Comment bâtir des ponts dans une Pologne déchirée par les antagonismes ?

, par Delphine Gozillon, Maria Popczyk

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Comment bâtir des ponts dans une Pologne déchirée par les antagonismes ?

Portrait de la Pologne d’aujourd’hui (et de demain ?) dressé par le correspondant du Monde en Pologne Jakub Iwaniuk, à l’occasion d’une rencontre organisée par l’Association pour la Défense de la Démocratie en Pologne - ADDP à Paris.

« La victoire du PiS, c’est la victoire des perdants de la transition démocratique »

Il y a presque trente ans, après la chute du régime communiste, la Pologne faisait face à une importante transformation politique et économique - elle est passée d’un régime communiste et une économie planifiée à une démocratie libérale. Pendant longtemps, les libéraux polonais ont souligné la réussite éclatante de cette transition : entre 1990 et 2016, le PIB par habitant de la Pologne a été multiplié par 4,5 selon les données de la Banque Mondiale. Cette « narration du succès » a été portée par des médias nationaux tels que Gazeta Wyborcza, un journal très lu encore aujourd’hui, mais désormais d’opposition.

Justement, que s’est-il passé en 2015 ? Pourquoi, tout d’un coup, alors que la Pologne avait complètement adopté le modèle démocratique et qu’elle s’était pleinement intégrée parmi les membres de l’Union européenne, une majorité de ses citoyens a choisi de voter pour un parti conservateur et eurosceptique - Droit et Justice (PiS) ? Selon J. Iwaniuk, « la victoire du PiS, c’est la victoire des perdants de la transition démocratique ». En effet, les réformes introduites en 1989 (le Plan Balcerowicz) n’ont bénéficié qu’à une partie de la société polonaise. Les plus aisés ont pu s’enrichir, mais les plus modestes n’ont pas su tirer profit du changement et ont gardé la nostalgie du passé. Le PiS, se revendiquant comme un parti du « peuple » par opposition aux « élites », a gagné, aux dernières élections présidentielles puis parlementaires, la confiance des Polonais les moins aisés.

Une “guerre polono-polonaise”

Il y a toujours eu une division de la société polonaise, c’est presque culturel. Toutefois, cet antagonisme interne a pris une ampleur sans précédent après l’accident de Smoleńsk en 2010 (l’avion présidentiel s’est écrasé alors que le chef de l’Etat, accompagné d’une importante délégation, se rendait à la commémoration du massacre de Katyń de 1940). Le parti PiS a développé une narration de « bons » et « mauvais » Polonais. La société civile est de plus en plus polarisée entre les défenseurs de la politique menée par le gouvernement actuel et l’opposition qui l’accuse de violer l’Etat de droit et les libertés fondamentales (limitation du droit à l’avortement, limitation de la liberté des médias). « Quand on regarde ce qui se passe en Pologne par médias interposés, on a l’impression qu’il y a une guerre civile », commente le correspondant du Monde à Varsovie.

La difficile relation polono-européenne, ou le « Polexit mental »

Aucun parti ne souhaite la sortie de l’UE, mais PiS veut métamorphoser l’Union et en faire une Europe des Nations. Le vice premier ministre Jarosław Gowin est allé jusqu’à dire que si le jugement de la Cour de Justice de l’UE est défavorable à la Pologne, elle pourra l’ignorer. Si jamais cela se produit, nous assisterons à un véritable « Polexit mental », nous dit Jakub Iwaniuk.

On dit souvent que les Polonais sont des euro enthousiastes – le dernier Eurobaromètre indique effectivement que 77% des Polonais se sentent citoyens européens, soit plus que les Français (66%) en 2017. C’est ce que Tomasz Młynarski, ambassadeur de Pologne en France, clame dans une tribune de février 2018 pour contrer la thèse du « Polexit ». Mais ce chiffre ne serait-il que la partie émergée de l’iceberg, une distorsion de réalité ? J. Iwaniuk souligne que le PiS surfe sur la rhétorique d’une Europe de l’Ouest rongée par l’immigration et le multiculturalisme. Face à cet Occident décadent, l’Europe de Visegrad se pose comme la véritable Europe, dernier refuge des valeurs judéo-chrétiennes. Le maître du PiS, Jaroslaw Kaczynski, déclare sans détours que « l’européanisme pour nous, c’est rattraper notre retard sur l’Europe de l’Ouest, mais pas d’en attraper en même temps les maladies ». Ainsi, seuls 49% des Polonais interrogés soutiennent l’accueil de réfugiés, contre une majorité de 79% d’Européens, selon un récent sondage du Pew Research Center.

Est-ce pour autant la Pologne l’homme malade de l’Europe, comme le suggèrent les médias occidentaux dernièrement ? Pour Jakub Iwaniuk, « le coeur du problème européen est plus à Paris et Berlin qu’à Varsovie et Budapest ». L’UE en danger en tant qu’institution a laissé le champ libre à une autre conception de l’Europe, la « démocratie illibérale ».

La radicalisation des jeunes

La Pologne, nation qui a lutté pour son indépendance de concert avec l’Eglise, reste un terrain propice à la radicalisation de jeunes en perte de repères. Sous fond d’une musique patriotique, de plus en plus de mouvements radicaux tirent profit du manque d’éducation civique de la jeunesse et exercent une influence dangereuse aux accents nationalistes, notamment parmi les jeunes supporteurs de football. Jakub Iwaniuk souligne que si « le poids des organisations d’extrême-droite est très minoritaire électoralement, elles font désormais office de colonne vertébrale morale » chez les jeunes issus de milieux défavorisés. Ce constat d’une fracture de la jeunesse est d’autant plus alarmant que « le Polonais qui a du fric pour consommer dans les shopping malls de Varsovie ne se révoltera pas » pour la démocratie, assène Jakub Iwaniuk. Selon lui, il faut attendre encore une ou deux générations pour qu’un changement se produise.

Bâtisseurs de ponts

Vraiment ? La sortie du film Kler, satire des péchés de l’Eglise, fait grand bruit en ce moment : deux Polonais sur trois disent avoir l’intention de voir ce film. Dont une amie d’enfance de Jakub, ardente défenseure de l’interdiction de l’avortement, comme tant d’autres Polonaises de villes moyennes, et qui vient pourtant de liker son dernier article qualifiant le film de prochain carton du cinéma polonais. Il s’agit d’une nouvelle prise de conscience de la société polonaise, qui en suit d’autres. Depuis deux ans, l’opinion publique s’est également saisie du smog, ce brouillard polluant venu des centrales à charbon polonaises, responsables de plus de 5800 décès prématurés par an. Des mouvements de société civile locaux tels que Alarm Smogowy font pression avec succès pour la mise à l’agenda de ce problème de santé publique, au-delà des clivages partisans.

« Le défi n°1 pour la Pologne de demain, c’est d’en finir avec la guerre polono-polonaise », conclut Jakub Iwaniuk. Le nouveau think tank Kultura Liberalna représente bien cette aspiration au dépassement de la lutte stérile PiS-PO, qui a atteint un sommet cet été lors de la catastrophique campagne de communication de l’opposition . Dès lors, quel scénario privilégier ? Si Donald Tusk, ancien premier ministre et chef du parti PO, est pressenti pour faire son grand retour, peut-on parier sur Robert Biedroń, le champion de la communication politique, pour faire s’effondrer deux partis devenus « zombies » ?

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