« Construire l’Europe, c’est déconstruire les nations ». Guillaume Bucherer n’est pas de cet avis et répond par le présent article à un article de Ferghane Azihari, opposant l’Europe fédérale au fait national.

Il faut saluer le courage de M. Ferghane Azihari, qui dans un précédent article du Taurillon, publié le 8 novembre dernier, intitulé « L’Europe est un projet de dénationalisation et tant mieux ! », a déclaré : « Construire l’Europe, c’est déconstruire les nations ».

L’article a le mérite de proposer un point de vue franchement osé : le projet d’Europe fédérale doit être rationnel, or les nations européennes sont fondées sur l’irrationalité. Donc pour fonder l’Europe fédérale, il faudrait faire disparaître les nations.

Si l’opinion est hardie, elle n’en est pas moins dangereuse pour les positions pro-européennes. Une telle proposition, que certains qualifieront d’extrémiste (on appelle à la destruction des nations), dressera les peuples contre l’idée même d’une union européenne et mettra en difficulté les tenants d’une Europe fédérale, démocratique et subsidiaire.

Des nations indispensables à l’Union

« Le fait national est incompatible avec le projet européen ». Mais qui a signé les traités fondateurs créant l’Union européenne ? Si l’Union demande à ses nations « qui vous a fait duc ? », elles lui répondront « qui t’a fait roi ? » ! Que les nations ne soient pas éternelles, c’est un fait. Mais leur disparition a toujours été le fruit de défaites militaires ou de catastrophes naturelles. Allez dire aux populations que leur nation « irrationnelle » est incompatible avec le projet européen, elles choisiront bien vite...

Le troisième partage de la Pologne, l’annexion de l’Ukraine zaporogue ou la création du Grand-duché de Finlande dans l’Empire russe ont détruit les structures étatiques, ce qui a humilié les nations. Aujourd’hui, elles se sont précipitées vers le modèle européen. Pourquoi ? Parce qu’en dehors de la prospérité qu’il apporte, ce modèle respecte fondamentalement les nations et leur manifestation institutionnelle : les Etats. Aussi intégrée que soit la société civile européenne, elle restera fondée sur les nations qui la composent. L’Histoire est jalonnée d’exemples d’empires ayant voulu terrasser les nations. Les empires sont morts, les nations sont restées. La révolution européenne, c’est précisément de construire un empire à la fois avec les nations (le Conseil), le peuple (le Parlement) et l’intérêt général de l’union (la Commission). Tâche ardue mais possible si l’on comprend que chaque partie du triptyque est indispensable à l’autre.

« L’Europe ne sera jamais une nation », sans quoi nous recommencerions l’épopée tragique du nationalisme. Si elle n’est pas une nation, elle sera une fédération, mais il faudra bien que cette Europe ait des frontières. Cette notion semble faire peur à M. Ferghane Azihari qui y voit une résurgence nationaliste, donc forcément xénophobe. Mais on ne se définit que par rapport à l’Autre. Par peur d’exclure, nous ne nous définissons pas. Terrible erreur : quand on ne sait pas qui on est, on est soit schizophrène, soit amnésique. L’Union européenne serait donc la seule entité au monde à ne pas pouvoir se définir ? Autant dire qu’elle ne suscitera aucune adhésion. Qui adhèrerait à un fantôme ? Se définir, c’est choisir, c’est exclure... au moins, c’est exister.

L’Union européenne n’est pas qu’un projet rationnel, et c’est tant mieux !

