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Campagnes Facebook : les Européens ont-ils perdu le contrôle de leurs élections ?

, par Juuso Järviniemi, traduit par Jean-Baptiste Boyssou

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Campagnes Facebook : les Européens ont-ils perdu le contrôle de leurs élections ?
Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, a subi de vives critiques des Européens ces derniers mois, selon lesquels il aurait perdu le contrôle du réseau social qu’il a fondé. Anthony Quintano

Ce que les citoyens voient sur leur fils d’actualité peut être déterminant pour l’élection d’un nouveau dirigeant. Les appels à ce que les plateformes sociales comme Facebook assurent la vérification des annonces à caractère politique oublient d’inclure les pouvoirs publics dans le processus. Or, si les gouvernements européens veulent garder la main mise sur les systèmes électoraux au sein de leurs frontières, la renégociation de leurs droits vis-à-vis des géants du numérique est une étape nécessaire. Dans cette optique, l’Union européenne possède des arguments de poids. Un article de notre série Democracy under pressure

Durant sa campagne présidentielle de 2008, Barack Obama a inclus de façon irréversible Internet dans la sphère politique. L’un de ses outils majeurs dans la mobilisation de militants, notamment jeunes, était une plateforme fondée quatre ans plus tôt sur le campus de l’université de Harvard : Facebook. La campagne Obama a été synonyme de victoire pour les mouvements locaux, puisqu’elle a offert à chaque citoyen de nouvelles manières de s’engager en politique et s’est légèrement affranchie de l’influence du parti.

Lors de l’élection de son successeur en 2016, les réseaux sociaux ont à nouveau été un acteur majeur. Seulement cette fois, les différents partis politiques semblent avoir perdu l’emprise sur les données partagées en ligne et des hordes de comptes anonymes ont inondé la toile de messages. Tandis que certaines annonces Facebook émanaient des campagnes présidentielles officielles, d’autres provenaient de sources inconnues.

Des financements politiques… encore et toujours

L’avènement de campagnes politiques basées sur les réseaux sociaux a forcé les politiciens et leurs partis à s’adapter à une situation nouvelle, où le Premier ministre et @Dave69 de Sheffield sont techniquement sur un pied d’égalité. Cependant, tout employé ou bénévole d’une petite organisation sait que, pour parvenir à mener une campagne en ligne efficace, il faut disposer non seulement de bonnes connaissances, mais également de financements. Aux États-Unis, Donald Trump a dépensé plus de 20 millions de dollars en 2019 pour l’achat d’annonces Facebook. Cette année, Mike Bloomberg a surenchéri avec quasiment 45 millions dépensés en quelques semaines. Mais coordonner une armée de trolls de haut vol sur les réseaux a également un coût : le département de la Justice américain avance que l’ingérence russe lors des élections de 2016 via les réseaux sociaux a coûté 1,25 million de dollars par mois.

De nouvelles technologies ont peut-être pris leurs quartiers, mais les acteurs au fort potentiel de financement comme les partis politiques, les gouvernements et le secteur privé restent les plus à même de les exploiter. Dans cette mesure, la façon d’établir un cadre plus égalitaire n’a pas changé : il faut réglementer les financements politiques. Le fait que la campagne en faveur du Brexit lors du referendum de 2016 ait été épinglée pour avoir enfreint règles de dépenses de campagne à cause de ses trop nombreuses annonces Facebook illustre bien l’impact que pourrait avoir une réglementation. Même si un verdict qui tombe deux ans après un vote n’a des effets que limités. Par ailleurs, il est important de garder à l’esprit que ce même problème était déjà d’actualité avant l’avènement de l’ère Facebook. En Finlande, le scandale de 2007 autour de la victoire électorale du Parti du centre, malgré des comptes de campagne frauduleux, n’a été révélé qu’un an après l’élection, alors que le parti était déjà au pouvoir.

D’où viennent donc ces financements ?

La perméabilité des frontières nationales est ce qui fait la singularité des campagnes sur les réseaux sociaux. Même en ligne, c’est l’acteur le mieux financé qui conduit la campagne ayant le plus fort impact. Cependant, si une puissance étrangère décide de s’immiscer discrètement dans une politique nationale étrangère, une opération via les réseaux sociaux est bien plus facile à mettre en place qu’une campagne de panneaux publicitaires en bord de route. Afin de respecter sa politique de transparence, Facebook a décidé de demander aux publicitaires politiques dans plusieurs pays de confirmer leur identité. Twitter a poussé le processus encore plus loin en décidant de bannir toute annonce politique du réseau.

Ces décisions de la part des réseaux sociaux majeurs illustrent un nouveau phénomène : des acteurs privés s’affichent désormais comme d’importants régulateurs de campagnes politiques aux côtés des traditionnels organes publics de surveillance. Une grande pression est mise sur Facebook afin qu’une vérification factuelle des annonces politiques soit faite avant d’autoriser ou non la publication de ces dernières. Bien que le débat autour des critères à remplir pour publier des annonces politiques en ligne soit prometteur, il est basé sur le postulat problématique que les acteurs privés (étrangers) sont de bonne foi et à même de contrôler en toute neutralité une campagne politique en Grèce ou en Italie.

Une solution parfois présentée afin d’empêcher l’abus de communication politique dématérialisée et de protéger les données personnelles est de « nationaliser Facebook ». Cependant, si l’objectif est d’empêcher le ciblage de citoyens nationaux par des annonces frauduleuses, s’assurer que les contenus publiés sur les réseaux sociaux respectent les règles de financement politique et de communication de campagne devrait être suffisant. Demander à Facebook d’autoriser, par exemple, les autorités de contrôle publiques à vérifier les annonces avant leur publication serait, certes, une intrusion dans les opérations d’une compagnie privée, mais elle serait justifiée. Il est facile d’imaginer une entreprise de panneaux d’affichage en porte-à-faux juridique pour avoir installé des panneaux publicitaires au contenu illégal.

Quel rôle pour l’UE ?

Au sein de l’Union européenne, la plupart des réglementations pertinentes relèvent de la compétence nationale : la définition de la notion de discours haineux ou les règles de ciblage pour les annonces publicitaires, par exemple. Cependant, l’histoire montre que l’UE est mieux placée que ses États membres pour négocier avec les géants du numérique. La Commission européenne a pu infliger de substantielles amendes à Google pour ne pas avoir respecté le droit européen, tout en ayant gardé à l’esprit que l’entreprise ne pouvait pas se permettre de compromettre son accès au marché européen. Bien que ce soient les gouvernements nationaux qui participent le plus activement à la réglementation inhérente aux réseaux sociaux, l’UE pourrait apporter un avantage déterminant lors des négociations des gouvernements pour obtenir un accès plus étendu aux plateformes numériques.

Bien que les réseaux sociaux aient remodelé le paysage de la communication et de la campagne politiques, de nombreux principes fondamentaux restent inchangés. Les financements permettent une meilleure exposition en ligne, ce qui justifie le droit des citoyens de savoir qui se cache derrière ceux-ci. Quelqu’un doit pouvoir décider quel type de communication franchit les limites de l’acceptable. Idéalement, ce quelqu’un devrait rester l’État. Si l’Europe veut éviter de perdre le contrôle de ses processus électoraux, elle doit présenter un front uni aux géants numériques.

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