De l’audacieuse et surmontable question des langues de l‘Europe (1/2)

, par François Hublet

De l'audacieuse et surmontable question des langues de l‘Europe (1/2)

L’Europe des langues est un espace complexe et encore incomplètement exploré ; pourtant elle est l’une des clefs de l’avenir d’une Europe politique, et sans aucun doute la condition nécessaire de son unité. La première partie de cet article explore les états de fait et les études réalisées dans ce domaine ; la seconde formulera des propositions plus spécifiques.

On a beaucoup écrit sur le plurilinguisme. On n’a eu de cesse de vanter les indiscutables mérites d’une Europe polyglotte, s’enrichissant demain du mélange des idiomes comme elle s’enrichit aujourd’hui du mélange des cultures. On n’a pas oublié, non plus, le revers de la médaille linguistique et culturelle, ces écueils du repli entre soi des communautés linguistiques, qu’elles fussent majoritaires ou minoritaires, au contraire la détresse de ceux dont la langue n’est reconnue nulle part, ni même les réticences plus ou moins rationnelles des citoyens eux-mêmes. On a abondamment discouru de la préservation des langues régionales, de l’impasse du tout à l’anglais, comme on a coutume de le nommer, enfin on a discuté d’un usage possible de l’esperanto.

Et il convient maintenant de parler de tout cela à la fois.

Il manque en effet à l’Union européenne, et qu’importe d’ailleurs qu’on se plaçât ou non dans une perspective fédérale, une véritable politique publique des langues. Le Parlement européen, de longue date coutumier de débats multilingues, auxquels contribuent plus d’un millier de traducteurs diplômés auprès de députés rompus à l’exercice (Martin Schulz, Guy Verhofstadt, Daniel Cohn-Bendit parlent chacun au moins trois langues couramment), a intégré ce fonctionnement que beaucoup estiment pourtant encore utopique.

Car la réalité des cinq plus grands États de l’Union se traite aujourd’hui de manière strictement monolingue, poussant certains à prétendre – à tort – qu’un multilinguisme réel sur la scène publique européenne est impossible, voire détruirait les cultures et les identités propres des citoyens. Pourtant, il suffit d’observer la situation belge ou suisse pour constater que cette affirmation, loin d’être tirée de principes raisonnables ou de l’expérience, est plutôt méconnaissance des faits et négation d’une certaine intelligence humaine. L’Europe développée, interconnectée, éduquée du XXIe siècle n’a donc aucune raison d’y voir un obstacle insurmontable.

Une telle politique linguistique menée à l’échelle de l’Europe remplirait deux objectifs distincts, mais nécessairement complémentaires : d’une part, offrir à l’Union la possibilité d’une intercompréhension maximale, dans les domaines économique, politique, social, éducatif, scientifique et artistique, et dont le bénéfice financier se doublerait d’une émulation culturelle plus grande [1]. ; d’autre part, entretenir la diversité linguistique, en ce qu’elle est une dimension centrale de la diversité de la pensée elle-même , tout autant qu’un pan important de la liberté de l’individu.

Le rapport rédigé en 2005 par le professeur genevois François Grin au profit du Haut Conseil de l’évaluation de l’école est certainement, à ce jour, le document le plus complet dont nous disposions pour évaluer l’impact de diverses politiques linguistiques à une échelle continentale ; mais celui-ci révèle surtout, préalablement à son exploration des plus-values économiques de ces diverses politiques, un certain nombre de déséquilibres qu’il est opportun de rappeler ici : l’actuelle prédominance de l’anglais, tout particulièrement, laquelle donne aux entreprises et aux citoyens anglophones, tant par leur maîtrise de la langue que par leur capacité à occuper massivement les marchés de l’enseignement et de la traduction, un véritable privilège dans le domaine économique ; et occulte parfois, du même fait, le rayonnement économique et culturel des autres langues européennes.

Finalement, la tendance actuelle de l’anglais à se banaliser, à devenir partie des compétences minimales d’une certaine élite qualifiée, témoigne à la fois du caractère indispensable de son apprentissage et de sa valeur ajoutée de plus en plus faible : dans un monde où tout cadre, tout professeur, tout étudiant se doit de se l’approprier, l’anglais reste une exigence, mais non plus un moyen de se démarquer.

