Brexit : entre lassitude, inquiétude, et curiosité macabre

« Mon pays est en crise d’identité. Moi aussi », un blog par Madelaine Pitt - Episode 4

, par Madelaine Pitt

Brexit : entre lassitude, inquiétude, et curiosité macabre
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Imagine : tu es à la Bibliothèque universitaire un vendredi après-midi. Tu essaies de te concentrer sur ta dissertation, qui ne veut pas s’écrire tout seule et qui est quand même à rendre d’ici 17h. Mais toutes les dix minutes, il y une nouvelle provenant de Londres. Une démission. Une annonce. Un discours. Tu te dis que tu ne devrais pas regarder, parce que tu n’as pas le temps, ça te déconcentre et de toute manière, tu n’y peux rien. Mais tu ne peux pas t’empêcher de regarder, parce qu’à 350km de là, l’avenir de ton pays se décide.

Vendredi 16 novembre, une bousculade d’évènements a secoué la Chambre des communes. Suite au départ de Dominic Raab, le Secrétaire d’Etat à la Sortie de l’Union européenne qui a démissionné afin d’exprimer son mécontentent de l’accord qu’il a lui-même négocié, Steven Barclay devient le troisième ministre à occuper ce poste en moins de deux ans et demi. Personne n’a entendu parler de lui avant. La Première ministre aurait proposé le poste à Michael Gove, « Brexiteer » connu et membre du cabinet déjà expérimenté, mais il aurait refusé. Il se rajoute ainsi à la liste de véhéments défenseurs du Brexit qui n’en assumeront jamais leur partie de la responsabilité.

L’autorité de Theresa May paraît de plus en plus précaire ; des rumeurs sur une éventuelle motion de censure font rage. J’entends les gens autour de moi se demander si elle va tenir jusqu’à lundi ou si Jacob Rees-Mogg, un homme aux idées obsolètes et extrêmement conservatrices, pourrait regrouper suffisamment de soutien pour la faire tomber. D’autres démissions suivent. Tout ça dans la foulée de la publication d’un accord provisoire et longuement attendu qui ne définit pas grand-chose par rapport aux relations futures avec l’Union européenne. L’incertitude devient insupportable et je n’ai pas de mots pour exprimer la tristesse que je ressens par rapport à ce processus destructif dont personne ne tirera de bénéfices.

J’étais loin d’être fière de la dissertation que j’ai enfin rendue à 16h56, mais j’étais incapable de faire mieux, incapable de relire attentivement mes idées mal exprimées sans que mes pensées bifurquent sur le débat qui se prolongeait au cœur de Westminster. Je n’avais plus l’énergie pour me préoccuper de la note décevante que j’allais sans doute recevoir. Quand les responsables de ton pays sont en train de décider comment et quand tu vas perdre tes droits basés sur ta citoyenneté européenne, la qualité de ton analyse de la dérégulation du secteur financier fait pâle figure.

Il me semble que ce vendredi-là mérite un nom, puisque au Royaume-Uni on aime bien nommer les journées qui prendront une certaine importance pour le pays. La dernière fois qu’il y en a eu une, le 4 août 2012, des athlètes britanniques ont remporté six médailles d’or devant de vastes foules de supporters locaux, et « Super Saturday » s’est ancré dans les souvenirs d’une bonne partie des Britanniques. Le contexte d’un accueil réussi des Jeux olympiques, faisant un dessin extravagant d’un pays ouvert, international et bien organisé, n’a fait que mettre en valeur la gloire des sportifs. Les drapeaux brandis ce jour-là étaient symboles de soutien dans une ambiance de compétition amicale, et non d’une revendication de priorisation d’intérêts britanniques et du rejet de l’autre. C’était une toute autre époque pour le pays, une époque où la fierté nationale avait une toute autre signification, presque inimaginable aujourd’hui. En plus, il n’a même pas plu ce jour-là.

Pour revenir à « ce vendredi-là » (je propose « le jour où le gouvernement a commencé à fondre »), c’était une sorte de point bas pour le Royaume-Uni à plusieurs égards. Non seulement n’avait-on toujours pas beaucoup plus d’informations concrètes pour ce à quoi pourrait rassembler le Brexit (de nombreux aspects seront à négocier après le départ, et de toute manière il reste peu probable que l’accord soit accepté par le Parlement), mais il y avait aussi une réelle compréhension qu’une situation « no deal » était possible, et que ceux qui nous l’auraient livrée s’en seraient lavé les mains. Quelques jours plus tard, la Première ministre a accusé les habitants du Royaume-Uni issus d’autres états membres d’avoir « grillé la queue » des immigrés. Je ne saurais pas vous expliquer le dégout et la colère que j’ai ressentis en entendant ces mots provenant de la fonction la plus haute de mon pays, ces mots qu’on aurait très bien pu emprunter d’une brochure de l’extrême droite.

