Déclenchez l’Article 7 contre mon pays

, par Radu Dumitrescu, Traduit par Lorène Weber

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Déclenchez l'Article 7 contre mon pays
Place de la Victoire, Bucarest, pour la Fête de l’Europe le 9 mai 2018. La place de la Victoire est le lieu phare des protestations populaires contre le gouvernement dans la capitale roumaine. © Radu Dumitrescu

Le 1er janvier 2019, mon pays est censé prendre la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne [1] pour la première fois depuis qu’il a rejoint l’Union en 2007. Depuis plus d’un an, la sphère politique roumaine (l’opposition comme les partis au pouvoir) a largement appelé à l’unité pour promouvoir « les intérêts nationaux et l’agenda » de la Roumanie pendant ses six mois de présidence.

Protestations et ordonnances

Dans le même temps cependant, le gouvernement de coalition PSD-ALDE (sociaux-démocrates et démocrates-libéraux) a systématiquement utilisé ces appels à l’unité pour faire taire les critiques sur ses agissements (parmi lesquels une altération profonde, prolongée et toujours en cours des lois relatives au fonctionnement du pouvoir judiciaire, qui ont renforcé les pouvoirs du ministre de la Justice et lui ont donné le contrôle sur des procureurs soi-disant indépendants). Ces mêmes changements impliqueraient que le président du Parti social-démocrate de Roumanie, deux fois condamné par la justice (mais pourtant toujours Président de la Chambre des Députés), Liviu Dragnea, s’en sortirait sans être inquiété.

Il y a deux ans, des protestations se sont élevées pour s’opposer à de tels changements, le plus célèbre étant l’ordonnance d’urgence n°13, qui vise à pratiquement dépénaliser les abus de pouvoir des agents de la fonction publique et des hommes politiques si le préjudice infligé aux finances publiques n’a pas excédé 42 000 €. S’en sont suivies les plus grandes manifestations depuis la révolution de 1989, avec des foules arborant des drapeaux européens et appelant « Mutter Merkel » à l’aide. De violentes répressions policières ont répondu aux protestations du 10 août 2018, pendant lesquelles la gendarmerie roumaine a fait libre usage de gaz et de violences, entraînant l’hospitalisation de 500 personnes et s’attirant les critiques de la Commission européenne, du Département d’Etat des Etats-Unis, et d’autres partenaires internationaux.

Aujourd’hui, il apparaît clairement que la Roumanie ne peut pas remplir correctement les exigences requises par la Présidence du Conseil de l’UE. Cela a été avancé par le Président roumain lui-même, plus que jamais en désaccord avec le gouvernement, déclenchant la panique dans les capitales européennes.

Il n’y a aucun programme, ni aucune compétence – dans la mesure où le professionnalisme et la compétence sont mal vus par le Parti Unique. Le ministre en charge des Affaires européennes, qui était peut-être le membre le plus compétent d’un cabinet honteusement composé de populistes fonctionnant au copinage, a démissionné (ou a été poussé vers la sortie), à l’occasion d’un énième scandale en coulisses du PSD. Ce même parti avait renvoyé deux Premiers ministres en raison de leur volonté affichée de ne pas obéir à Dragnea.

Roexit ?

La Roumanie est un spécimen rare dans la famille européenne, dans le sens où le pays n’a aucun parti eurosceptique visible, que ce soit à l’extrême-gauche ou à l’extrême-droite. En fait, il n’a pas vraiment d’extrême-gauche ou d’extrême-droite. Cela s’explique en partie par le fait que le parti dominant des sociaux-démocrates a tellement embrassé l’électorat susceptible d’écouter des appels nationalistes, xénophobes ou anti-UE, le tout avec un populisme nationaliste et économique à peine voilé, qu’il n’y a pas de place pour l’émergence de partis extrémistes classiques. Jusqu’ici, le PSD est parvenu à maintenir son contrôle sur des électeurs âgés, ruraux et moins éduqués, mais la récente prise de bec avec Bruxelles pourrait convaincre les pragmatiques leaders sociaux-démocrates que le temps est venu d’appuyer sur la gâchette de l’euroscepticisme et du nationalisme. Les eurodéputés de gauche les plus hardis ont déjà commencé à parler d’une « civilisation roumaine » supérieure à celle de l’Europe de l’ouest.