Il est question de « patriotisme constitutionnel », où des notions comme la « démocratie », « l’Etat de droit » et « les Droits de l’Homme » seraient le socle de valeurs communes, dont M. Ferghane Azihari pense qu’elles sont universelles. Là aussi, il faut comprendre que ces valeurs n’ont rien de naturel : elles sont le lent produit d’une civilisation plurimillénaire et les Européens y sont très attachés. Mais croire un instant qu’elles suffiraient à conquérir les cœurs est d’une « touchante naïveté ». C’est nier la part essentielle des symboles, des traditions, de l’Histoire, bref, de la culture, qui nécessite d’autres vibrations que la seule « raison ». Retirer à l’homme sa part d’irrationalité, c’est le réduire, c’est le nier. C’est être soi-même irrationnel quand on construit un projet politique. C’est s’exclure du champ de l’Humain. Si l’on veut un attachement à l’Union, c’est par les symboles, les actions fortes, notre histoire, que tout ceci passera. Et par la prospérité, sans qui le projet n’a pas de sens. Ce qui doit changer, plutôt que les Etats, ce sont les mentalités des gens qui les composent, ceux-là qui sauront engendrer la même fierté quand le drapeau français et le drapeau européen flotteront ensemble sur nos succès militaires, scientifiques et économiques.

Empire et nations peuvent et doivent coexister

La nation serait une construction irrationnelle et il faudrait passer outre pour ne garder que la Raison, moteur du projet européen. Mais la nation est précisément le fruit de la raison, certes primitive, qui émancipe un territoire et le peuple qui l’habite de la tutelle politique d’une entité vue comme extérieure. Elle est le fruit historiquement parallèle et consubstantiel de la création d’un Etat. Elle est tout sauf de l’idéologie, elle est la pure « Raison d’Etat ». C’est la raison qui empêche aujourd’hui le passage à un degré supérieur d’intégration européenne.

Même muée en empire, Rome a prospéré en gardant les dieux, les institutions, les droits des peuples conquis. La durabilité des institutions romaines aura été le fruit d’un subtil équilibre entre l’Empire et ses nations. Aussi noble que soit l’idée impériale, elle a fini par consacrer au même rang que les Romani d’autres populi à l’instar des Burgondes, des Wisigoths, des Bulgares et des Francs. L’empereur, origine de tous les honneurs, distribue le titre de rex aux chefs qui, notamment après Constantin, se rangent sous la coupe romaine. Naît ainsi un premier monde impérial se reposant sur un « fait national ». Aujourd’hui, ce sont les Nations qui portent cet Empire pacifique d’un genre nouveau. L’idée impériale ne meurt qu’en l’absence de vision, d’idéal, notions ne se nourrissant guère uniquement de la raison, qui étouffe l’idéalisme. Or, les tenants de l’approfondissement européen sont des idéalistes. Et c’est une bonne chose.

Traiter l’Etat de « vulgaire instrument » et les nations « d’avortons » ne suffit pas à démontrer l’inutilité d’une entité qui paradoxalement a vu naître en son sein les droits de l’Homme ou l’Etat de droit, des valeurs auxquelles il faudrait uniquement rattacher l’Union européenne. Et c’est faire peu cas de la signification des drapeaux, des armées, ou des équipes sportives, que d’affirmer le contraire.

M. Ferghane Azihari, par une telle position, vous dresserez tous les peuples contre leur civilisation, car faire le choix entre l’Europe et les nations, c’est opposer une partie à un tout, un composant à une construction, une culture-fille à sa civilisation-mère. L’Europe, ce sont ses nations, les nations sont l’Europe. Vous divisez ce qui ne fait qu’un.

Les nations ne détruiront pas le projet d’une Europe fondée sur la seule raison et les institutions, une Europe fade, non signifiante, creuse, terriblement vide, si peu humaine. Un tel projet mourra de lui-même. En effet, un organisme a besoin d’un cerveau, mais aussi d’un cœur. Pour vous, les cœurs n’ont pas leur place dans le projet européen. Et les nations auxquelles ces derniers se raccrochaient ? Elles doivent disparaître. Dès lors, à quoi adhérer, si ce n’est à une hypothèse intellectuelle suffisante pour les salons, mais dérisoire pour les populations ? Pas un seul mot de l’unité civilisationnelle, qui elle seule peut transcender nos différences culturelles. Pas un mot de nos frontières, nos symboles, ni même d’une communauté de destin. Détruire les nations ? C’est enterrer avec elles le projet d’une Europe unie.