#Brefugiée

« Mon pays est en crise d’identité. Moi aussi », un blog par Madelaine Pitt - Episode 6

, par Madelaine Pitt

#Brefugiée
Photo : Constance, en Allemagne. Tout droit réservé.

Ça y est. L’arrivée à trois heures du matin, dans une nuit claire au vent hurlant, à l’aéroport de Londres Luton (merci papa et maman) : fait. L’adieu un peu douloureux comme tout départ à l’étranger quand on ne sait pas quand on va se revoir (désolée papa et maman) fait. La galère pour transporter dans l’aéroport de Zurich mon vélo de route, sorti de son immense carton en plein de pièces emballées de papier bulles (au personnel de ménage de l’aéroport : mes sincères excuses) : fait. Retrouvailles avec Flixbus (qu’est-ce que ce vert aveuglant m’avait manqué) : fait. Tout ça pour m’amener dans la ville que je vais commencer à appeler chez moi. Lac, montagne, petites rues pavées, maisons colorées, gâteaux, bateaux, châteaux : Constance, Allemagne. Willkommen.

Si c’était pour m’échapper totalement du Brexit… c’est un échec. Car s’échapper du Brexit quand tu as le malheur d’être britannique est aussi simple que fuir les microbes quand tu travailles dans un hôpital. Les agents de police à la douane suisse ont regardé mon passeport avec un peu plus d’attention que ceux des autres. Le type à côté de moi dans l’avion me demande si je ne me fais pas trop de soucis par rapport à mes droits dans mon nouveau pays de résidence. Des messages coulent toute la journée dans le chat sur WhatsApp de mon groupe de campagne Our Future Our Choice, avec des nouvelles, des Tweets, des opinions, que je ne peux pas m’empêcher de lire : c’est parfois encourageant, des fois déprimant.

Lors de mon inscription à l’Université de Constance, où je continue mon Master, j’ai dû me battre pour ne pas payer les frais de scolarité pour les étudiants dits « internationaux » ou hors UE : « Je suis citoyenne européenne » n’était pas une phrase que je pensais avoir besoin de prononcer dans la défense. Etant étudiante en sciences politiques, je m’attends tout à fait à être désignée porte-parole du Royaume-Uni, en cours. Je lis The Economist (enfin, dès qu’il y a une promotion, et des fois quand j’oublie d’annuler mon abonnement au bout des 12 semaines de promotion) et j’ai l’impression que le Brexit a fait l’objet d’au moins la moitié des unes ces six derniers mois. Ce n’est pas si étonnant, finalement, que mon image à l’étranger soit définie par l’image de mon pays, puisque les médias internationaux couvrent chaque développement de manière aussi méticuleuse, concluant, malgré toute différence d’orientation politique, que c’est un peu le bazar. En gros : en redevenant expatriée, je suis redevenue représentante du pays du Brexit. Merci, Theresa May.

D’un autre côté, fraîchement débarquée en Allemagne, j’ai un curieux sentiment de liberté retrouvée. Je suis dans un pays que je connais un peu, dont je parle la langue, mais où je n’ai jamais habité ; pourtant, j’ai l’impression de retrouver, plutôt que de trouver, mes marques, et d’être entourée de familiarité là où je devrais être confrontée à l’inconnu. Un peu comme si je remettais une paire de vielles chaussures oubliées au fond d’un placard. Je connais beaucoup de gens qui ne comprennent pas pourquoi nous les Britanniques (oui, moi aussi) disent l’Europe comme si le Royaume-Uni appartenait à un autre continent. « When I was in Europe last summer… » par exemple, lorsque le locuteur se trouve outre-Manche, et non pas outre-Atlantique. En fait, ils ne parlent pas de géographie, mais d’esprit.

Pendant quelques temps, j’ai essayé d’éviter cette formulation, qui laisse croire que le Royaume-Uni est à part, différent, qu’il ne fait pas vraiment partie de l’Europe malgré sa proximité physique ; mais je ne l’évite plus. Le Royaume-Uni tel que je le connais aujourd’hui n’est pas l’Europe, et j’ai mis une bonne partie de ces trois dernières années, depuis juin 2016, à comprendre que le Royaume-Uni ne mérite peut-être pas sa place dans l’Union européenne. Je continuerai cette piste de réflexion dans un prochain article de blog.

