Ce qu’Emmanuel Macron doit apprendre d’Udo Bullmann

, par Théo Boucart

Ce qu'Emmanuel Macron doit apprendre d'Udo Bullmann
Député européen depuis 1999, Udo Bullmann a été élu Président du groupe de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen, le 20 mars dernier. CC - European Parliament

L’élection d’Udo Bullmann à la tête du PSE n’est pas tout à fait anecdotique comme on pourrait peut-être le penser. Elle montre de manière magistrale la stratégie qu’un pays doit adopter pour peser dans les décisions européennes. Une stratégie que la France n’a toujours pas comprise.

Le 20 mars 2018, Udo Bullmann a été élu Président du groupe de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen (aussi appelé PSE pour Parti socialiste européen), à la suite de la démission de Gianni Pittella après son élection au Sénat italien. Consécration à la tête du deuxième groupe politique au Parlement de Strasbourg pour cet inconnu du grand public, député européen depuis 1999. Cette élection est pourtant un signe de l’influence de l’Allemagne au sein des institutions européennes.

La culture parlementaire allemande correspond parfaitement au Parlement européen

Après la déroute du Parti démocrate (PD) italien lors des élections de début mars, le SPD (sociaux-démocrates) allemand devenait de facto le « groupe national » le plus puissant au sein du PSE (il compte 27 eurodéputés contre 26 pour le PD). Il est donc normal que la présidence du groupe revienne à un Allemand. Cependant, trois autres groupes politiques sont présidés par des Allemands (le Parti populaire européen, le groupe des Verts / alliance libre européenne et la Gauche unitaire européenne / Gauche verte nordique).

Plusieurs raisons expliquent cette présence allemande dans les hautes sphères du Parlement. L’Allemagne étant le pays le plus peuplé, il est normal que ses eurodéputés soient les plus nombreux (96). Cependant, les eurodéputés allemands ont aussi plus d’expérience au Parlement et s’investissent plus dans les missions confiées au Parlement. De manière plus flagrante encore, c’est la faible influence des autres grands pays d’Europe, France en tête, qui mécaniquement accroît le rôle de l’Allemagne.

La France et le mépris du parlementarisme

De manière générale, la structure du Parlement européen correspond bien à la culture politique allemande, parlementaire et mettant l’accent sur la recherche du consensus. A l’inverse, les différents gouvernements français ont exprimé de l’indifférence, voire du mépris pour le parlementarisme européen. Au début des années 2000, la France de Jacques Chirac a préféré se faire distancer en nombre de députés par rapport à l’Allemagne plutôt qu’en nombre de voix au Conseil, ce qui montre bien la négligence pour le Parlement européen de la part d’une République semi-parlementaire (ou semi-présidentielle). La présence massive de députés europhobes du Front national depuis 2014 est un facteur réduisant drastiquement l’influence française au Parlement. Ainsi, l’Italie ou même la Pologne ont plus de poids que la France au sein du Parlement européen.

Cependant, ce n’est pas au niveau des chefs de groupes politiques européens que l’influence allemande s’exerce le plus, mais au niveau des postes administratifs à responsabilité. Et à ce niveau, il n’y a pas match. Selon une étude de la Fondation Robert Schuman, lors de la traditionnelle redistribution des postes à responsabilité de la mi-législature, l’Allemagne a empoché 43 postes, la France seulement 25 [1]. Ce déséquilibre ne s’explique pas par la différence de démographie entre les deux pays, mais surtout par la volonté de l’Allemagne d’influencer en amont le fonctionnement et les décisions du Parlement européen. Le fait que les Allemands soient beaucoup plus représentés que les Français aux présidences de commissions parlementaires ou aux postes de coordinateurs au sein des groupes politiques européens en dit assez long sur la stratégie d’influence utilisée.

L’influence se joue aussi dans les autres institutions européennes

L’élection d’Udo Bullmann est donc une petite piqûre de rappel que la stratégie d’influence d’un pays dans les institutions européennes doit s’exercer en amont, quand le processus décisionnel se fait, plutôt qu’en aval, quand tout est acté et que la transposition des directives européennes aux niveaux nationaux est en train de se faire. Il faut investir les postes stratégiques et non pas attendre que le chef d’État ou de gouvernement se réveille et tente d’exercer toute la pression possible pour changer le cours de la législation.

Le Parlement n’est la seule institution stratégique, la Commission est également essentielle. Là encore, la présence allemande se fait (certes un peu moins) sentir : le secrétaire général élu de la Commission, numéro deux de la Commission est tout de même Martin Selmayr. Même si à peine 7% des fonctionnaires européens sont de nationalité allemande, cette proportion monte à 10% pour le personnel d’encadrement comme les administrateurs, les chefs de service ou les directeurs généraux (en 2014). [1] L’influence politique est donc forte dans les cabinets et les grades élevés de l’administration. La délégation allemande est systématiquement parmi les trois plus représentées, ce qui garantit une continuité réelle au plus haut de la pyramide administrative. Concernant le domaine économique et financier, cette influence est extrêmement forte. A la Banque centrale européenne (BCE), le prochain Président sera probablement allemand, surtout depuis que la présidence de l’Eurogroupe a été confié à un représentant d’un pays du Sud. De plus, le Président de la Banque européenne de l’investissement (BEI) est l’Allemand Werner tandis que Klaus Regling est à la tête du Mécanisme européen de stabilité. [2]

Pour son projet européen, Emmanuel Macron doit vraiment comprendre comment fonctionne l’Europe

Lors de son grand discours devant les Parlementaires européens le 17 avril, Emmanuel Macron a fait preuve une nouvelle fois de sa volonté de réformer l’UE. Si on peut saluer prudemment le volontarisme retrouvé de la France pour faire bouger les choses, un grand discours aux accents lyriques ne suffira pas. Pour faire bouger les choses, il faut savoir influencer les décisions prises en amont. S’il est évident qu’une impulsion politique d’un dirigeant national est devenue nécessaire vu le mode de fonctionnement actuel de l’UE, la capacité d’influencer la formation des directives et des règlements l’est tout autant. La France a eu tendance à mettre tout son poids politique une fois que les textes finaux étaient élaborés alors que des pays comme le Royaume-Uni ou l’Allemagne ont su investir des postes stratégiques au sein des institutions européennes.

Emmanuel Macron n’est pas l’Europe et l’Europe n’est pas Emmanuel Macron. Un homme politique, même s’il est Président de la deuxième puissance de l’UE, doit comprendre comment le processus de décision dans les institutions européennes fonctionne. Réformer en profondeur l’UE prendra du temps, mais ce qui est encore plus important, c’est que la France sache quelle est la voie la plus efficace. La nomination d’Udo Bullmann quelques semaines avant le discours du 17 avril est donc un clin d’œil peu anodin.

Notes

[1La fonction publique européenne en perspective (Réflexe Europe, la documentation française, 2015)

[2Mythes et réalités de la présence allemande au sein des institutions européennes https://www.telos-eu.com/fr/europe/mythes-et-realites-de-la-presence-allemande-au-sei.html

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