Campagne électorale au Royaume-Uni : que disent les électeurs britanniques quand on toque à la porte ?

« Mon pays est en crise d’identité. Moi aussi », un blog par Madelaine Pitt - Episode 7

, par Madelaine Pitt

Campagne électorale au Royaume-Uni : que disent les électeurs britanniques quand on toque à la porte ?
Le parti travailliste de Jeremy Corbyn est derrière les Conservateurs dans les sondages. Néanmoins, le vote tactique pourrait tout changer. Crédit : Andy Miah

Les Britanniques votent aujourd’hui pour élire les 650 membres de la Chambre des communes du Royaume-Uni. Une élection dont l’issue sera décisive, tant pour Boris Johnson et son accord sur le Brexit, que pour les opposants à la sortie du pays de l’UE. Madelaine Pitt, rédactrice en chef de notre édition anglophone, The New Federalist, est allée à la rencontre d’électeurs à quelques jours du scrutin.

Angie nous attendait au coin de la rue, sans tenir compte du fort vent. Son attention était focalisée sur son téléphone.

« Tu as des nouvelles pour le 44, Maddie ? » elle m’a demandé. « Ils aiment bien les Démocrates Liberaux au niveau local, » je lui ai répondu. « Mais c’est des Brexiteers et ils vont voter pour les Conservateurs pour ses élections. »

Angie n’est pas surprise. Elle me remercie avec un signe de tête sans me regarder, enregistrant ces informations dans une application en cochant rapidement les cases correspondantes au couple que je viens de rencontrer (« Leave voter », « voting Conservative »). Cette application est liée à une base de données construite à partir des résultats du dernier porte-à-porte effectué par ce groupe et leur permet de gagner énormément de temps. Si la dernière fois les habitants ont dit qu’il voteraient peut-être pour les Démocrates Liberaux, qu’ils ne savent pas comment ils vont voter, ne sont pas sûrs d’aller voter, votent pour un petit parti ou s’il y a un jeune qui vote la première fois, c’est une cible. Si par contre, les habitants sont sûrs de voter pour les Démocrates Libéraux ou bien les Conservateurs, on les laisse tranquille pour ne pas perdre de temps.

« Va au numéro 3, Maddie, » m’a dit Angie. « Madame et Monsieur Booth. Elle a voté pour les Verts, lui ne sait pas encore. C’était comment pour toi, Max ? »

Max Wilkinson est le candidat pour les Démocrates Libéraux à Cheltenham, une ville de taille moyenne dans le Sud Ouest de l’Angleterre. Je ne suis pas membre des Démocrates Libéraux, je n’habite pas à Cheltenham et Max ne sera jamais mon élu. Je ne suis pas vraiment là pour faire campagne pour son parti, mais pour en battre un autre.

Dans le système électorale britannique, qui s’appelle « first past the post », le candidat avec le plus de votes dans une circonscription est choisi. Il ou elle représentera cette circonscription au sein du parlement national, même s’il n’a pas de majorité absolue face aux autres candidats dans sa circonscription. A partir du moment où il ou elle a au moins un vote de plus que le deuxième candidat, son parti a « remporté » la circonscription et les autres votes sont oubliés. Sans représentation proportionnelle, les électeurs ont intérêt à voter de manière stratégique, sachant que seuls les votes pour un candidat qui a de bonnes chances d’être élu dans sa circonscription vont vraiment « compter ».

Voter de manière stratégique est surtout important pour les « Remainers », qui devraient donner leurs suffrages au candidat pro-européen qui a la meilleure chance d’être élu dans leurs circonscriptions - même si ce candidat ne vient pas de leur parti préféré. Ainsi, il serait possible d’élire un parlement prêt à soutenir un « People’s Vote », ou un référendum sur l’accord conclu entre Londres et Bruxelles. Comme de nombreux autres activistes que j’ai rencontrés cette semaine, je fais campagne de manière stratégique. Dans la commune où habitent mes parents, dans laquelle j’ai le droit de vote, la candidate pour le Parti conservateur avait une marge très large en 2017. C’est pour ça que je suis venue à Cheltenham, avec sa population majoritairement « Remain », où le candidat des Démocrates Libéraux n’était pas loin derrière le Conservateur qui l’a remporté en 2017. C’est une opportunité à saisir des deux mains.

Je suis également venue à Worcester, où la candidate pour le Parti travailliste pourrait dépasser les Conservateurs. Les raisons pour lesquelles les activistes ici ont voulu donner un coup de main sont aussi variées que fascinantes. « J’ai été socialiste toute ma vie » - Nathan, 27 ans. « De plus en plus d’enfants vivent en pauvreté alors que les riches deviennent plus riches » - Amanda, 70 ans. « Je travaille dans un collège, il y a un manque terrible d’invertissement » - Sue, 41 ans. « Je travaille à plein-temps et pourtant je galère. Je ne peux plus me permettre de laisser passer les choses » - Duncan, 43 ans.

Et toi ? Pourquoi tu es venue de l’Allemagne pour faire cette campagne électorale ? « Je suis contre le Brexit. Et je déteste le Conservateurs, » j’ajoute. Les autres rigolent. Finalement, c’est ça qui nous unit, malgré nos différences d’âge et même d’orientation politique : une conviction que le Parti conservateur, qui va de plus en plus vers l’extrême droite, nuit à notre société.

Les réactions des interlocuteurs étaient mixtes dans les deux villes. Le leader du Parti travailliste Jeremy Corbyn est apprécié par beaucoup de jeunes mais, parmi les personnes qui m’ont dit qu’ils ne vont pas voter pour les travaillistes, même s’ils l’ont fait par le passé, la majorité ont cité son leadership comme justification. Ils le percoient comme trop à gauche et trop indécis sur la question européenne. A Worcester, je crains que le parti travailliste perde un certain nombre d’électeurs qui ont voté « Leave », attirés par la petite musique « Get Brexit Done » des Conservateurs - même si ce n’est qu’une fantaisie simpliste and dangereuse qui leur a été vendue. Plus inquiétant encore, même si Boris Johnson n’est pas forcément mieux apprecié, les deux sont souvent mis dans le même sac. Il y a énormement d’électeurs qui considèrent que les promesses et les priorités de Johnson et de Corbyn sont également peu dignes de leur confiance et de leur vote. J’étais assez d’accord pour dire que nous sommes en manque terrible de bons leaders politiques ; par contre, j’ai essayé d’expliquer que l’un des deux, malgré ses fautes, est dans le fond une bonne personne. L’autre est un raciste, un homophobe, un sexiste et un menteur qui ne pense qu’à lui-même. La similarité perçue est une indication de la faiblesse du parti travailliste et de son leader.

L’importance de ces élections dépasse largement l’importance de la question du Brexit. Il s’agit d’une lutte entre la vérité et les mensonges, entre la justice et l’injustice, entre la tolérance et les préjugés, et entre la nation et le nationalisme.

En montant dans l’avion pour rentrer en Allemagne, j’ai pensé à tous ces activistes géniaux que j’ai eu le plaisir de renconter cette semaine, et à tous les activistes que je n’ai pas rencontrés, qui font tout pour un avenir meilleur pour le Royaume-Uni que celui que nous proposent les Conservateurs. Leurs efforts dépassent largement la durée de la campagne électorale. En montant dans l’avion, je me suis demandé, pas pour la première fois, ce qui se sera passé la prochaine fois que je mettrai les pieds dans mon pays. Même si les Conservateurs devront faire face à une opposition forte et bruyante, je pense qu’ils auront quand même une majorité.

En montant dans l’avion, je me suis dit : j’espère que j’ai tort.

#VoteTactically

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