« Tout comme l’absence d’une seule « volonté du peuple », il n’y a pas une seule « opinion publique », qui est diverse, complexe, et changeante. Mais pour ceux qui sont inquiets, ils le sont profondément. »

Le Brexit est traumatique pour les gens qui se sentent concernés, mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. Après la People’s Vote March à Londres, une journée chargée d’émotions que je n’oublierai jamais, des manifestations similaires se sont déroulées dans de très nombreuses autres villes, y compris la mienne. Un peu mal à l’aise pendant ma recherche solitaire du point de rendez-vous avec mon drapeau européen, symbole provocateur dans le climat actuel, autour de mes épaules, j’étais contente de retrouver les 2,000 personnes qui s’étaient rassemblées autour de la place principale. Au moins, je l’étais, jusqu’au moment de constater une chose : le manque des jeunes.

J’avais déjà remarqué que les jeunes étudiants en licence, entre 18 et 21 ans pour la plupart, ne semblaient pas très inquiets, ou du moins, pas à un point où cela les empêche de faire des blagues sur le Brexit. Souvent trop jeunes pour avoir voté lors du référendum, ils adoptent souvent l’attitude que je vois un peu partout : on en a marre, passons à autre chose.

C’est plutôt les jeunes de mon âge, autour de 25 ans, qui ont un peu voyagé, qui ont peut-être fait une mobilité Erasmus, qui connaissent plus de jeunes dans d’autres états membres, qui ont conscience de ce qu’ils perdent. Et là encore, il y a un manque d’envie d’agir. Sur mon chemin vers la manifestation, j’ai croisé un camarade de classe, pro-européen, qui adore se lancer dans des débats politiques en cours. Quand je lui demande s’il vient à la manifestation, il se montre désintéressé et dit qu’il ne peut pas parce que… parce que… ben, parce qu’il va jouer aux fléchettes plus tard donc ça ne colle pas super bien. Pour moi, après quelques années en France, où les gens ont nettement plus souvent un avis politique et hésitent moins à l’exprimer, cette dépolitisation est assez choquante, voire frustrante. Alors que le gouvernement est en train de fondre, la plupart des gens font comme si rien n’était.

Plusieurs mouvements nationaux s’organisent de manière innovatrice contre la lassitude. Financé de manière entièrement participative, un bus, organisé par une campagne anti-Brexit, fait le tour du Royaume-Uni. Lors de sa venue aujourd’hui dans une ville près de chez mes parents, j’ai pu rencontrer « EU Supergirl » Madeleina Kay, qui a arrêté ses études en 2016 pour lutter contre le Brexit, et son co-équipier Faux Bo Jo, un monsieur ressemblant à Boris Johnson et qui en profite pour se moquer de lui. Un mélange éclectique et ludique de chansons, discours et spectacles avec une marionnette de Theresa May fait transmettre un message fort ; tout n’est pas décidé, il y a de l’espoir. La campagne plus générale pour un « People’s Vote » gagne en dynamisme et l’idée se discute de plus en plus parmi nos politiciens.

En même temps, ayant passé une bonne partie de mon après-midi aujourd’hui à distribuer des tracts, j’ai entendu énormément de « I don’t care » ou « Je m’en fiche ». Je trouve qu’il y a même une sorte de curiosité macabre pour ce qui pourrait arriver en l’occurrence d’un « no deal ». On ressent une sorte de défi d’automutilation lancé par les Brexiteers durs aux Remainers, aux politiciens et aux experts, pour voir si les conséquences nombreuses et dramatiques qu’ils citent depuis deux ans et demi pourraient vraiment se produire.

Tout comme l’absence d’une seule « volonté du peuple », il n’y a pas une seule « opinion publique », qui est diverse, complexe, et changeante. Mais pour ceux qui sont inquiets, ils le sont profondément.

Le Parlement votera mardi sur l’accord négocié pendant un an et demi entre Londres et Bruxelles. Il sera certainement rejeté. Après, les vraies négociations peuvent commencer. En attendant, j’appelle aux jeunes de s’informer, de parler aux gens, de se faire une opinion de manière aussi objective que possible, et, s’ils se sentent concernés, de passer à l’action. Et enfin, s’il te plait, si tu ne veux pas venir manifester, trouve-toi une meilleure excuse que de jouer aux fléchettes.

A propos du Blog de Madelaine Pitt : Citoyenne britannique (malgré elle) qui a vécu de nombreuses années en France, Madelaine Pitt retourne en Angleterre pour son Master en économie politique à l’Université de York. Elle découvre à quel point la décision de sortir de l’Union européenne a changé son pays d’origine et apprend beaucoup de choses sur l’identité britannique (qui est encore plus bizarre qu’elle ne le pensait) et sur elle-même aussi. A travers ce blog, elle relatera les évolutions du Brexit pendant cette année décisive, et nous permettra de vivre cet évènement de l’intérieur ainsi que son impact sur la vie quotidienne au Royaume-Uni. Elle prévoit déjà de quitter à nouveau ce pays après son Master.

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