Alors que l’Écosse prépare un référendum sur son indépendance et que le parti majoritaire en Catalogne l’envisage, se pose la question de l’appartenance à l’Union européenne des nouveaux États qui naîtraient en cas de succès de ces consultations.

Le 15 octobre 2012, le Premier ministre écossais Alex Salmond, membre du Parti nationaliste écossais SNP, et le Premier ministre conservateur britannique David Cameron ont signé un accord en vue de permettre l’organisation en 2014 d’un référendum sur l’indépendance de l’Écosse.

En Catalogne, le président du gouvernement, Artur Mas, envisage de convoquer une telle consultation, après le succès de la manifestation du 11 septembre 2012, à l’occasion de la fête nationale catalane. Suite au rejet par le gouvernement central de sa demande pour une plus grande autonomie fiscale, il a convoqué les élections anticipées du 25 novembre 2012 qui ont donné une majorité aux partis favorables à une consultation sur l’indépendance [1].

En Flandres, les élections récentes ont vu se confirmer la montée en puissance des indépendantistes de la NVA. Le Pays basque a voté le 21 octobre et a donné une majorité aux indépendantistes. Ceci dit ces partis n’envisagent pas d’aller vers l’indépendance à ce jour [2].

Un processus incertain

L’aboutissement de ces revendications indépendantistes demeure incertain.

Dans tout ces cas, les territoires concernés bénéficient déjà d’une large autonomie et d’institutions propres qui permettent à leurs citoyens d’élire leurs gouvernants et de participer à la définition de lois et de politiques spécifiques. Si le thème de l’indépendance y revient régulièrement dans le débat politique, c’est aussi car il peut être un argument en faveur d’une plus grande autonomie dans les négociations avec le gouvernement central.

Les enquêtes d’opinion donnent pourtant rarement de majorité favorable à l’indépendance.

Sondages concernant l’indépendance
Les chiffres correspondent au résultat le plus bas et le plus haut rencontré pour des sondages réalisés en 2011 et 2012. Se référer aux sources pour les détails.
TerritoireFavorables
(2011-2012)
Source
Écosse 28% à 43% Référendum sur l’indépendance de l’Écosse
Catalogne 34 à 54,8 Catalan independentismen
Flandres (15%) La scission, farfelue ou non ? (lalibre.be) [3]
Pays basque (40%) L’indépendance n’est pas au programme du Parti nationaliste basque (Le Monde)

Notons qu’en Catalogne la tendance est majoritaire seulement depuis 2012, et largement minoritaire dans les enquêtes proposant des alternatives (fédéralisme, confédéralisme, autonomie). Le vote du 25 novembre n’a pas permis d’observer un élan accru en faveur de cette hypothèse, l’équilibre des forces ayant peu évolué depuis les élections de 2010 (les deux-tiers des sièges ayant été attribués à des « souverainistes »).

Enfin, la démarche vers l’indépendance rencontre aussi des oppositions politiques fortes. Si le gouvernement britannique a reconnu le droit à l’autodétermination des Écossais, le gouvernement espagnol est farouchement opposé à ce que les citoyens de Catalogne puissent s’exprimer à travers un tel référendum. Une résolution proposant cette hypothèse a été rejetée au Parlement espagnol le 9 octobre dernier, par tous les partis nationaux (par opposition aux partis n’étant présent que dans les régions autonomes). Le Parlement catalan avait en revanche approuvé fin septembre la perspective d’une consultation.

L’enjeu de l’appartenance à l’Union européenne

Un point commun entre les démarches écossaise et catalane est qu’elles n’envisagent l’indépendance qu’au sein de l’Union européenne. Artur Mas propose ainsi que la question du référendum soit « Désirez-vous que la Catalogne devienne un nouvel État de l’Union européenne ? ». Alex Salmond de son côté s’efforce de convaincre que l’Écosse demeurerait membre de l’Union en cas de succès du référendum, et qu’il dispose d’avis juridiques renforçant ce point de vue.

Les adversaires de l’indépendance contestent au contraire cette possibilité et soulignent qu’un nouveau processus d’adhésion serait nécessaire, avec parfois, notamment en Espagne, la menace de le bloquer, l’adhésion à l’Union nécessitant l’unanimité des États membres.

La question ayant été posée au président de la Commission européenne, son président s’est bien gardé de prendre une position claire et a renvoyé au droit international [4] ce qui a naturellement été interprété comme un soutien à leur position à la fois par les partisans de l’indépendance et par ses adversaires [5].

Le premier enseignement de ce débat est que l’Union européenne reste attractive, la perspective de la quitter étant un argument des adversaires des indépendances.

Droit international et cas de l’Union européenne

Si la réponse de M. Barroso est ambiguë c’est aussi parce que le droit international ne nous en apprend guère sur le processus de création d’un nouvel État.

