Mais qu’est-ce que l’identité européenne ? L’établissement d’une conscience européenne s’est dérobé sous la pression des intérêts économiques souverains. Plus que jamais aujourd’hui, avec la montée du national populisme partout en Europe, elle semble hors de portée. Pourtant, si une culture européenne peine à affleurer, pouvons-nous la créer ? De nombreuses questions que nous discuterons dans ce cycle d’articles.

Il n’y a pas actuellement d’identité culturelle européenne. Tous les idéaux dont ce projet européen est initialement porteur, la paix, la démocratie, la défense des Droits de l’Homme, ne sont plus associés à l’idée d’Europe que la plupart de ses citoyens s’en font aujourd’hui. L’Europe a perdu de sa substance. Le fossé entre ses décideurs et son peuple se creuse. Ce dernier n’appréhende pas l’Europe comme vecteur de ses idéaux. Ces grandes valeurs humanistes, dont plus que jamais nous avons besoin, se sont effacées dans la construction européenne au profit d’impératifs économiques. Le marché commun supplante le droit des travailleurs de ce marché. Les enjeux financiers des politiques agricoles communes priment sur la préservation de notre environnement et de notre qualité de vie.

L’Europe des intellectuels

Pourtant à l’origine, l’Europe unifiée est un rêve de paix. Et un fantasme humaniste certes. Les « Etats-Unis d’Europe » pour reprendre l’expression consacrée de Victor Hugo, sont nés de la volonté d’intellectuels européens aux XVIIIe et XIXe siècles, voyageant dans le monde, de penser un espace d’échanges de cultures, d’idées, d’individus. Voltaire visite l’empereur prussien Frédéric II et Catherine II de Russie reçoit Diderot. Les idées humanistes, sous l’influence des Lumières, fleurissent partout dans le monde occidental. En Amérique du Nord tout d’abord, les treize colonies britanniques marquent d’une pierre blanche leur indépendance face à la Grande-Bretagne, le 4 juillet 1776 et se fédèrent pour former les Etats-Unis d’Amérique. Quelques années plus tard en Europe, la Révolution française en 1789 est applaudie par bon nombre d’intellectuels du Vieux continent, malgré les représailles que les monarques en place font peser sur eux. Le philosophe allemand Immanuel Kant, lui-même, voyait en cet évènement, la marque d’un progrès de l’Humanité. Dès lors, comment ne pas nourrir l’ambition semblable d’une fédération des Etats en Europe pour mettre un terme aux conflits historiques qu’ont connu ces pays ?

Puis, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les atrocités commises pendant les deux guerres enjoignirent les décideurs politiques à tout mettre en œuvre pour qu’un tel désastre n’ait plus lieu. Les « Etats unis d’Europe » ne sont plus seulement une utopie aspirant à la paix sur le continent, mais l’instrument de celle-ci, destiné à outrepasser les conflits nationalistes.

L’Europe des technocrates : une Europe économique

Malheureusement, de la théorie à la pratique, les mesures prises pour l’établissement d’une Union européenne furent essentiellement économiques. En témoigne par exemple, l’établissement de la CECA, la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, premier jalon de la construction européenne, qui permit aux six pays ayant ratifié le traité de Paris en 1951 de créer un marché commun desdits matériaux. Les développements suivants furent tout autant économiques. Les deux traités signés à Rome en 1957 établissent d’une part la Communauté Economique Européenne (CEE) pour la création d’un marché commun et de l’autre la Communauté Européenne de l’Energie Atomique (CEEA), dite Euratom, rendant possible la coordination de la recherche en matière d’énergie nucléaire. On remarque distinctement une succession d’intégration économique sectorielle. Il faudra attendre 1962 pour qu’apparaissent les premiers règlements portant sur une Politique Agricole Commune (PAC).

Les fondements idéologiques ont donc été très rapidement dépassés par les intérêts économiques. Une autre lecture de l’histoire permet de le comprendre. Elle ne se fonde pas sur les désastres passés des deux guerres mondiales, mais sur les perspectives économiques du Vieux continent face aux autres puissances économiques mondiales. En effet, les Etats européens avaient tout intérêt à s’unir pour remédier au morcellement économique de l’Europe. Une union à l’échelle européenne permet de peser sur la scène internationale en s’affranchissant d’un trop grand nombre de frontières et donc de taxes douanières. Dans un contexte de guerre froide latent, cette union devient impérative afin que l’Europe puisse trouver sa place entre deux bloc émergents l’URSS et les Etats-Unis. Pourtant, malmenée par des dogmes antagonistes, le libéralisme versus le communisme, l’Europe n’a pas su faire valoir sa propre idéologie.

