par Margot Hervée

ARTE, figure de proue des eurosceptiques ?

Lorsqu’on évoque la chaine de télévision « Arte », on parle de cette chaine que si peu de personnes regardent, et qui pourtant mériterait toute notre attention. Qui n’a pas un ami qui se réclame spectateur assidu d’Arte ? Ou plutôt, qui ne connaît pas quelqu’un qui regrette de ne pas y être assez fidèle ? Arte séduit… mais de près comme de loin, son ambition originelle en laisse plus d’un dubitatif.

L’eurosceptique, lui aussi, doute. L’eurosceptique est dubitatif quant à la viabilité et l’utilité de l’intégration européenne. La rencontre entre l’eurosceptique et le spectateur indécis d’Arte se fait donc face au mur érigé par la complexité du paysage culturel européen. Les échecs essuyés par la chaine, suivis des critiques acerbes de ses réalisations trop originales et élitistes, ont contribué à rapprocher les deux phénomènes en un même doute cartésien, Arte faisant office de symptôme.

Dès son origine, Arte (Association Relative à la Télévision Européenne) s’est attachée à porter un projet culturel européen. A l’initiative de la France et de l’Allemagne, à travers les personnes de François Mitterrand et d’Helmut Kohl, un traité a marqué la naissance de ce Groupement Européen d’Intérêt Economique (GEIE). La chaine relève donc du droit européen – et non du droit national – mais en tant que media et en tant qu’instrument d’intégration culturelle, Arte reste une chaine emblématique du processus complexe de construction européenne.

Des formules avaient déjà été proposées, à l’instar des projets Eurikon en 1982, Europa-TV en 1985 ou encore d’Euronews en 1992. Tous ont été déçus. Arte a-t-elle su relever le défi ? La précédente incapacité à uniformiser les médias au niveau européen a certes su motiver l’initiative bilatérale franco-allemande, mais la question de l’identité culturelle européenne demeure un véritable casse tête chinois. La diversité des cultures de l’Europe ne peut qu’être synonyme de complexité. Si Arte s’est affirmée en tant qu’agent de coopération et de construction européenne – en partie contre l’influence audiovisuelle américaine – des obstacles persistent, et non des moindres.

D’une part, la dimension linguistique est non négligeable. La diffusion uniformisée de programmes télévisuels au niveau européen se heurte aux coûts de traduction des émissions dans chaque pays. Alors si la télévision se définit comme media démocratique, vecteur de divertissement, de lien social et de transmission de savoirs (du moins dans le cas d’Arte), pourra-t-elle un jour l’être au niveau européen ? La télévision permet une diffusion massive des programmes, ainsi la définition d’une « télévision culturelle » pose également problème : l’expression semble s’être construite sur un oxymore. De plus, parler de « télévision culturelle européenne » pourrait amener à la destruction des diversités et de leur originalité au sein du concert européen. Unifier, serait-ce tuer l’exception culturelle ?

Arte s’est donné un premier défi : présenter des programmes à intérêts culturels, et donc s’adresser à un public spécifique, tout en devant répondre à des impératifs d’audience. A ce projet culturel, Arte a souhaité ajouter une dimension européenne. Si de nombreux articles se sont attachés à critiquer la réalisation concrète de ces projets, rappelons alors qu’Arte a été l’une des premières chaines à investir le monde télévisuel des pays de l’Est après la chute du système socialiste. Par le biais d’accords, renouvelés depuis 1990, Arte propose à des pays comme la Hongrie ou la Roumanie, des programmes appropriés à leur culture . En effet, la demande de ces pays se distingue de celle des pays de l’Ouest et ainsi des programmes de musique ont vu le jour, fruits de coproductions entre Arte et les acteurs locaux. Ces initiatives ont permis « une identification nationale dans chaque pays, ce qui finit par affirmer et confirmer l’image de marque de la chaine » . La chaine valorise un certain lien social et cherche à créer un espace de communication et de débat, loin de toute suppression des exceptions culturelles des pays européens. Les efforts en ce sens sont indéniables.

Pourtant, les difficultés rencontrées par la chaine sont autant d’arguments que les eurosceptiques sont prêts à s’approprier pour faire comprendre leurs doutes face à la construction européenne. Un article du périodique suisse, Le Temps, publié à l’occasion des dix ans de la chaine (octobre 2010), s’intitule « Arte, l’utopie continue »… arguant que la chaine reste franco-allemande avant d’être européenne. Notons que les déboires de la chaine ont même motivé des écrivains plutôt europhiles .

Alors, quand la langue est vue par certains comme un handicap et un coût, certains ne pourraient-ils pas y voir un atout et un enrichissement à toute épreuve ? Jean Cluzel nous rappelle que la langue est « un support d’idées et l’expression de mentalités ». Si cette dimension implique de nouveau la notion d’identité culturelle européenne – qui reste décidément fort complexe – elle montre aussi que l’ambition d’Arte est justifiée et participe à la création d’un paysage audiovisuel européen. N’oserions nous pas agrémenter notre construction européenne d’un secteur public européen de l’audiovisuel ? Le projet reste à définir mais son éventualité nous permet de conclure ainsi : si Arte n’est pas que la figure de proue des eurosceptiques, elle peut au moins faire figure de modèle à la télévision européenne de demain.

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Vos commentaires

  • Le 8 avril 2014 à 10:32, par tnemessiacne En réponse à : ARTE, figure de proue des eurosceptiques ?

    « Des formules avaient déjà été proposées, à l’instar des projets Eurikon en 1982, Europa-TV en 1985 ou encore d’Euronews en 1992.Tous ont été déçus. »

    Euronews est le première chaine d’information européenne, devant CNN...

    Aussi je pense concernant l’identité et le casse-tête chinois, les professionnels de la culture, je pense savent très bien faire des programmes européens, mais la culture est politique, les programmes peuvent s’européaniser avec le temps.

    Concernant les coûts de traductions regardez tous ce qui passe à la télé, ce sont des programmes américains traduits dans une multitude de langues sur toute la planète. Et encore la musique n’est même pas traduite.

    En tout cas article très lisible et intéressant.

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