Les réactions sont vives à la suite des récentes réunions et tractations de l’Eurogroupe au sujet de la situation de la Grèce. Réaction de David Soldini, un Européen en colère.

S’il fallait qualifier vos méthodes, je dirai qu’elles sentent mauvais. Elles sont de la même nature que cette odeur nauséabonde qui envahit l’Europe depuis quelque temps. Nous en sommes collectivement malades et personnellement je ressens une certaine honte à me dire européen, à avoir milité pour une Europe que vous êtes en train, aujourd’hui encore, d’humilier.

Vous n’êtes pas seuls, naturellement. Et si l’on est en droit de penser que même vos proches alliés sont un peu gênés après tant d’outrecuidance de votre part, ils ne bronchent pas, comme d’habitude. Pourtant, ce que vous avez fait ce week-end est parfaitement minable.

Rappelons donc vos hauts faits de ce début de semaine. En deux mots, comme prévu, les autorités grecques se sont présentées à la réunion de l’Eurogroupe, présidé officiellement par Jeroen Djisselbloem et gouverné officieusement par Wolfgang Schäuble, après un intense week-end de travail, avec la Commission, et en particulier les services de Pierre Moscovici qui avaient rédigé un projet de déclaration. Tout le monde était confiant, le compromis presque sûr.

Arrivés à la réunion, quelle ne fut pas la surprise des Grecs de découvrir que le document sur lequel ils avaient travaillé avait disparu et qu’à sa place se trouvait un nouveau document, inédit, qui ne faisait que répéter la doxa Schäuble ! Une certaine rengaine, qui pourrait se formuler ainsi : « Rien, vous n’aurez rien, rien ne changera, l’élection grecque est nulle et non avenue et on continue le programme d’avant ». Ce programme, c’est celui qui depuis la crise, maintient l’Europe au bord de la dépression, asphyxie économies et ménages, tandis que toutes les autres économies du monde ont repris leur croissance. Mais cette fois-ci, Wolfgang Schäuble et Jeroen Djisselbloem ne se sont pas contentés d’inventer de nouvelles lois de l’économie auxquels pas un seul économiste sérieux ne peut croire. Ils ont décidé également de réinventer la démocratie européenne.

Quel que soit l’avis que l’on peut avoir sur le fond de cette affaire, et même si l’on est suffisamment idéologue et aveugle pour croire que la doxa de l’austérité produira, comme par miracle, quelques résultats dans un futur proche ou lointain, ce type de méthode devrait conduire aux démissions immédiates des pieds nickelés intéressés. Les ministres, s’ils avaient encore quelque dignité auraient du demander de suspendre la réunion et Jeroen Djisselbloem aurait eu à rendre des comptes. En réalité, rien de tout cela n’a eu lieu, et on doit remercier le ministre grec de bien avoir voulu communiquer au grand public les pièces à conviction de cette énième farce européenne. Yanis Varoufakis, le nouveau ministre des Finances grec, après avoir rappelé à ses homologues les lois élémentaires de la macro-économie, donne désormais des leçons de transparence à ses collègues, si habitués à l’entre soit et au secret. Il a en effet décidé de publier les papiers de Pierre Moscovici et de Wolfgang Schäuble sur son compte twitter, montrant d’une part à quel point les institutions européennes vivent dans la cacophonie la plus complète, et d’autre part la mauvaise foi de ses interlocuteurs et l’ignominie de leurs méthodes.

Jeroen Djisselbloem et Wolfgang Schäuble devraient renoncer à prononcer le mot « Europe », qui leur va si mal. Cela fait des mois qu’ils haranguent l’opinion en s’autoproclamant hérauts de l’Europe, responsables parmi les responsables, et voilà que l’on découvre, au détour d’une réunion, qu’ils se comportent comme des écoliers farceurs. Après des mois de calomnies et de provocations, visant à défendre un programme économique qui ne marche pas, les voilà réduit à des tours de passe-passe dignes d’une cour d’école pour essayer d’asseoir leur autorité. Ils sont tous deux pourtant suffisamment expérimentés – respectivement vingt et quarante ans de vie politique – pour savoir que ce type de méthode se pratique ne peut pas être décemment érigé en méthode de gouvernement. Ils devraient aussi savoir que l’autorité en politique se reconnaît naturellement, sans qu’il soit besoin de recourir à des astuces de chef de clan. Enfin, ils devraient également comprendre le sens du mot « responsable », dont ils usent et abusent pourtant.

Cette histoire est en réalité révélatrice d’un certain mal européen. Les nécessaires contre-pouvoirs s’éteignent progressivement, les journalistes écoutent sans comprendre, les politiques et technocrates renoncent à répondre aux questions qui les gênent et Bruxelles semble parfois flotter dans un monde qui n’existe pas.

Malheureusement pour le citoyen européen, ce monde rêvé s’adapte mal à la réalité et les cures économiques qu’il produit ne font que comprimer chaque jour davantage l’économie européenne, tandis que les démocraties engendrent des monstres que l’on croyait mort depuis longtemps.

Pour ma part, je ne suis pas d’accord pour laisser ces incompétents détruire le plus beau projet politique conçu par l’homme. Je ne suis pas d’accord pour sacrifier ma génération et la suivante sur l’autel d’une austérité sans queue ni tête au lieu d’envisager l’avenir avec optimisme et rechercher la croissance là où elle se trouve. Je ne suis pas d’accord avec une politique économique construite sur le modèle d’une morale punitive et répressive.

J’aurais aimé écrire tout cela à Jeroen Djisselbloem. J’ai cherché longuement un contact en vain, une situation qui ne facilite pas le dialogue avec le citoyen européen.