C’est dans ce sens qu’on différenciera la question européenne de la question mondiale ; alors que l’anglais est devenu langue de l’économie, de la finance et du commerce sous l’influence décisive des États-Unis d’Amérique et du Royaume-Uni dominants dans ces secteurs, il serait absurde et contre-productif de prétendre atteindre brusquement à cette hégémonie : cet anglais-ci est devenu global, langue des sciences et des techniques de ce siècle, langue de l’informatique qui s’en est saisi comme d’une norme, pour ne plus s’en défaire. Cet anglais-ci fait une référence unique pour un monde, et tant mieux. Toutefois il ne résout en rien la problématique de l’Europe, laquelle est aussi politique ; du reste, quoique le commerce mondial soit anglophone, le commerce européen n’a pas nécessairement à l’être – les quatre premières économies européennes parlent quatre langues différentes [2] . Il s’agit de déterminer, non quelle est la place de l’anglais dans le commerce international, mais ce que l’Europe désire pour elle-même, dans cette petite région du monde qu’elle occupe, à une échelle plus restreinte, plus démocratique et éminemment culturelle.

Le rapport Grin étudie trois scénarios : celui, évoqué plus haut, d’une domination de l’anglais encouragée et développée par l’Union ; un second axé sur un plurilinguisme renforcé, qui reviendrait à institutionnaliser les perspectives actuelles du Conseil de l’Europe ; un troisième consistant à l’adoption de l’esperanto comme langue neutre et transnationale. Tout naturellement – et c’est une évidence lorsque l’on prend en compte la facilité d’apprentissage et l’égalité de traitement qu’impliquerait le choix de l’esperanto –, le professeur Grin conclut en la faveur du troisième. Le Haut Conseil commanditaire du rapport étouffera quelque peu, dans son commentaire, ce dernier aspect. Hélas, la reconnaissance de l’esperanto se heurte trop souvent à son statut de langue construite ; il ne peut, en France, ni être présenté au baccalauréat ni n’a été véritablement enseigné, depuis le début de son histoire déjà centenaire, en dehors d’associations dédiées ; ce, avec les conséquences néfastes que l’on verra.

Mais c’est probablement en combinant ces trois scénarios que l’on parviendrait à une solution de fait ; l’enseignement de l’anglais comme employé au niveau global, celui des autres langues européennes comme vecteur politique, économique et culturel fondamental, enfin l’officialisation d’un ou plusieurs idiomes neutres et transversaux. Dans tous les cas, faire naître une génération bilingue, pleinement capable de s’exprimer dans au moins deux langues indifféremment l’une de l’autre, est indispensable, et certainement réalisable à moyen terme, pour autant qu’on s’en donnât les moyens ; déjà on a érigé le bilinguisme scolaire [3] comme indispensable – tout en accordant aux élèves des lycées, en France, à peine deux ou trois heures de cours hebdomadaires –, et le trilinguisme scolaire comme nécessaire.

La langue anglaise, et elle seule, peut aujourd’hui prétendre être devenue omniprésente par la diffusion de l’internet, et il ne faut maintenant réaliser le même exploit pour les autres langues du continent, afin que les langues étrangères existassent avant tout en dehors de l’école, qui ne peut assurer qu’une partie de cet apprentissage. Pour assurer un échange linguistique et culturel au sein de l’Union, c’est à la fois sur un véritable effacement des frontières, sur la prise de conscience de cet espace commun, véritablement alloué aux Européens sans autre limite que leur propre volonté, et sur la mobilisation des étudiants et des salariés qu’il faut se concentrer. Le programme Erasmus, les divers baccalauréats binationaux et l’Office franco-allemand pour la jeunesse assurent un rôle déjà considérable dans ce sens.

Mais quid, par exemple, d’un programme européen d’échanges touchant les professeurs de langue, imposant aux jeunes diplômés de passer un ou deux ans à enseigner leur propre langue dans un lycée étranger, et fournissant par là un afflux constant de professeurs natifs autant qu’une formation élargie des enseignants et de véritables vocations ? Quid de la promotion par ce biais de langues moins diffusées, des professeurs danois, grecs ou roumains proposant une ouverture linguistique élargie aux élèves d’Espagne, de France ou d’Allemagne ? Quid encore de la création de lycées et d’universités véritablement européens, polyglottes, où l’enseignement se ferait en trois ou quatre langues et mélangerait étudiants de tous pays ? Quid d’une politique des langues d’Europe par l’Union en dehors des classifications et des administrations de chaque État ? Quid enfin de la reconnaissance des langues minoritaires, bien souvent oubliées ou maltraitées lorsqu’elles sont dialectes ou isolats, complètement ignorées lorsqu’elles sont langues d’immigration ?

Notes

[1Ce que l’on appelle, en matière de linguistique, l’hypothèse de Sapir-Whorf

[2À savoir respectivement l’allemand, le français, l’anglais et l’italien.

[3Entendons par là apprentissage d’une langue étrangère en plus de la sienne, non maîtrise équivalente de deux langues distinctes.

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