Conflit israélo-palestinien : l’Union européenne toujours sur le banc de touche

, par Jules Bigot

Conflit israélo-palestinien : l'Union européenne toujours sur le banc de touche
Illustration Téo Manisier

La région israélo-palestinienne a encore une fois été le théâtre d’affrontements entre communautés juives et arabes. Ces affrontements n’ont pas tardé à faire réagir les opinions publiques de nombreux pays occidentaux, dans lesquels ont été organisées de vastes mobilisations de soutien à l’une ou l’autre partie. Cependant la réaction de l’Europe en tant qu’Union a tardé à arriver et s’est révélée bien timide.

Un nouvel embrasement dans la poudrière

Les affrontements qui ont eu lieu ces dernières semaines dans la région font suite à une série de périodes de tensions entre avril et mai 2021. C’est cependant au mois de mai que le conflit s’est réellement embrasé, conduisant à une escalade de violences qui n’avait pas été observée depuis 2014 dans la région. Deux raisons peuvent expliquer cette soudaine tension entre les deux communautés. Tout d’abord, une mobilisation populaire autour de six familles palestiniennes menacées d’expulsion dans le quartier de Cheikh Jarrah à Jérusalem-Est, un arrondissement fréquemment érigé en martyr de la politique de colonisation menée par certains israéliens. La population palestinienne du quartier accuse en effet les “colons israéliens“ de s’accaparer, maison par maison, rue par rue, le contrôle du quartier afin que celui-ci soit in fine occupé que par une population juive.

L’autre élément qui a conduit à une montée des tensions entre communautés est la limitation d’accès à l’esplanade des Mosquées et à la mosquée d’Al Aqsa à 10 000 personnes. Cette restriction d’accès à l’un des hauts lieux de la communauté musulmane intervient en plein cœur du ramadan, l’une des périodes les plus importantes de l’année pour cette même communauté. Face au barrage des forces de l’ordre israéliennes, de nombreux musulmans se sont vu refusés l’accès à l’esplanade, conduisant à des frictions et à des affrontements faisant près de 500 blessés au soir du 10 mai. Les groupes armés palestiniens, dont le Hamas, n’ont pas tardé à s’impliquer dans cette recrudescence des violences.

Jusqu’au cessez-le-feu, accepté par les deux parties le 21 mai 2021, ce ne sont pas moins de 4000 roquettes qui ont été lancées par le Hamas et ses alliés sur des intérêts israéliens. De l’autre côté, en Israël, le “Dôme de fer“ mis en place en 2010 et censé permettre d’intercepter les roquettes lancées vers Jérusalem par le Hamas et ses alliés dans la bande de Gaza, a plutôt bien fonctionné compte tenu de la puissance de feu à laquelle il a été soumis. Israël ne s’est cependant pas contenté d’intercepter les roquettes du Hamas et de ses alliés. Le pays, alors encore dirigé par Benjamin Netanyahou, qui a depuis vu une coalition inédite menée par Naftali Bennett lui ravir le pouvoir suites aux récentes élections, a conduit une série de bombardements intensifs de la bande de Gaza. Certains, comme la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme, considèrent que ces bombardements peuvent constituer des “crimes de guerres“ tant le nombre de victimes civiles a été important, et les preuves que les bâtiments visés étaient des cibles militaires faibles. Ces semaines d’affrontement entre israéliens et palestiniens ont fait près de 240 morts, la majorité à Gaza, avant qu’un cessez-le-feu n’entre enfin en vigueur le 21 mai.

Les réactions en Europe

Face à cette recrudescence des violences, les opinions publiques européennes n’ont pas tardé à se manifester. En France, 22 000 personnes se sont retrouvées à travers le pays pour afficher leur soutien à la cause palestinienne, malgré une interdiction d’organisation de la manifestation à Paris par la préfecture de police. Une interdiction qui a par ailleurs beaucoup fait réagir, certains y voyant un musellement de la démocratie, tandis que d’autres y voyaient la preuve d’un soutien par le gouvernement français du gouvernement israélien.

En Belgique, on a pu compter 3 000 manifestants pro-palestiniens, 3 500 à Berlin ou encore 180 000 à Londres. Ailleurs, au Canada, des manifestants pro-israéliens et pro-palestiniens se sont affrontés lors d’un défilé le 16 mai dernier, conduisant à 15 arrestations. Cette importante réaction des opinions publiques occidentales s’est largement étendue aux réseaux sociaux.

La réponse des chefs d’États et de gouvernements occidentaux et plus précisément européens a été, elle, plus discrète. La majorité des chancelleries occidentales et européennes se sont en effet contentées d’une condamnation des violences dans la région et d’un appel au retour au processus de paix. C’est notamment le cas de Jean-Yves Le Drian, dans un tweet publié quelques jours après les premiers affrontements, mais également du ministère des Affaires étrangères estonien. Leur homologue allemand a pour sa part condamné le Hamas, estimant que le mouvement islamiste palestinien avait “délibérément provoqué“ les troubles en cours dans la région, et était donc à l’origine des souffrances des peuples israéliens et palestiniens, appelant le mouvement à déposer les armes, à négocier un cessez-le-feu et à s’asseoir à la table des négociations.

