Bulgarie : Liberté de la presse sous teinte d’oligarchie et d’autocensures

, par Cécile Jacob

Bulgarie : Liberté de la presse sous teinte d'oligarchie et d'autocensures
Selon le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, en 2017 la Bulgarie occupait la 113e position sur 180 pays dans le monde et le dernier rang des pays membres de l’UE./ Corruption (1e position), liberté d’expression (113e position). Le ministre de la Culture Rashidov s’adressant au Premier ministre Boyko Borisov : « Allons nous engouffrer dans la brèche ! » © « Livre blanc de la liberté des médias » - Union des éditeurs bulgares.

Le pays qui assure actuellement la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne pour le premier semestre 2018 occupe, au classement mondial de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières, la 111ème position en 2018 sur 180 pays dans le monde. En plus de détenir le plus mauvais score au sein de l’Union européenne, il se situe également après tous ses voisins des Balkans occidentaux.

État dans lequel la corruption reste très élevée, 80% du réseau de distributions des médias du pays sont contrôlés par le groupe New Bulgarian Media Group de Deylan Peevski, ancien chef du renseignement et député. De plus, l’allocation par le gouvernementde fonds européens à l’intention de certains médias se fait dans la plus grande opacité, détournant ainsi les médias de certaines actualités et sujets sensibles et les obligeant à davantage de modération.

La liberté de la presse en « chute libre »

En 2006, la Bulgarie occupait le 36e rang au classement de Reporter sans Frontières. Aujourd’hui, il ferme la marche au sein des Balkans occidentaux, occupant la 113e place en 2017 et la 111e place en 2018. Quant à son indice global de liberté de la presse (0=liberté ; 100=répression), celui-ci a augmenté de 9 en 2006 à 35,01 en 2017. A quoi sont dus ces bouleversements ? Malgré son adhésion à l’Union européenne en 2007, la liberté de la presse n’a cessé de se dégrader en Bulgarie : « Les attaques physiques et les menaces de mort de groupes mafieux contre des journalistes sont fréquentes », dénonce Reporters sans Frontières. De plus, l’ONG déplore un environnement médiatique dominé par la corruption et les conflits entre la classe politique et l’oligarchie. The Centre for Media Pluralism and Media Freedom (CMPF), co-financé par l’Union européenne, a produit un rapport sur l’état de la liberté de la presse en Bulgarie et relève des problèmes systémiques. Selon les conclusions, « Les résultats du Media Pluralism Monitor 2016 pour la Bulgarie indiquent des risques importants pour le pluralisme des médias dans le pays. Les principaux problèmes se situent dans les domaines de la concentration des médias, de l’indépendance éditoriale, de la réglementation par l’État des ressources et de l’inclusion sociale ».

Les journalistes bulgares dans le viseur

Censures, menaces de mort à l’encontre des journalistes, oligarchie, concentration des médias et détournement des aides publiques sont autant de maux qui accablent la Bulgarie. Les pressions politiques et économiques que subissent les journalistes sont bien présentes. Un exemple inquiétant a d’ailleurs fait la une récemment. Alors que Pras-Press, un journal satirique bulgare, équivalent du français « Charlie Hebdo », a tenté de publier son premier numéro en mars 2017, les journalistes ont confié l’édition des 100 000 exemplaires à l’unique distributeur de journaux, contrôlé par l’oligarque Delyan Peevski. Ce premier numéro prenait pour cible le Premier ministre et la cheffe du Parti socialiste, nus dans un lit. Le jour de la sortie arrivé, aucune édition du bimensuel n’est parvenu aux revendeurs.

Selon l’Association des journalistes européens, 92% des journalistes bulgares déclarent qu’une telle ingérence dans leurs travaux est fréquente ; étude qui rapporte que « l’autocensure est une maladie chronique » en Bulgarie. En dehors de la liberté que procure Internet, la presse écrite libre peine donc à se faire entendre puisque les trois quarts des journaux sont supervisés par Deylan Peevski. En effet, en plus de contrôler la distribution des journaux, il est également à la tête d’un groupe de presse dont les contours font l’objet de nombreuses interrogations.

Les cas de menaces de mort et les agressions à l’encontre des journalistes ne manquent pas non plus. A l’été 2013, la journaliste Lyuba Kulezic, animatrice sans tabou de talk-shows de la principale chaîne privée du pays a été agressée en pleine rue. Le lendemain, le visage tuméfié, elle prend malgré tout l’antenne. Elle analyse les raisons de son agression de la manière suivante : « C’est une façon de dire à toute la communauté des journalistes, que si elle enfreint certains tabous dans les médias, ou bien si elle enquête sur des personnalités qui se croient intouchables, alors son intégrité physique n’est plus garantie. » Reporters sans frontières s’est alarmé des persécutions subies par les journalistes d’investigation et de ces agressions.

Que fait l’Union européenne ?

La gravité de la situation a conduit le président de l’Association des journalistes européens, l’autrichien Otmar Lahodynsky, à exiger une intervention forte de l’État pour défendre l’intégrité des journalistes bulgares. De même, l’Union des éditeurs bulgares a édité un « Livre blanc de la liberté des médias », présenté le 10 janvier 2018 à Sofia, qui dénonce la concentration des médias et des réseaux de distribution dans les mains de l’oligarque Deylan Peevski, le manque de transparence sur la propriété des titres, les détournements de fonds publics et de fonds européens et tout un système de subventions qui favorise les médias pro-gouvernementaux. Selon son président, Théodore Zahov, « La pression sur les médias indépendants est systématique depuis 10 ans. Elle est tellement sophistiquée et peu transparente que certains ne la comprennent pas, alors que d’autres n’y croient pas ». Ce livre blanc apporte des clefs pour comprendre la détérioration de la liberté des médias. En effet, du fait de la crise financière de 2008, la plupart des investisseurs étrangers propriétaires de médias en Bulgarie ont décidé de vendre leurs avoirs à des sociétés bulgares, créant ainsi un petit groupe d’oligarques locaux proches de la classe politique du pays et bientôt érigés en véritables maîtres du marché médiatique bulgare.

Dans ses conclusions, le Livre blanc exhorte à une intervention directe des institutions européennes afin de lutter contre les monopoles, améliorer la transparence du fonctionnement et du financement des médias et protéger la liberté de la presse. Plus précisément, l’Union des éditeurs appelle la Commission européenne à envoyer des observateurs indépendants, notamment des procureurs internationaux pour examiner l’ensemble des accusations et des enquêtes préliminaires dont font l’objet les journalistes et les éditeurs en Bulgarie. Concernant l’attribution de fonds européens, elle recommande à la Commission à demander plus de transparence et à renforcer les contrôles sur les dépenses des budgets. Enfin, au sujet de la concentration des médias, elle préconise une enquête internationale sur la concentration et la concurrence déloyale sur le marché des médias en Bulgarie.

Dans ce climat délétère pour la liberté de la presse, espérons que l’Union européenne intensifiera le mécanisme de surveillance européen qu’elle opère depuis déjà onze ans sur la corruption latente dans ce pays des Balkans occidentaux et agira en conséquence.

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