D’autre part, mêmes les élargissements successifs des frontières européennes semblent moins soumis à la volonté de créer un espace de paix que de faire croître la puissance économique européenne. L’exemple le plus probant, et toujours polémique, est celui du Royaume-Uni. Le pays qui ne souhaitait pas être mis à l’écart du marché commun, dépose sa première candidature en 1961, observant avec envie la croissance des Etats membres de la CEE. Or, il ne voulait pas renoncer à ses relations privilégiées avec les pays du Commonwealth. C’est pourquoi Harold Macmillan, alors premier ministre britannique, réclamait de nombreuses entorses aux règles communautaires. Charles de Gaulle, qui par deux fois posa son veto à l’entrée de la Grande-Bretagne, voyait d’ailleurs en elle, le « cheval de Troie des Etats-Unis », fustigeant son manque d’« esprit européen ». A ce titre, les prochaines actualités, à la suite de la promesse du Premier ministre David Cameron d’un référendum sur la sortie de l’Union européenne. en 2015, attesteront ou non de la véracité des propos du Général de Gaulle.

Quant aux critères auxquels sont soumis les pays candidats à l’Union européenne, dits critères de Copenhague, leurs exigences sont d’autant plus économiques que politiques. Au nombre de trois, il s’agit du critère économique, du critère politique et enfin du critère de la reprise de l’acquis communautaire. Le second, politique, implique la présence d’institutions stables garantissant la démocratie et les Droits de l’Homme. En accord avec le projet idéologique européen, il est donc hautement légitime. Au contraire, le critère économique, qui requiert l’existence d’une économie de marché viable, fonde à nouveau le débat de l’adhésion sur un plan économique. Idem pour celui de la reprise de l’acquis communautaire : un état doit se plier aux objectifs communautaires notamment en matière de stabilité économique et monétaire.

Rome ne s’est pas faite en un jour, l’Europe non plus

Parallèlement à cela, les fondements institutionnels les plus élémentaires qui facilitent la naissance d’une conscience européenne ont moins de trente ans ! La citoyenneté européenne n’est instituée qu’en 1992 avec la ratification du traité de Maastricht, qui crée par la même occasion l’Union Européenne. L’espace Schengen, qui permet la mobilité des Européens est effective depuis 1995 seulement. La monnaie unique est en circulation depuis moins de vingt ans. Tous ces éléments essentiels à l’émergence d’un sentiment européen sont bien postérieurs aux jalons économiques.

Alors, on peut reprocher, très justement, à ses instigateurs de ne pas avoir établi plus tôt le terreau nécessaire à l’émergence d’une conscience européenne. Mais, avait-on seulement le choix ? Face aux intérêts divergents des Etats, à leur volonté de conserver la pleine jouissance de leur souveraineté, l’économie n’était-elle pas la seule porte d’entrée ? Le moyen le plus simple pour unifier l’espace ? Or, le problème est le suivant : le projet européen a été porté uniquement par des élites, qu’elles soient intellectuelles ou politiques. Des élites qui n’ont pas su communiquer les ressorts idéologiques de leur projet, tandis que la réalisation de celui-ci n’a pris forme que par des aspects politiques et économiques. Le refus d’une constitution européenne en 2004 suite aux referendi français et néerlandais, c’est-à-dire au sein de deux pays fondateurs de la CECA, illustre ce manque de communication des enjeux idéologiques européens.

Finalement, si la construction de l’Europe était une pyramide, celle-ci serait renversée. Plutôt que de se baser sur le socle d’une identité culturelle ou idéologique européenne commune et défendue de tous, elle ne s’appuie que sur des fondements économiques. La pyramide de l’Europe, qui tête à l’envers repose sur son sommet économique, connaît un équilibre précaire. Elle qui ne peut supporter le poids de ses institutions, de par notamment son absence de conscience populaire, vacille sous les bourrasques eurosceptiques.

Et nous y voilà. Près d’un demi-siècle après la déclaration de Robert Schuman et des décennies de construction européenne, le constat est affligeant. Des députés eurosceptiques siègent au Parlement européen. Pour beaucoup d’adhérents aux idées nationales populistes, l’Etat-nation semble en effet être une bien meilleure réponse à la mondialisation et à la crise économique actuelle. Et, ce national populisme présent dans de nombreux Etats d’Europe, se nourrit justement du malaise identitaire européen.