Selon le politologue Vincent Laborderie : la reconnaissance d’un nouvel État n’a que peu de chose à voir avec le droit international. Ce dernier est en effet muet sur la question, et la reconnaissance d’un nouvel État relève de la volonté discrétionnaire de ses pairs. [6]. Il rappelle le cas du Kosovo, indépendant mais reconnu par un nombre insuffisant d’États pour entrer aux Nations Unies.

L’adhésion d’un État à l’Union européenne implique au minimum la reconnaissance de son indépendance par tout ses États membres. Les conditions de l’accession à l’indépendance, et donc des relations avec l’ancien État, sont donc essentielles [7].

Le magazine Business New Europe a publié en mars 2012 un article consacré au sujet le l’appartenance à l’Union européenne d’une Écosse indépendante [8]. L’auteur, Daniel Furby, observe que :

  • l’appartenance à l’Union européenne implique en toute hypothèse des ajustements dans les traités nécessitant un accord unanime des États membres ;
  • le nouvel État indépendant devra négocier les conditions de son appartenance à l’Union, même s’il n’est pas clair que ceci implique de passer par le processus habituel d’adhésion ou par un processus simplifié prenant en compte le fait que le pays appartenait à l’Union avant l’indépendance ;
  • l’hypothèse qu’un précédent encourage les mouvements sécessionnistes dans d’autres États membres pourrait inciter l’Union à envisager un processus d’adhésion normal ;
  • l’attitude de l’Union serait aussi influencée par la nature de la candidature, c’est à dire selon que le nouvel État membre demande ou non des aménagements et des exceptions sur les critères d’adhésion habituels.

Ni le droit international ni le droit communautaire ne semblent donc donner de réponse claire aux conditions du maintien de l’appartenance des Écossais ou des Catalans à l’Union européenne à travers un État nouvellement indépendant, sinon que celle-ci passera par la négociation, avec leur ancien État et avec les autres États de l’Union européenne. Les tentations de chercher une réponse purement juridique à une question essentiellement politique me semblent vouées à l’impasse.

Fédéralisme et scission d’un État fédéré

Les États fédéraux prévoient rarement la possibilité d’une sécession d’un État membre. En cela ils ne se distinguent guère des États unitaires. Toutefois la scission d’un État fédéré n’est pas sans précédents.

La Constitution des États-Unis prévoit ce cas de figure avec pour condition le consentement des législatures des États intéressés, aussi bien que du Congrès [9]. Cette disposition fut mise en oeuvre à quatre reprises.

En Suisse, on a aussi connu un tel cas de figure avec la question jurassienne. En 1815, le Congrès de Vienne attribue au Canton germanophone de Berne des territoires peuplés de francophones. Le mouvement séparatiste a pris de l’ampleur à partir de 1947 et a donné lieu, non sans incidents, à un processus qui, de 1974 à 1978 mènera à la création du Canton du Jura.

Dans ces différents cas le processus passe par l’acceptation du processus par les États fédérés concernés ainsi que par l’État fédéral. Il n’y a donc pas d’automatisme, mais un processus impliquant le consentement explicite de toutes les parties.

Des velléités de recours à la force

Le gouvernement britannique a montré son respect pour les droits des citoyens Écossais et pour les principes démocratiques en acceptant l’accord en vue du référendum.

Le gouvernement espagnol s’efforce en revanche de bloquer le référendum. Cette attitude fait courir le risque d’une radicalisation de part et d’autre.

Ainsi on a pu entendre des généraux en retraite, peut-être nostalgiques de l’ère franquiste, tenir des propos déplacés évoquant l’intervention de l’armée. Plus grave c’est un eurodéputé de la droite espagnole, Alejo Vidal-Quadras, vice-président du Parlement européen, qui a réclamé l’intervention de la Garde civile contre le gouvernement et le Parlement de Catalogne s’ils persistaient dans une démarche qu’il estime illégale [10]. Au Parlement européen, Guy Verhofstadt a condamné cette position : De tels propos appartiennent au passé et sont tout à fait déplacés dans l’Union européenne d’aujourd’hui. Les tenants de l’unité espagnole peuvent rappeler le droit de l’État espagnol de défendre la Constitution post-franquiste, mais en citant la possibilité de répression violente contre une partie de la population, ces propos tombent dans la même catégorie que les actions indéfendables de ces régimes du printemps arabe qui ont tenté de réprimer la volonté du peuple par la force. [11]. Malheureusement, en Catalogne, la menace n’est pas passée inaperçue et a suscité une réaction du même ordre du ministre de l’intérieur catalan, Felip Puig i Godes, qui a affirmé qu’en cas de conflit la police autonome catalane serait au côté du gouvernement de la province [12].