Les réactions les plus tranchées sont cependant venues d’autres pays. Tout d’abord la République tchèque qui n’a pas hésité, sous l’impulsion de son Président de la République Miloš Zeman, à afficher son soutien à Israël en hissant le drapeau bleu et blanc sur la façade du château de Prague. Le ministre des Affaires étrangères tchèque a renchéri par un tweet rappelant que son pays avait toujours soutenu Israël depuis sa création en 1948. La Hongrie, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Peter Szijjarto, s’est également illustrée en soutenant fermement Israël, n’hésitant pas à critiquer l’Union européenne et les Nations Unies pour leurs positions “extrêmement injustes“ à l’égard de l’État hébreu.

A contrario, le Parlement irlandais a voté une motion, adoptée à l’unanimité, qualifiant la politique israélienne “d’annexion de facto“ des territoires palestiniens. Une annexion, comme le rappelle l’un des membres du Dáil Éireann, John Brady, “totalement illégale“ en droit international. Un amendement visant à expulser les diplomates israéliens a même été proposé, sans toutefois recueillir un soutien majoritaire. Cette décision de qualifier la politique d’occupation de territoires palestiniens par les Israéliens “d’annexion“ est une première pour un pays membre de l’Union européenne. Comme le souligne un autre parlementaire irlandais, Richard Boy Barrett, ce soutien du pays à la cause palestinienne est en partie dû au fait que l’Irlande a elle aussi connu dans le passé “l’oppression d’une puissance occupante“.

Du côté de l’Union européenne, la réponse a été relativement timide. L’unanimité étant requise pour pouvoir s’exprimer de manière conjointe sur un sujet, il était difficile pour Josep Borrell, le Haut représentant aux affaires étrangères de l’UE de réussir à mettre d’accord des pays aux positions aussi divergentes et tranchées que l’Irlande, la Hongrie ou encore la République tchèque sur un texte commun. Le communiqué issu de la réunion des ministres des Affaires étrangères des États membres s’est contenté d’être évasif et peu ferme, condamnant les tirs de roquette, appelant Israël à la mesure et à la retenue dans sa réponse, ainsi qu’à la cessation des violences. Mais même ce texte court et peu ambitieux n’a pas su faire l’unanimité auprès des ministres européens. La Hongrie s’est ainsi retirée de la déclaration commune, estimant cette dernière “partiale et déséquilibrée“ et d’ajouter qu’elle n’était “pas d’une grande aide, en particulier (…) quand les tensions sont si fortes“.

L’impuissance chronique de l’UE en matière diplomatique

Cette incapacité de l’Union européenne à se positionner unanimement et fermement sur un sujet aussi important que le conflit israélo-palestinien pose à nouveau la question du système de vote au Conseil européen sur les thématiques de politique étrangère, mais également celle de la légitimité de Josep Borrell à son poste de Haut représentant de l’Union. La diplomatie européenne et son Haut représentant se sont en effet montrés impuissants à plusieurs reprises ces derniers mois. D’abord face à la Russie lors de la visite de Josep Borrell en février dernier, puis lors de l’épisode biélorusse qui fut le parfait exemple du peu d’attention porté par certains dictateurs aux potentielles sanctions européennes, et enfin dans l’incapacité de l’UE à surmonter ses divisions pour sanctionner collectivement la Turquie en décembre dernier.

Ces événements sont autant d’exemples de l’incapacité de l’Union européenne à s’affirmer en tant qu’acteur puissant de la scène internationale, alors même que la présidente de la Commission Ursula Von der Leyen avait affirmé que son mandat serait “géopolitique“. Sur la question des affrontements entre Israéliens et Palestiniens aux mois d’avril et de mai 2021 l’impuissance européenne est d’autant plus regrettable que celle-ci avait les leviers pour agir. En effet, comme le rappelait Johannes Hahn, alors commissaire européen à l’Élargissement et à la Politique européenne de voisinage et actuellement attaché au Budget et à l’Administration, l’UE “est (…) le bailleur de fonds le plus fiable et le plus important de la Palestine“. Parallèlement, l’Union européenne est le premier partenaire commercial d’Israël. En effet en 2020, 38,8% des produits importés par Israël provenaient de l’Union européenne, tandis que 29,3% des produits exportés par Israël avaient pour destination l’UE. Dans ce cadre, on aurait pu imaginer que Bruxelles puisse mettre en place des mécanismes de sanction ou de contrainte pour ramener les deux belligérants à une situation de paix relative, nécessaire à toute avancée dans le processus de paix.

Les choses pourraient néanmoins changer dans les années à venir. L’Allemagne, le pays avec le plus de poids au Conseil européen, s’est en effet positionné en faveur d’une réforme du système de vote du Conseil sur les thématiques relevant des affaires étrangères, afin que cette institution ne soit plus “prise en otage“ par le veto de tel ou tel pays, comme ce fut régulièrement le cas au cours des dernières années. Cette demande de réforme avait d’ailleurs été relayée par Ursula Von der Leyen lors de son discours sur l’état de l’Union en 2019. Mais tant qu’une réforme concrète du système de vote au Conseil européen sur les questions de politique étrangère n’est pas engagée, et celle-ci peut prendre du temps tant certains États sont attachés à leur souveraineté nationale, l’Union européenne semble condamnée à rester le “nain“ géopolitique décrit par Guy Verhofstadt dans son livre “Le mal européen“ (2016).

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