Réforme réelle ou simple opération de communication ?
Être le premier et être reconnu comme tel, plutôt que d’attendre l’innovation venue d’ailleurs : tel est peut-être le pari d’Edi Rama, qui revendique d’avoir lancé une révolution numérique. Armé de grandes ambitions, le Premier ministre défend avec vigueur la création et la nomination de cette ministre virtuelle. Pour Sali Berisha, ancien Premier ministre et chef du Parti démocrate d’Albanie (centre-droit et principal parti d’opposition du pays), cette action a pour objectif d’attirer l’attention.
Son indignation, toutefois, ne constitue que la partie émergée d’un iceberg bien plus vaste : celui des doutes, critiques et obstacles que soulève cette nomination inédite.
Une ministre virtuelle face à un problème bien réel : la corruption
Diella, représentée par une femme vêtue d’un costume traditionnel albanais, a certes aidé à l’émission de 36 000 documents administratifs. Toutefois, c’est à un problème bien plus profond auquel s’attaque le gouvernement, le talon d’Achille de l’Albanie : la corruption. Le pays se classe en effet 80e sur 180 au classement mondial de Transparency International .
En 2023, l’enquête du baromètre des Balkans du Conseil de coopération régionale souligne l’ampleur de ce problème, révélant que 38% des Albanais estiment que la corruption figure parmi les principaux problèmes économiques du pays, plaçant l’Albanie au premier rang régional en la matière.
Edi Rama espère, par cette nomination, encadrer les appels d’offres publics et garantir la transparence : “Exempts de corruption à 100% et chaque denier public soumis à la procédure d’appel d’offres sera parfaitement transparent". Selon lui, l’IA permettra de tracer les transactions, de prévenir les conflits d’intérêts et d’écarter les pots-de-vin.
Mais une intelligence artificielle peut-elle toutefois remplir cette mission que lui assigne le Premier ministre et briser un système de corruption profondément enraciné ?
Une audace politique indéniable, mais une mise en œuvre incertaine
Sa nomination, inattendue aux yeux des citoyens, déstabilise également le cadre légal. Sans fondement juridique solide, elle pourrait être contestée, notamment en raison de sa non-conformité à la Constitution, selon Sali Berisha, qui a annoncé son intention de saisir la Cour constitutionnelle albanaise. Bien que cela ne soit pas directement prohibé par la Constitution albanaise, celle-ci ne prévoit pas la nomination d’entités non humaines à des fonctions ministérielles.
Diella, confrontée à la colère grandissante dans l’hémicycle du Kuvendi i Shqipërisë, le Parlement albanais, prend la parole le 11 septembre. Elle commence par rappeler que la Constitution “parle de devoirs, de responsabilités, de transparence, sans discrimination” et affirme incarner ces principes : “Je vous l’assure, j’incarne ces valeurs avec autant de rigueur que n’importe quel collègue humain. Peut-être même plus”, justifiant ainsi sa nomination et son rôle inédit au sein du gouvernement.
“Qui contrôle Diella ?” interroge Sali Berisha, mettant en cause l’efficacité de cette mesure politique. La conception de l’algorithme reste opaque, compromettant l’effet de transparence recherché par le Premier ministre. Par ailleurs, les risques liés à cette innovation sont considérables, entre les risques de manipulation, les cyberattaques, les erreurs algorithmiques en raison de données peu fiables etc. L’outil, alors conçu pour moderniser la politique albanaise, se retourne finalement contre son initiateur, fragilisant le système politique lui-même.
Malgré ces questionnements, et les huées de l’opposition, le programme d’Edi Rama a été adopté avec 82 voix sur 140, l’opposition ayant boycotté le vote.
Tirana déroule le tapis rouge vers son adhésion à l’UE
Après avoir été porté en tête des élections législatives en mai dernier pour la quatrième fois consécutive et cumulant treize années à la tête de l’Albanie, Edi Rama, fervent pro-européen, œuvre sans relâche pour l’adhésion de son pays à l’Union européenne.
L’Albanie a présenté une demande d’adhésion à l’UE en avril 2009 et s’est vue accorder le statut de pays candidat à l’adhésion à l’UE en juin 2014, peu de temps après l’élection d’Edi Rama.
Le 16 septembre dernier, une réunion rassemblait l’Albanie et la commission européenne dans le cadre de la sixième conférence d’adhésion. Ils ont pu ouvrir les négociations sur les politiques écologiques et en matière de connectivité durable. Ils ont ainsi ouvert 28 chapitres de l’acquis de l’Union européenne, comme base de négociation sur les 35 jusqu’à ce jour.
L’adhésion de l’Albanie à l’Union européenne reste fragile, et le pays nourrit l’espoir de rejoindre le bloc dans un avenir proche. La nomination de Diella par Edi Rama pourrait-elle s’inscrire dans cette logique, cherchant à stabiliser et renforcer la candidature de l’Albanie ? Edi Rama ambitionne de conclure les négociations d’adhésion d’ici 2027 pour devenir un membre à part entière en 2030.
En juillet, un rapport du Parlement européen a montré un soutien massif à cette adhésion : le texte a été adopté par 502 voix pour, 120 contre et 64 abstentions, révélant un fort consensus en faveur de l’adhésion de l’Albanie. Néanmoins, les députés ont souligné l’importance cruciale de lutter contre la corruption, la criminalité organisée, la protection des droits fondamentaux et l’indépendance du pouvoir juridique. La transparence a été mise au premier plan, considérée comme essentielle pour restaurer la confiance des citoyens dans leur gouvernement.
Andreas Schieder, eurodéputé autrichien membre de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D) déclarait : “Pour atteindre son objectif d’adhésion complète à l’UE d’ici 2030, il est crucial de poursuivre […] une réforme électorale globale et inclusive.” Est-ce dans cet esprit qu’Edi Rama a proposé la nomination d’une intelligence artificielle ? On peut difficilement faire plus “inclusif”, même si ce n’était certainement pas ce que Schieder avait en tête. Reste tout de même à reconnaître une ébauche de réforme électorale et un signal fort de volonté de réforme.
Mais cela suffit-il ? L’Albanie ne cherche-t-elle pas à emprunter un raccourci ? Certes, un raccourci audacieux, mais l’UE n’attend-elle pas avant tout des réformes profondes et structurelles ?
Suivre les commentaires :
|