Notons que le M. Vidal-Quadras a également pris position pour avertir les Écossais que l’Espagne refuserait leur entrée dans l’Union européenne en tant qu’État indépendant sans passer par le processus d’adhésion complet [13].

Pour le droit à l’autodétermination

Je rappelle ici simplement quelques-uns des principes chers aux fédéralistes :

  • l’autonomie : un territoire au sein d’une fédération doit être autonome, c’est à dire disposer de ses propres institutions démocratiques et définir ses propres lois dans certains domaines, notamment dans le respect du principe de subsidiarité [14] ;
  • l’autodétermination : ce sont aux habitants de ce territoire de déterminer, si la question se pose, s’ils souhaitent ou non faire partie d’un ensemble plus grand.

Dès lors qu’un territoire dispose d’institutions démocratiques qui lui sont propres, il peut accéder à l’autodétermination, c’est le processus auquel nous assistons. Même si la constitution de l’État dont il fait partie ne prévoit pas un tel processus, que les citoyens votent en majorité pour des indépendantistes signale l’existence d’un problème dans les relations centre-périphérie. L’absence d’un processus défini dans la constitution semble à mon sens plus une partie du problème qu’un argument pour prétendre qu’il n’existe pas, ou que l’autodétermination est impossible.

Il se pose en ce qui concerne ces territoires plusieurs questions dont une seule me semble présenter de l’intérêt.

On peut naturellement se demander s’il est légitime, juste, utile, de former un nouvel État.

On peut s’interroger sur le processus constitutionnel , ou non, propre à chaque État existant, pouvant mener à une telle situation.

On peut aussi se poser la question de la pertinence d’une telle démarche alors que nous cherchons à unir l’Europe (et le monde).

Mais finalement si les citoyens d’Écosse et de Catalogne donnent une majorité à des partisans de l’indépendance dans leurs assemblées territoriales, et si ils s’expriment majoritairement en faveur de la création d’un nouvel État, ce choix devrait naturellement être respecté. La seule question à se poser est donc de savoir si le nouvel État souhaite rester dans l’Union.

Un vote en faveur de l’indépendance de l’Écosse ou de la Catalogne ne signifie pas nécessairement le souhait des citoyens de perdre leur citoyenneté européenne. L’Union européenne est en effet à la fois une union d’États et de citoyens.

Jean Monnet soulignait à propos du projet de construction européenne : Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes. [15].

En abordant la question du séparatisme sous le seul angle du statut des États en ignorant la situation de ses citoyens qui y résident, l’Union européenne commettrait donc une faute du point de vue des fédéralistes

Pour une sortie négociée, dans l’Union européenne

L’appartenance d’un État à l’Union européenne confère également la citoyenneté européenne à ses nationaux, laquelle donne des droits [16].

Même si en l’état du droit européen existant cette citoyenneté est associée uniquement à la nationalité d’un État membre, considérer que la création d’un nouvel État implique une nouvelle procédure d’adhésion complète revient à exclure un territoire qui fait aujourd’hui partie de l’Union et à retirer à ses citoyens leur citoyenneté européenne.

Il n’existe aucune procédure en vue d’exclure un État de l’Union européenne. Dans l’hypothèse où le point de vue selon lequel la création d’un nouvel État impliquerait son exclusion prévaudrait, il faut envisager de nombreuses difficultés pratiques : contrôle aux frontières, commerce, monnaie, justice... qui s’avéreraient au final vaines si le processus aboutissait finalement à l’admission du nouvel État.

Il ne serait dans l’intérêt de personne de dresser de nouvelles frontières, notamment alors qu’un grand nombre de résidents du nouvel État désireraient probablement conserver la nationalité de l’ancien. Membre de l’Union ou non ce territoire resterait partie prenante à de nombreux accords européens, venant ajouter une couche de complexité au cercles non-concentriques que forment Conseil de l’Europe, Accord européen de libre-échange, Espace économique européen, Schengen, Union européenne et eurozone.

Quelle peut être la position de l’Union européenne dans le cas où le choix de la constitution d’un État indépendant serait fait ? Le respect des principes et valeurs de la construction européenne me semble imposer une unique réponse : dans cette hypothèse c’est vers une solution consistant à prendre acte de la décision prise et de conserver ces États dans l’Union par un accord tripartite ad hoc sans passer par un processus inutile de réadhésion.

Au final le quotidien des personnes concernées devrait peu changer. Le processus de construction européenne a en effet pour vocation de relativiser l’importance de nos frontières internes. Peut-être toutefois se rendrait-on compte des insuffisances de la mise en oeuvre de nos fameuses « quatre libertés » soi-disant entrées en vigueur il y a bientôt vingt ans avec l’Acte unique.