Il y a dans l’histoire du football européen une catégorie de nations qu’on appelle rarement par leur nom. Ces pays qui n’ont jamais vraiment eu une identité simple à défendre. La Belgique, divisée entre Flandre et Wallonie depuis plus d’un siècle. Les Pays-Bas, port d’entrée historique de l’Europe, ouverts par vocation et crispés par réaction.La Suisse, quatre langues, vingt-six cantons, et une tradition de neutralité qui n’empêche pas les violences symboliques. Ces trois pays ont en commun un taux d’immigration parmi les plus élevés d’Europe occidentale, une extrême droite qui fait pression sur le débat national, et des sélections de football qui incarnent, souvent malgré elles, une autre idée du collectif.
Belgique : la nation impossible a trouvé son équipe
Il y a quelque chose d’absurde et de beau dans les « Diables Rouges ». La Belgique est un pays qui ne sait pas trop s’il existe. Elle a battu des records de vacance du pouvoir, elle est traversée par une ligne de fracture linguistique que les institutions peinent à suturer depuis des décennies. Pourtant, cette nation improbable a produit, entre 2014 et 2022, l’une des meilleures générations de l’histoire du football mondial.
Romelu Lukaku, né à Anderlecht de parents congolais. Vincent Kompany, né à Uccle d’un père congolais et d’une mère belge. Michy Batshuayi, Youri Tielemans, Leandro Trossard, la liste des joueurs aux origines africaines, antillaises ou d’Europe du Sud est longue comme le bras. La « Génération dorée », comme on l’a appelée, est aussi une génération diverse : dans ses origines, dans ses langues, dans ses trajectoires.
Ce qui est frappant dans le cas belge, c’est que cette diversité a fonctionné comme un ciment là où tout le reste divisait. Un supporter flamand et un supporter wallon pouvaient difficilement se retrouver sur grand-chose.
Mais, à partir du moment où la sélection joue, ils se retrouvent chez les « Diables Rouges », ensemble. L’équipe nationale a ainsi rempli, sociologiquement, une fonction que les institutions politiques belges ont échoué à assumer. A savoir, produire un sentiment d’appartenance commune.
Le « Vlaams Belang », principale force d’extrême droite flamande, est globalement moins virulent que ses homologues français ou allemands sur la composition des sélections. Peut-être parce que le football en Flandre est davantage structuré autour des clubs (Anderlecht, Bruges, Gand) que de la sélection nationale. Peut-être parce que s’attaquer à Lukaku ou Kompany (actuellement coach du Bayern Munich), très populaire au pays, aurait été électoralement suicidaire. Quoi qu’il en soit, les « Diables Rouges » ont traversé la décennie 2010 en offrant à la Belgique une identité par défaut, qu’aucun gouvernement de coalition n’avait su formuler.
Pays-Bas : de Gullit à Gakpo, un héritage qui se porte
Aux Pays-Bas, la question est plus ancienne. Amsterdam a été, dès le XVIIe siècle, une ville de réfugiés et de marchands venus de toute l’Europe. La colonisation a ensuite fait venir, des siècles plus tard, des centaines de milliers de Surinamais, d’Antillais, d’Indonésiens. Les années soixante-dix ont amené des travailleurs marocains et turcs. Les Pays-Bas ont construit leur identité nationale sur l’idée de tolérance et d’ouverture. Une idée qui a toujours coexisté avec des formes de discrimination bien documentées.
Sur le terrain, cette histoire s’est traduite à travers les histoires des légendes locales que sont Ruud Gullit, Frank Rijkaard ou encore Patrick Kluivert. Ces derniers ont été les premières grandes figures d’une sélection orange portée par les descendants des anciennes colonies. La génération actuelle continue de porter cette lignée à travers notamment Cody Gakpo et Ryan Gravenberch. Les joueurs de Liverpool sont nés respectivement de parents ghanéens et d’origine surinamaise et sont les têtes d’affiche de leur sélection.
Ce contexte rend d’autant plus saisissante la trajectoire politique néerlandaise des deux dernières décennies. Geert Wilders a construit son empire électoral sur un discours anti-islam et anti-immigration qui a progressivement normalisé des positions longtemps considérées comme marginales. Sa victoire aux législatives de novembre 2023 a marqué un tournant.
Pourtant, le football néerlandais n’a pas bougé, les « Oranje » continuent de recruter dans les mêmes quartiers, les mêmes académies en suivant les mêmes trajectoires migratoires qui ont toujours fourni leur ossature à l’équipe.
La tension entre le récit politique dominant et la réalité sportive est ici particulièrement visible. Un électeur de Wilders peut applaudir Gakpo tout en soutenant des politiques qui rendraient plus difficile pour les parents de Gakpo d’avoir immigré aux Pays-Bas. Cette contradiction existe, elle est simplement tue, dans les tribunes comme dans les urnes.
Suisse : Xhaka, Shaqiri et le refus de choisir
La Suisse est peut-être le cas le plus sous-estimé de ce trio. En 2018, lors de la Coupe du monde en Russie, Granit Xhaka et Xherdan Shaqiri ont marqué contre la Serbie. Tous deux d’origine albanaise du Kosovo, ils ont célébré leurs buts avec le geste de l’aigle à deux têtes, symbole albanais. La scène a déclenché une polémique internationale sur le mélange des nationalités et des identités dans le football. La FIFA a infligé des amendes. Mais aucun des deux joueurs ne s’est excusé du geste.
Cette anecdote illustre ce qui rend la sélection suisse unique : elle est, plus que toute autre, le produit d’une superposition d’identités que l’administration n’a pas cherché à effacer. La Suisse naturalise depuis longtemps des joueurs nés ailleurs, par le mariage, la résidence de longue durée, parfois par voie directe. Son équipe reflète en cela la réalité démographique d’un pays où près de 40 % de la population est étrangère ou d’origine étrangère.
L’UDC (Union démocratique du centre), première force politique du pays et porteur un programme de restriction migratoire et de défense de l’identité helvétique, a régulièrement instrumentalisé les questions d’appartenance. Mais la sélection suisse, elle, n’a pas attendu l’autorisation idéologique. Avec Xhaka au milieu, Shaqiri à l’aile, et une défense composée de joueurs aux passeports aussi divers que leurs patronymes, la Nati a atteint en 2021 son meilleur résultat en Coupe du monde moderne (quart de finale). Elle a prouvé qu’une équipe peut être hybride et fonctionner malgré ses contradictions, mais aussi avec elles.
La force des nations qui s’assument plurielles
Ce que Belgique, Pays-Bas et Suisse partagent, au-delà de leurs différences structurelles, c’est une expérience longue et documentée de la diversité. Une sélection nationale en est le reflet vivant. Leurs extrêmes droites respectives ont bien tenté d’opposer une vision homogène de la nation à cette réalité composite. Mais sur le terrain, la réponse a été pragmatique : on prend les meilleurs joueurs disponibles, et on gagne.
La leçon n’est pas que le sport résout les problèmes politiques. Mais il les rend visibles sous un autre angle. Là où la politique identitaire fonctionne par exclusion, en désignant l’étranger comme menace, la diversité comme faiblesse, le football de haut niveau fonctionne par intégration fonctionnelle. Le résultat est le critère, pas l’origine. Dans cet espace-là, les nations qui ont accepté de se regarder en face, avec toutes leurs migrations, semblent produire quelque chose que les autres peinent à imiter.
Belgique, Pays-Bas, Suisse : trois pays qui n’ont jamais eu le luxe d’une identité simple. Mais trois équipes qui, peut-être pour cette raison, savent mieux que les autres ce que « jouer ensemble » veut vraiment dire.
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