Il est devenu évident que le gouvernement PSD-ALDE de la Roumanie ne s’intéresse pas à l’opinion de sa population ou de ses partenaires extérieurs. Alors qu’il présente aux seconds des affirmations mensongères de coopération, de paix intérieure et d’Etat de droit, il envoie la police piétiner et gazer les premiers. Un rapport récent du Mécanisme de Coopération et de Vérification (dépeint comme une conspiration anti-Roumanie par les porte-paroles du PSD), qui surveille l’Etat de droit en Roumanie et en Bulgarie, a réprimandé la première et félicité la seconde, dans un renversement des rôles qui s’est produit depuis que le PSD est revenu au pouvoir en 2016 et s’emploie à démanteler toute forme d’indépendance judiciaire.

Pour toutes ces raisons, la seule solution qu’à Bruxelles de traiter le gouvernement mafieux et véreux au pouvoir en Roumanie est de déclencher l’Article 7 et de priver le pays de ses fonds européens (qui soutiennent plus de 60% des investissements publics en Roumanie, dans la mesure où le budget de l’Etat est dilapidé en retraites et en salaires en hausse des travailleurs publics) ou de ses droits de vote au Conseil.

Article 7 et trahison

Pour rappel, l’Article 7 du Traité de l’Union européenne (TUE) prévoit une procédure d’infraction qui condamne puis sanctionne les Etats membres en cas de violation des droits fondamentaux garantis par l’UE. Il a été introduit pour permettre à l’Union d’agir sur des pays et dirigeants qui seraient gouvernés par la xénophobie et des tendances autoritaires, comme c’est le cas aujourd’hui en Hongrie et en Pologne. L’application de l’article 7 aurait pour conséquence de démettre un Etat de ses droits de vote au Conseil. En ce moment, le débat fait rage en Roumanie : est-ce de la trahison de la part des eurodéputés roumains de dévoiler les agissements du gouvernement devant le Parlement européen et la Commission ? Une telle question est débattue parmi les pro-Européens (et les fédéralistes en particulier), et la réponse est on ne peut plus évidente : bien sûr que non !

Le gouvernement d’un pays n’est pas son peuple, et toute critique dirigée contre lui ne concerne pas le pays dans son ensemble. Prétendre le contraire serait méconnaître ce que l’UE représente, et comment un système de gouvernement démocratique fonctionne. Et c’est exactement ce que populistes et nationalistes présentent à l’électorat : haine, peur et mensonges, tout en s’emparant de tous les fonds européens qu’ils peuvent. Nous l’avons vu en Hongrie, nous l’avons vu en Pologne, et il est temps pour tout le monde de le voir en Roumanie.

Alors, utilisez l’Article 7 contre mon pays. Privez-nous, pour le moment, de notre présidence du Conseil de l’UE. Privez-nous de nos droits de vote. Reprenez les fonds européens, de peur qu’ils ne tombent entre les mains cupides de politiciens corrompus, maintenus au pouvoir par les ignorants et les craintifs parce qu’ils agitent le drapeau et accusent les étrangers. En plus de cela, renvoyez le PSD et leurs alliés de l’ALDE de leurs familles politiques européennes respectives, même si le coût électoral doit être salé.

A mes compatriotes, je dis ceci : vous êtes manipulés par un faux sentiment d’unité invoqué par ceux qui vous maintiennent dans la pauvreté et l’ignorance depuis 1989. Aimer votre pays ne signifie pas défendre ses escrocs devant d’indiscrets regards étrangers. Aimer votre pays signifie faire tout ce que vous pouvez pour débarrasser votre communauté de tels escrocs, pour que vous puissiez enfin vous élever comme un membre de la famille européenne. La corruption n’est pas la honte nationale, c’est la maladie nationale. Cette fois-ci, cependant, nous ne sommes pas seuls contre elle : et Bruxelles en est le remède.

Notes

[1Ndlt : Le Conseil de l’Union européenne (souvent abrégé en « Conseil », à ne pas confondre avec le Conseil européen et le Conseil de l’Europe) réunit les ministres des Etats membres de l’UE. C’est l’une des deux institutions législatives de l’UE, avec le Parlement. La présidence du Conseil est tournante (tous les 6 mois) et est assurée tour à tour par un Etat membre de l’UE.

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