Commission européenne : une certaine vision de la jeunesse…

, par Dimitri Champion

Commission européenne : une certaine vision de la jeunesse…
Ursula von der Leyen, la présidente-élue de la Commission européenne prendra ses fonctions à partir du 1er novembre 2019. Photo : © European Union 2019 - Source : EP - Sebastien Pierlet

Mardi 10 septembre, Ursula Von Der Leyen a présenté la composition de la Commission européenne qu’elle présidera. Bien que cette composition doive encore passer par la validation du Parlement européen, il s’agit de donner « un nouvel élan pour la démocratie européenne ». Et qui dit nouvel élan, dit nouveaux noms de portefeuille. Si quelques-uns ont déjà été très commentés, (on pense notamment au portefeuille « protéger notre mode de vie européen »), certains plus discrets méritent également le commentaire pour le message politique qu’ils véhiculent et parmi eux le portefeuille « Innovation et jeunesse ».

Les mots ont un sens

« Rien ne devrait recevoir un nom, de peur que ce nom même ne le transforme. » disait Virginia Woolf dans l’un de ses écrits. S’il parait impensable de ne pas nommer un portefeuille, le choix du nom est un marqueur de l’identité de ce dernier et de la politique qu’il sous tendra. Alors on me dira, à juste titre, qu’il ne faut pas surinterpréter le nom. Qu’au-delà des mots il y a la lettre de mission et l’action politique. Mais nier le fait que choisir un nom soit porteur de sens serait également absurde. Qui pourrait penser un seul instant par exemple, qu’un ministère qui aurait en charge « l’accueil humain et décent des réfugiés » et un autre qui se nommerait ministère de « Lutte contre l’immigration invasive et protection de l’identité nationale » porteraient le même message. Le sujet traité serait bien le même. Les services travaillant sur ces sujets seraient bien les mêmes. La manière de le traiter serait probablement très différente. Alors à travers le portefeuille « Innovation et jeunesse » quel message la Commission européenne souhaite-t-elle véhiculer ?

L’Education, la culture et le sport portés disparus

Le portefeuille « Innovation et jeunesse » est censé incarner une nouvelle dynamique à la suite, entre autres, du portefeuille « Education, culture, jeunesse et sport » qui existait dans la Commission Junker. On remarquera donc que ce nouvel élan ne semble pas faire de l’éducation, de la culture et du sport une priorité [1], ces trois mots disparaissant purement et simplement des intitulés des portefeuilles de la Commission Von Der Leyen. Cette disparition est loin d’être anodine. Comment peut-on en effet incarner « un nouvel élan pour la démocratie européenne » si on se refuse à prioriser la construction des piliers nécessaire à une démocratie solide ? L’éducation est le terreau de la pensée critique et l’un des vecteurs les plus efficaces de correction des inégalités sociales. Pourquoi la laisser en jachère ? La culture et le sport sont des vecteurs d’inclusion, de partage, ces fameuses valeurs qui apportent du liant dont on aurait tant besoin dans une société européenne fracturée par le populisme, et trop souvent immobilisée par les divergences. Ursula Von der Leyen aurait-elle oubliée qu’être citoyen, c’est partager en commun la vie de la Cité et avoir envie d’agir pour la Cité ? Comment partager du commun si l’on se refuse à le construire ?

L’innovation et la jeunesse, un costume trop petit pour la jeunesse européenne ?

Si les absences des mots éducation, culture et sport ont un sens, la juxtaposition du mot innovation et jeunesse en a également un. Une âme optimiste jugerait sans doute qu’il s’agit ici de montrer que la jeunesse est le futur de l’Union européenne et sa principale source d’innovation. Cependant, le choix du portefeuille et de sa titulaire, Mariya Gabriel, anciennement chargée de la réforme du droit d’auteur à l’échelle de l’Union, tend à renvoyer la jeunesse à son statut de génération digitale. Et le piège serait justement de croire que la jeunesse n’est que cela. Si la jeunesse est connectée numériquement, elle l’est aussi aux problèmes du quotidien. Si une partie de la jeunesse se rêve en entrepreneur disrupteur technologique au sein de la start-up nation ou d’E-Estonia, une autre cherche d’autres modèles de consommation, hors des murs du capital. Cependant ces jeunesses ne sont pas opposables, car quel que soit le chemin emprunté, la volonté est toujours la même : celle de revendiquer le droit à construire son avenir.

Le chemin de Mariya Gabriel en tant que Commissaire sera sans doute long et semé d’embuches. En tant que jeunes d’Europe, nous ne pouvons qu’espérer qu’elle évitera les deux principaux écueils qui se présentent aujourd’hui devant elle en même temps que le nom de son portefeuille. Le premier, de renoncer à voir les jeunes comme étant des citoyens européens avant d’être une force économique. Le second de ne s’adresser qu’à une fraction de la jeunesse quitte à oublier que l’Europe doit permettre à l’ensemble de sa jeunesse de construire son avenir librement.

Notes

[1La Life Long Learning Platform, regroupant plusieurs acteurs majeurs du secteur de l’éducation a d’ailleurs sorti un communiqué de presse soulignant la disparition apparente de l’éducation, sous le titre « Ursula, where did you hide education ? »

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