De la complexité sous-estimée de l’euroscepticisme

, par Darius Farman, Traduit par Loris Birkemeyer

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De la complexité sous-estimée de l'euroscepticisme

Loin de l’impression d’homogénéité transmise par les médias, il existe une multitude d’euroscepticismes qui sous-tendent des positions très différentes à l’égard de l’intégration européenne. Considérer l’euroscepticisme comme une seule et unique doctrine politique ne pose pas seulement un problème conceptuel, mais également un problème politique.

L’euroscepticisme : la nouvelle norme ?

À bien des égards, l’année 2017 a confirmé l’avènement d’un âge d’or pour les mouvements eurosceptiques à travers le continent. Bien qu’ayant rencontré moins de succès qu’anticipé, le parti allemand Alternative für Deutschland, le parti autrichien Austrian Freiheitliche Partei Österreichs, le Front National en France ou encore le parti néerlandais Partij voor de Vrijheid ont tous reçu un soutien populaire exceptionnel lors des dernières élections et ont fait une percée remarquable dans leur parlement respectif. En outre, le contrôle qu’ils exercent sur le calendrier politique a augmenté de manière significative par la prépondérance croissante des discours eurosceptiques dans les médias, comme nous le montrent plusieurs exemples à travers l’Europe : au Royaume-Uni, en Suisse, en République Tchèque ou en Pologne. Les Eurosceptiques semblent être partout.

Cette impression d’omniprésence est cependant trompeuse. Car il n’existe pas de bloc idéologique cohérent qui pourrait être désigné par le terme “euroscepticisme”. Au contraire, celui-ci est devenu une catégorie fourre-tout allègrement utilisée par certains journalistes et personnalités politiques enclins à transformer des problèmes complexes et multidimensionnels en récits manichéens. Une observation sommaire des discours dits eurosceptiques révèle au contraire leur diversité et parfois même leur incompatibilité ; il faudrait donc parler d’euroscepticismes. Mettre l’accent sur cette multiplicité n’a pas seulement une pertinence conceptuelle, mais également une dimension politique : le nouveau consensus eurosceptique pourrait bien ne pas exister du tout.

Défricher la jungle des euroscepticismes

En bref, le terme “euroscepticisme” est un chaos conceptuel. La littérature scientifique ainsi que les récents événements politiques en Europe mettent l’accent sur une dimension trop souvent négligée : quel est l’objet de ce scepticisme ? Autrement dit, que représente la partie “Euro” du mot “Euroscepticisme” ? Il est crucial de faire une distinction entre l’opposition à l’idée européenne (l’Europe en tant que réalité géographique et politique au niveau de laquelle des actions communes peuvent être entreprises) et l’opposition à l’Union européenne (l’objet politique tel qu’il existe aujourd’hui). En se basant cette distinction, quatre sensibilités majeures peuvent être identifiés.

La première qui vient à l’esprit est souvent l’euroscepticisme radical. Il s’agit d’une opposition fondamentale à l’Union européenne et à toute forme d’idée européenne. Même si cette forme d’euroscepticisme existe assurément au sein de la population, sa visibilité dans les médias est marginale dans la mesure où la plupart des groupes eurosceptiques prônent généralement une Europe différente. En ce sens, un euroscepticisme de nature révisionniste est plus courant, rassemblant ceux qui sont contre l’Union européenne mais soutiennent une autre manifestation de l’idée européenne.

Par exemple, l’hostilité qui existe aujourd’hui au Royaume-Uni est sans doute davantage dirigée vers les dimensions politiques et supranationales de l’Union européenne, plutôt que le marché unique auquel il cherche aujourd’hui désespérément à accéder. Ces “Europes alternatives” peuvent varier considérablement (espace économique européen élargi, Europe des régions, Europe des nations, États-Unis d’Europe…) et le degré d’euroscepticisme qu’elles reflètent dépend autant de leur compatibilité avec l’Europe actuelle que de leur disposition à faire des compromis en vue de pouvoir la réformer. À leur tour, ces facteurs permettent de distinguer ceux qui sont prêts à se retirer d’une Union européenne perçue comme trop distante de leur modèle préféré (les rétracteurs) de ceux déterminés à rester au sein de la structure dans le but de la transformer de l’intérieur (les transformateurs).