« …pour eux c’est un feuilleton politique, pour nous c’est l’incertitude ; pour eux c’est une question de bureaucratie, et pour nous, de liberté. »

C’était malgré tout avec un petit pincement au cœur que j’ai regardé autour de moi en montant dans l’avion à Londres. Qu’est-ce qui se sera passé la prochaine fois que je mettrai les pieds sur le sol britannique ? A peine 36 heures avant, je marchais encore dans les rues de Londres avec un million d’autres manifestants. Nous réclamons un « People’s Vote », un referendum sur l’accord final entre le Royaume-Uni et l’Union européenne (ou un référendum tout court, vu l’état des affaires) et/ou la révocation de l’article 50.

A Londres les gens sont réputés pour être silencieux dans le Tube et moyennement amicaux de façon générale, mais aujourd’hui, quand ils s’apercevaient qu’ils allaient au bon endroit, qu’ils étaient du même côté, ils échangeaient des petits sourires, comme s’ils partageaient un secret. Quatre personnes différentes m’ont remercié d’y être allée après avoir vu mon « People’s Vote » T-shirt dans le train du retour. Quand on voit une démonstration de cette ampleur, encore plus massive que la précédente, un véritable océan de bleu et d’étoiles jaunes, de gens exaspérés armés de pancartes toutes plus géniales les unes que les autres (« Fromage not Farage », par exemple), c’est facile de se dire que nos politiciens reviendront à la raison.

Mais six jours plus tard, le jour où le Royaume-Uni était censé quitter l’Union, d’autres manifestations ont eu lieu au même endroit, unies pour la plupart par un sentiment de trahison, mais pas par grand-chose d’autre. La majorité était là pour manifester pacifiquement et pour exprimer un désir de voir le résultat du référendum de 2016 mis en place. Certains portaient des gilets jaunes. D’autres étaient là pour écouter Tommy Robinson, activiste de l’extrême droite, qui exploite le sujet du Brexit pour propager ses propos haineux, racistes, homophobes et islamophobes. L’esplanade devant le parlement est devenue symbole des divisions immenses qui rongent notre société.

Pendant trois ans, j’ai oscillé entre le deuil de l’inévitabilité et l’espoir que, quelque part, un jour, il y aurait une solution. Nous n’avons presque plus de temps. Nous avons tous les jours un peu plus l’impression d’arriver au moment décisif. Il pourrait être cette semaine. Il pourrait être très loin encore. Entretemps, un peu d’humour peut bien alléger les choses et l’histoire turbulente du Brexit mérite ses blagues. L’un de ses rares avantages est l’abondance d’excellents mèmes sur Internet, y compris ceux de John Bercow, Président de la Chambre des Communes. Mais je préférerais que les blagues ne deviennent pas personnelles comme les petits commentaires auxquels je suis habituée : « Pourquoi tu étudies la politique européenne ? Pour toi c’est déjà fini ! » « Attention, évite la déportation ! » « On est tous Européens, enfin toi tes jours sont comptés ! » Je sais que ces gens ne veulent pas être méchants, mais des fois ça fait mal quand même. Pour eux, c’est un éventuel changement de règles, pour nous c’est la perte de nos droits ; pour eux c’est les gros titres, pour eux c’est l’effondrement de notre système ; pour eux c’est un feuilleton politique, pour nous c’est l’incertitude ; pour eux c’est une question de bureaucratie, et pour nous, de liberté.

J’ai rendez-vous à la mairie de Constance mardi, où je serai inscrite en tant que résidente de la ville. C’est tout ce que je peux faire pour le moment. Profitant du soleil et des terrasses de Constance avant la reprise après un hiver dans le Nord de l’Angleterre, je me dis que je suis bien contente d’être de retour en Europe. Je pense ne jamais vouloir revenir au Royaume-Uni. Je crois que je rejoins la liste des expatriés qui fuient la situation politique ; une Brefugiée, comme on dit.

Qui sait ce qui se passera cette semaine, mais si tu as un ami britannique, juste pour les prochains mois, essaie de ne pas lui faire trop de blagues sur le Brexit. Fais-lui plutôt un câlin. Et peut-être une bonne tasse de thé.

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