Conflit entre Orban et le PPE : l’enjeu pour les Européennes

, par Eric Drevon-Mollard

Conflit entre Orban et le PPE : l'enjeu pour les Européennes
Manfred Weber est le candidat tête de liste pour le Parti populaire européen, pour les élections européennes de mai 2019. Photo : Flickr - European People’s Party - CC BY 2.0

Le conflit latent entre une partie du Parti populaire européen (PPE) et Viktor Orban s’était aggravé depuis que le président hongrois avait mené une campagne d’affichage dénonçant « Bruxelles » et les liens entre George Soros et Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, membre lui aussi du PPE. Le Spitzenkandidat du parti, Manfred Weber, a donc recadré l’impétrant, et finalement l’Assemblée politique du parti a rendu sa décision le 20 mars dernier.

Viktor Orban au pied du mur

Même si certains partis notamment des pays du nord de l’Europe, les plus centristes, étaient favorables à une exclusion, une sanction intermédiaire a été décidée par l’Assemblée du parti : une suspension du Fidesz pour une durée indéterminée. Le parti du Premier Ministre hongrois reste toujours membre du PPE, après avoir présenté des excuses pour sa campagne anti-Juncker, mais ne participera plus aux réunions, aux votes internes et ne pourra plus présenter de candidats à des postes internes.

Jusqu’à maintenant, le PPE, malgré les protestations d’un certain nombre de ses membres, et une divergence importante concernant le rapport à l’Union européenne et à l’immigration, ne s’était jamais résigné à sanctionner l’enfant terrible. Les instances dirigeantes jugeaient qu’il était plus facile de contrôler Viktor Orban en le gardant pleinement intégré au parti, plutôt que de le pousser à rejoindre les partis d’extrême-droite. Mais cette campagne d’affichage qui dénigrait le président de la Commission, fut la fois de trop et a obligé le leader du PPE à se montrer plus ferme. Le risque était aussi de perdre des voix aux prochaines élections européennes, comme en Finlande et aux Pays-Bas.

L’exclure en revanche, aurait été néfaste à la fois pour la perte des 12 députés Fidesz sur 218 élus PPE, mais aussi parce que dans d’autres pays où les sympathisants de centre-droit sont moins modérés, comme la France ou l’Italie, il y avait le risque d’une érosion électorale. Période électorale oblige, une solution médiane, de compromis, finalement propre au fonctionnement des institutions européennes, a été trouvée avec cette suspension, qui pourrait être levée après les élections. A condition que d’ici-là, il ne choisisse pas de s’allier à des partis plus souverainistes ou radicaux…

Viktor Orban ne rejoindra pas les populistes

Viktor Orban rejoindrait-il le groupe de partis populistes ? Cette option est peu probable, malgré des convergences de vue sur les questions d’immigration et d’identité. En effet, quand on s’intéresse un peu au discours du dirigeant de la Hongrie, on s’aperçoit que son projet consiste à changer l’Europe à l’intérieurdu système de partis actuel : rester dans le PPE est une priorité pour lui.

Osons une analogie avec l’autre côté du spectre politique : le Printemps européen, avec Benoît Hamon et Yanis Varoufakis, est sur une ligne aussi radicale que Jean-Luc Mélenchon, mais pense que l’idéologie socialiste peut être imposée de l’intérieur des institutions européennes, quand ce dernier veut renverser la table. Il en va de même pour Viktor Orban : il pense que pour mettre en place une politique très conservatrice, il explique qu’il est préférable de changer l’Union européenne de l’intérieur, en se posant comme le défenseur de la véritable démocratie chrétienne, plutôt que de la détruire comme veulent le faire l’AfD ou le Parti des Vrais Finlandais.

Les reproches d’Orban vis-à-vis du PPE

Le président hongrois cible fréquemment Jean-Claude Juncker dans ses campagnes de communication, mais ce n’est pas avec lui qu’il est en désaccord le plus profond. En effet, Angela Merkel a suscité chez lui une profonde colère lorsqu’elle a ouvert unilatéralement les portes de son pays aux réfugiés, sans consultation de ses partenaires, pour ensuite exiger de leur part d’en accueillir une partie chez eux. Cependant, au vu des liens économiques entre l’Allemagne et la Hongrie, qui est une plateforme de sous-traitance pour l’industrie allemande, il est impossible pour Orban de critiquer ouvertement Merkel : sa colère pourrait signifier la ruine de son pays, si les entreprises allemandes cessaient d’y développer des activités. Il se contente de faire les louanges d’Helmut Kohl, qui était en désaccord avec l’actuelle chancelière, et plus proche de sa ligne politique, pour signifier discrètement son mécontentement.

Orban reproche plus fondamentalement au PPE de s’être laissé dominer par l’hégémonie culturelle des libéraux, à la suite de sociaux-démocrates décrédibilisés par leurs échecs. La droite a abandonné sa critique conservatrice du libéralisme. Viktor Orban le résume ainsi : « Les libéraux se sont battus et ont gagné la bataille des mots. D’abord, la gauche a admis que la démocratie doit toujours être libérale. Chaque fois que les partis libéraux ne remportent pas d’élections, ils proclament immédiatement la fin de la démocratie. Cela oblige la démocratie chrétienne et la social-démocratie à baisser les bras. Ensuite, la social-démocratie meurt, nous assistons actuellement à ses derniers râles en Europe. Si la démocratie chrétienne ne se défend pas contre l’adoption de vocables et de concepts libéraux, elle périra également. » C’est pourquoi il se définit comme illibéral : afin de cibler la famille de pensée qu’il considère comme une menace existentielle pour le conservatisme.