Ainsi, l’euroscepticisme révisionniste conteste l’ordre constitutionnel de l’UE, tel que le rôle des États dans l’Union ou la finalité du processus d’intégration. L’euroscepticisme pragmatique a perdu de sa pertinence depuis que la Communauté européenne est devenue une Union à la finalité explicitement politique. À l’inverse, l’euroscepticisme fédéraliste est devenu un phénomène marquant depuis les années 1990. Cette forme d’euroscepticisme se fonde sur la question essentielle de la distribution des compétences entre un niveau (proto)fédéral (l’Union européenne) et ses composants (les États membres), question à laquelle les eurosceptiques fédéralistes répondent la nécessité d’avoir moins d’Europe.

Contrairement aux formes radicale et révisionniste d’euroscepticismes, la contestation eurosceptique fédéraliste ne remet pas en jeu l’existence même d’une structure supranationale ; en lieu et place de ceci, l’opposition a lieu au sein même de la structure, ce qui implique sa légitimation implicite. Similairement aux traditionnelles lignes de clivage présentes dans les Etats fédéraux, tels que les États-Unis d’Amérique ou la Suisse, entre les forces centralisatrices et décentralisatrices, l’euroscepticisme fédéraliste conteste l’attribution des politiques et des compétences.

Ces dernières années, certains programmes politiques nationalistes ont défendu une position eurosceptique de nature révisionniste rétractrice ; le UK Independence Party (UKIP) au Royaume-Uni et le Front National en France, en particulier, ont inlassablement réclamé des référendums nationaux sur la sortie de leur pays de l’Union européenne. Parallèlement, d’autres mouvements politiques ont privilégié des positions eurosceptiques fédéralistes, tel que le parti autrichien Freiheitliche Partei Österreichs ou le parti italien Movimento 5 Stelle, préférant critiquer la distribution de compétences entre l’UE et les États membres, par exemple en matière de politique agricole ou monétaire. Étonnamment, ces programmes sont tous étiquetés comme eurosceptiques, alors que leurs critiques sont d’une nature fondalement différente. La démonstration la plus manifeste de leur divergence peut être observée au Parlement européen, où les groupes eurosceptiques demeurent durablement fragmentés en raison, entre autres, d’un ferme désaccord idéologique.

Les implications

Les derniers paragraphes ont tenté de mettre en lumière la complexité et la diversité des revendications et programmes politiques amalgamés dans la boîte noire de l’euroscepticisme. En décrivant trop souvent l’euroscepticisme comme un bloc idéologique soudé et cohérent, les acteurs politiques et les journalistes contribuent à la confusion ambiante plutôt que de fournir les outils conceptuels appropriés nécessaires à la compréhension de la complexité de la politique européenne. Pire encore, en se référant aux eurosceptiques comme s’ils formaient une force politique homogène, ils permettent à différents groupes eurosceptiques de maintenir l’illusion d’un consensus eurosceptique. Ce faisant, cela leur permet de mobiliser bien au-delà de leurs bases militantes traditionnelles, obtenant ainsi des niveaux de soutien en apparence inégalés malgré le fait que leurs programmes respectifs ne soient pas nécessairement compatibles.

Paradoxalement, il semblerait donc que les forces en faveur de plus d’Europe ou d’une Europe fédérale sont précisément celles qui pourraient bénéficier d’une clarification conceptuelle. Cela leur permettrait, d’une part, de dissiper l’impression d’omniprésence de l’euroscepticisme et, d’autre part, d’en dissocier la sensibilité fédéraliste dont ils ont besoin pour un débat sur la distribution des compétences. Il est temps de reconnaître la complexité de l’euroscepticisme et d’embrasser toutes ses implications pour la politique européenne.

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