Blackrock, un encombrant conseiller

, par Jérôme Flury

Blackrock, un encombrant conseiller
BlackRock est le premier gestionnaire d’actifs au monde. Image : Lorenzo Cafaro de Pixabay

Un des emblèmes du capitalisme financier et connu pour ses participations dans le pétrole, le géant américain BlackRock a remporté un appel d’offres pour conseiller la Commission européenne sur la finance durable. De nombreux députés européens contestent cette arrivée peu reluisante.

Ses arguments seront-ils vraiment sincères ? Société multinationale américaine spécialisée dans la gestion d’actifs, BlackRock est devenue le 8 avril l’un des conseillers financiers de l’Union européenne. Mais si le géant américain a remporté un appel d’offres pour accéder à cette fonction, cette arrivée passe mal auprès de nombreux observateurs qui dénoncent un conflit d’intérêt majeur.

Plus de 80 députés européens ont ainsi adressé une question écrite à la Commission en soulignant le risque potentiel dans ce contexte où « une société définit des orientations sectorielles qu’elle devra suivre ». Les eurodéputés estiment également qu’une telle décision « compromet la mise en oeuvre équitable du Pacte vert dans le secteur financier ».

Une société pas si anodine...

Derrière son nom intriguant, BlackRock cache le premier gestionnaire d’investissements au monde. Et c’est sa branche « conseil », BlackRock Financial Markets Advisory (FMA) qui est officiellement devenue, le 8 avril, l’un des conseillers financiers de la Commission européenne, plus précisément, « pour les facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance ».

Le patrimoine de la société est colossal : BlackRock gère 6 500 milliards de dollars d’actifs (5 980 milliards d’euros). Qualifié de « plus grand des géants de la finance mondiale », il avait fait l’objet d’un documentaire diffusé sur Arte, expliquant son fonctionnement. Mais bien que comptant 14 500 salariés, BlackRock reste discret et méconnu, ce que soulevait Philippe Escande, journaliste du Monde.

...et un conseiller peut-être pas si neutre

En France, l’organisme actionnaire de 18 sociétés du CAC 40, s’est retrouvé dans les journaux en étant à l’origine d’une polémique au moment du débat sur la réforme des retraites. Le plus gros gestionnaire mondial d’actifs était accusé, notamment par Mediapart, L’Humanité et plusieurs élus, d’être le grand gagnant de la loi Pacte et du projet de réforme sur le système de retraites. Cette fois, c’est donc à l’échelon européen que BlackRock fait polémique, explique The Guardian, qui souligne les interrogations des militants.

Le problème est que BlackRock est présent partout, étant l’un des investisseurs les plus importants de huit des plus grandes firmes pétrolières mondiales, et détenant plus de 87 milliards de dollars de parts dans des entreprises d’énergies fossiles. Dès lors, la question se pose de savoir s’il pourra véritablement exercer un rôle de conseiller “objectif” sur les enjeux environnementaux. Et que dire de l’aspect social, alors que la firme est un investisseur majeur dans l’armement également.

Un contrat dénoncé de tous côtés

Les réactions, officieuses et officielles, n’ont pas tardé. Comme le rapporte Jean-Pierre Stroobants, du Monde, « le groupe des Verts au Parlement européen a réclamé, vendredi 17 avril, une enquête à la médiatrice de l’Union, Emily O’Reilly », sur cet appel d’offres.

Et les 85 députés européens qui ont adressé une question écrite à la Commission sont issus de la quasi-totalité des groupes politiques. Côté français, outre Pascal Durand (Renew Europe, centristes et libéraux), à l’initiative du projet, on retrouve également Raphaël Glucksmann et Pierre Larrouturou (S & D), Yannick Jadot (Verts) ou encore Nathalie Loiseau (Renew, libéral). Dans un communiqué, Pascal Durand s’est montré ferme : « Décider de procéder à des appels d’offres sans prendre en compte les enjeux politiques, la question des conflits d’intérêts, la nécessaire indépendance des consultants est une faute ». De son côté, l’écologiste Marie Toussaint (EELV) s’est offusquée contre ce « scandale inouï » tandis que Manon Aubry (France Insoumise) s’est montrée grinçante : « On attend avec impatience Total missionné pour arrêter le pétrole et Monsanto pour mettre fin aux pesticides ». Des ONG aussi ont pris la parole pour dénoncer la situation. Benoit Lallemand, le secrétaire général de Finance Watch, a réclamé « l’annulation de cette nomination inopportune et irréfléchie […] qui risque de compromettre les ambitions de la Commission en matière de finance durable ».

Une défense maladroite

Alors, pourquoi ? « Cette proposition était la meilleure offre techniquement et financièrement, de la procédure obligatoire d’appel d’offres », a justifié Daniel Ferrie un porte-parole de l’UE, ajoutant : « Il est important de dire que l’étude qui sera réalisée, et qui sera rendue publique, est l’un des nombreux rapports et l’une des nombreuses consultations qui informeront la politique de la Commission en matière de financement durable ». Il a également rappelé que le groupe d’experts de haut niveau sur les finances durables est composé de personnalités issues de différents milieux : d’affaires, mais aussi ONG et société civile.

De son côté, la Commission minimise l’affaire, en assurant que l’attribution du marché s’est déroulée dans le strict respect des règles de l’UE applicables aux marchés publics, y compris celles relatives à la prévention de tout conflit d’intérêts potentiel. Mais rien d’étonnant à ce que BlackRock l’ait emporté, d’après Kenneth Haar, de l’ONG Corporate Europe Observatory. Si la société a ramené le montant de ce marché, estimé au départ à 550 000 euros, à seulement 280 000 euros, lui assurant de remporter l’appel d’offres, c’est parce qu’elle a un intérêt bien plus grand dans cette affaire que les 280 000 € d’honoraires : un rôle de conseiller idéal pour jouer les influenceurs. « Le montant est anormalement bas », a soulevé l’eurodéputé EELV Damien Carême. « Les tâches pourront-elles être correctement exécutées avec une offre aussi peu chère, l’étude sera-t-elle réellement réalisable ? » La lettre à la présidente de la Commission mentionne le « dumping » et le soupçon que la multinationale aura « intentionnellement soumis une offre déficitaire afin d’augmenter ses chances d’obtenir [le marché] et d’influencer le processus décisionnel de l’Union européenne ».

D’après l’organisation britannique InfluenceMap, BlackRock s’est abstenu sur 82 % des résolutions d’actionnaires liées à la protection du climat dans les sociétés dont il a géré les actions entre 2015 et 2019. Toutefois, en janvier 2020, le groupe américain a annoncé des gros efforts de « verdissement ». Elle a annoncé qu’elle ne travaillera plus avec des sociétés qui font fortune grâce au charbon et elle a fait part de son intention de rejoindre Climate Action 100 +, l’alliance mondiale d’investisseurs engagés pour la réduction des émissions mondiales de CO2.

Malgré tout, même en assurant que sa branche conseil FMA fonctionne de manière indépendante, BlackRock est loin d’avoir convaincu tous les acteurs. Fin 2019, le groupe détenait toujours des participations de 6,7 % dans le pétrolier Exxon Mobil et de, 6,9 % chez Chevron. Est-il vraiment possible alors de jouer le conseiller impartial sur la question des facteurs environnementaux ?

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