Sa critique est pertinente même pour un libéral : les membres de cette famille politique sont par définition opposés à un Parti Unique et à une pensée unique. Ils sont favorables à ce qu’il y ait des alternances politiques et que l’opposition puisse parfois remporter les élections. D’ailleurs, dans le cas contraire, le régime cesserait d’être démocratique.

La gauche étant largement décrédibilisée aux yeux de l’électorat, avec des socialistes en chute libre et une extrême-gauche qui ne progresse pas, les conservateurs, quoi qu’on pense de leurs idées, sont la seule alternance crédible pour faire respirer la démocratie et laisser au peuple la possibilité de renverser le camp au pouvoir. Aux États-Unis les deux grands partis se définissent d’ailleurs autour de cette opposition libéralisme/conservatisme, même si les deux camps tendent à se radicaliser depuis l’arrivée de Trump au pouvoir. Le PPE est le grand parti de droite des institutions européennes, il est donc bien placé pour s’assurer que ce conservatisme ne dérive pas vers une idéologie réactionnaire et anti-démocratique sur le modèle d’Erdogan en Turquie. Pour ce faire, il doit modérer le discours excessif d’Orban, refuser ses diatribes anti-Bruxelles, mais remuscler le discours trop proche de l’ALDE de Juncker.

Orban résume l’enjeu pour son parti : « Mes chers amis, au cours des quatre dernières années, nous avons dirigé l’Europe. Nous devons l’assumer. Nous devons prendre la responsabilité de n’avoir pas été capables de garder les Britanniques dedans et les migrants dehors. Pourquoi, en 2011, nous avions seize pays avec des dirigeants du PPE et aujourd’hui seulement six ? Il n’y a pas moyen d’embellir ce bilan. Les faits sont les faits. » Ces interrogations sont pertinentes, au PPE d’y répondre, au niveau européen, d’une manière qui n’instrumentalise pas les institutions européennes comme boucs-émissaires. Il est pertinent de chercher à les améliorer, à faire cesser certaines dérives, mais justement, la solution est de donner plus de pouvoir au Parlement et à la Commission, au lieu de laisser autant de pouvoir au Conseil et à l’intergouvernemental. Les réponses aux dysfonctionnements que déplore Viktor Orban ne trouveront pas de réponse en redonnant plus de pouvoir aux états membres, mais plutôt en portant au niveau européen son souci de valoriser l’identité particulière de notre continent, certes, dans un souci d’en dégager des frontières extérieures, mais aussi de faire dialoguer les différentes identités qui le composent, et de rester bien-veillant à l’égard des cultures étrangères.

L’enjeu du PPE : résorber la ligne de fracture entre les partis de l’est et de l’ouest

Comme l’ALDE et le PSE, le PPE est traversé par une ligne de fracture entre les partis membres de l’est et ceux de l’ouest. Les premiers sont moins vigilants sur la corruption et sur une ligne plus identitaire, contrairement aux seconds, qui suivent une ligne plus ouverte et multiculturaliste. Si le PPE veut éviter une hémorragie en direction des populistes qui l’obligerait à gouverner avec une grande coalition avec l’ALDE et le PSE, qui saperait encore plus la confiance des citoyens, il n’a pas le choix : il doit reprendre la main pour que la synthèse de la droite ne se fasse pas autour de Viktor Orban, de ses idées complotistes, de son clientélisme et de son mépris pour l’état de droit. C’est une tâche ardue qui attend Manfred Weber pour diriger la campagne électorale de la droite lors des élections européennes : il faut qu’il tienne la ligne de crête entre des partis nationaux avec des sensibilités très différentes, ne froisser aucune des sections nationales, tout en satisfaisant des électorats éloignés. Le candidat du PPE doit dans le même temps être très vigilant sur les dérives d’Orban, et ne pas hésiter à le critiquer publiquement lorsqu’il porte atteinte à la liberté d’expression et à l’état de droit. Il en va de la crédibilité du parti, qui doit être irréprochable pour pouvoir critiquer les mêmes dérives, présentes chez les populistes, mais aussi chez certains membres de l’ALDE en France ou en Roumanie.

Si elle veut gagner les européennes, la droite doit s’unir

Quelles seraient les lignes de ce compromis ? L’état de droit est constitutif de l’Union européenne, il n’est pas négociable. L’honnêteté des hommes politiques et leur séparation du monde économique non plus. L’économie de marché fait consensus partout, heureusement. La question migratoire et l’attitude face à la Russie divisent en revanche l’est et l’ouest, et sert de carburant à la popularité d’un Orban comme aux populistes. Le compromis raisonnable, qui semble s’esquisser d’ailleurs, sera donc d’adopter une ligne plus protectrice des frontières extérieures de l’Union européenne, et de mettre plus en avant les racines et les valeurs traditionnelles de notre civilisation commune. La position face à la Russie doit aussi faire l’objet d’un compromis : il faut défendre résolument l’Ukraine et exiger l’application des accords de Minsk, mais ne pas s’aligner sur les Etats-Unis face à un partenaire stratégique de premier plan. La levée de sanctions qui pénalise tout le monde doit être envisagée sérieusement, sous la condition d’un processus d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne.

Le PPE doit modérer le radicalisme d’Orban, tout en construisant un récit politique qui intègre une identité et des racines partagées, mais s’affirmer simultanément comme un grand parti en faveur de la construction européenne : une union sans cesse plus étroite, grâce aux marchés et aux institutions, mais aussi grâce à une culture commune. S’il réussit la synthèse et l’union des droites, en s’inspirant de Sebastian Kurz en Autriche, il peut espérer augmenter son nombre de députés par rapport au mandat Juncker, et surtout résorber la vague populiste anti-européenne qui nous menace tous.

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