Prononcé devant le Parlement européen, le discours sur l’état de l’Union 2026 d’Ursula von der Leyen a fixé les grandes priorités politiques de l’exécutif européen pour l’année à venir. Axée sur la productivité, la simplification administrative et les enjeux géopolitiques récents, cette allocution dessine les arbitrages de la Commission européenne face aux défis industriels, climatiques et sécuritaires du moment, passant sous silence le quotidien et les préoccupations des citoyens.
Le maître mot : PRODUCTIVITÉ
Comment ne pas commencer par ce qui a constitué le véritable fil conducteur de cette allocution : la recherche de productivité à travers le détricotage progressif de décennies de réglementations, d’acquis sociaux et de protections environnementales.
Énième apologie des désormais presque saints paquets omnibus, Ursula von der Leyen appelle, une fois de plus, à soulager les entreprises de leur charge administrative. Entre culte de l’innovation et obsession de la « simplification », le discours de la présidente de la Commission, teinté d’un néolibéralisme à peine dissimulé, vante les retombées de 12 Omnibus censés faire économiser « 12 milliards d’euros par an » à l’Union. Mais à quel prix ? Pas un mot n’est dit sur les coûts humains et environnementaux induits, ne serait-ce qu’en matière de santé publique.
En effet, alors que l’Europe progresse depuis des décennies dans la défense des travailleurs, il est d’intérêt public de rappeler que ces textes visent à éroder les conventions collectives et les protections durement conquises par les syndicats. Enfin, alors que la communauté scientifique, à l’image du GIEC, nous alertent sans relâche sur l’impact des intrants nocifs, l’Omnibus n° 10 vise à alléger les contrôles et restrictions sur les pesticides, ouvrant grand la porte aux substances cancérogènes et aux polluants éternels sur le marché européen.
Le climat dans tout ça ?
Comme rattrapée par la réalité, après l’appel à la productivité viennent les conséquences désastreuses du réchauffement climatique illustrées par le bilan mortifère de l’été que l’Europe vient de connaître. 12 millions de tonnes de récoltes perdues, 35 000 morts durant les vagues de chaleur successives, des centaines de milliers d’hectares de forêts calcinés mais ces conséquences tragiques ne mèneront pas à la création d’une stratégie s’attardant aux causes profondes de ces dernières soit le questionnement de notre manière de vivre et de consommer. Non, elles mèneront à la création d’un système d’assurance, la Climate Insurance Alliance (Alliance pour l’assurance climatique), d’un plan contre les vagues de chaleur, le European Heatwave Plan (Plan européen contre les vagues de chaleur), ainsi que d’une stratégie pour lutter contre la pénurie d’eau, la European Water Initiative (Initiative européenne pour l’eau). Une activité qui est la bienvenue mais une relative passivité susceptible d’avoir de graves conséquences.
Du social mais pour qui ?
Après avoir martelé que l’UE ne transige pas avec ses valeurs et après une vague évocation sur les 10 ans de la proclamation, par le Parlement européen, du socle européen des droits sociaux visant à améliorer la vie des citoyens, c’est le manteau de la gestion migratoire que revêt l’aspect social du discours. En effet, la Présidente de la Commission rappelle le soutien de l’UE envers l’Espagne après la crise migratoire de Ceuta puis insiste sur le fait que les frontières de l’UE doivent être gérées de manière européenne, mais pour quoi faire ?
Dans la continuité de son discours, von der Leyen annonce alors la création du European Response Framework (Cadre européen d’intervention) qui, par le renforcement de Frontex, semble s’inscrire dans la continuité du nouveau pacte européen sur l’asile et la migration adopté en juin 2026 et qui a notamment pour objectif de muscler les contrôles aux frontières et faciliter les retours, bafouant par ailleurs les droits de celles et ceux qui aspirent à une vie meilleure mais qui fait le bonheur de la Commission et sa « réduction de 55% de l’immigration illégale » dont la Présidente se félicite. En recherche de légitimité pour durcir la politique migratoire sous couvert d’intégration européenne, la Commission tente de perpétuer ses activités en Méditerranée, sous-traitant les expulsions via les « hubs » de retours et autres « chasses à l’homme » qui, semble-t-il, ont de beaux jours devant eux malgré la mise en avant de telles pratiques par des organisations comme SOS Méditerranée et Amnesty International. Il est triste de constater que les valeurs européennes s’arrêtent, elles aussi, à ses frontières.
À propos de la jeunesse
Enfin, l’une des grandes oubliées, la jeunesse a fait l’objet d’une évocation très brève lorsqu’il s’agissait de logement et d’emploi et où la Présidente de la Commission n’a fait qu’enfoncer des portes ouvertes rappelant à son audience que tout le monde à le droit à un logement et un travail.
Lorsque la jeunesse est au centre de l’attention, c’est de restriction qu’il s’agit. En effet, la Commission européenne annonce vouloir interdire l’accès aux réseaux sociaux avant 13 ans et l’interdiction d’un compte personnel avant 15 ans à travers l’EU KIDS ACT (Loi européenne sur la protection des enfants). Cette annonce intervient alors que des pays comme la France ont mis en place des mesures similaires et visent, une fois de plus, à rediriger la faute sur les jeunes. Notamment établie pour lutter contre la perte d’attention, la perte de sommeil, l’anxiété ou la dépression, il est ensuite mentionné que cette mesure vise également à éloigner les jeunes de « contenu extrême » comme le Deep-fake et autres contenus générés par IA.
Si l’initiative paraît louable, il semble cependant important de rappeler que la responsabilité de la protection de la jeunesse de ce genre de contenus revient aux gouvernements et à l’UE elle-même. Agir via la restriction des jeunes ne fait alors que contourner un problème qui ne sera pas réglé si rien n’est parallèlement mis en place contre les auteurs de ces actes et envers les géants du numérique.
Que retirer de ce discours ?
Ce discours illustre la propension d’Ursula von der Leyen à esquiver les sujets qui fâchent en refusant de nommer explicitement ce qu’elle dénonce. La présidente s’indigne volontiers dès lors que le consensus est acquis, à l’image de l’agression russe en Ukraine ou de la crise humanitaire à Gaza, mais se retranche derrière des silences éloquents lorsque la situation politique semble un peu plus clivante. Elle s’alarme ainsi des tensions dans le détroit d’Ormuz sans jamais questionner la responsabilité des États-Unis ou d’Israël, tout comme elle se pose en rempart pour le Groenland sans en expliciter les menaces. Même timidité sur la scène intérieure, lors de son introduction elle dénonce les « ultranationalistes » et les « anti-européens » mais reste extrêmement allusive et sans réponse claire à la montée de l’extrême droite en Europe.
À quand l’Europe des gens ? Sous couvert d’ambition et de recherche d’équilibre, Ursula von der Leyen esquisse une vision dépassée de l’Union dont les moyens restent flous. Si certaines politiques stratégiques sont évoquées comme la transition verte, l’indépendance stratégique, l’IA ou la politique de défense, les citoyens restent les grands oubliés. Santé, logement, travail et jeunesse sont éclipsés par l’obsession de la compétitivité et relégués au second plan. Des angles morts majeurs persistent, qu’il s’agisse des modalités d’élargissement (dont le terme n’est même pas mentionné) aux pays candidats.
Par ce discours, Ursula von der Leyen affirme un peu plus sa familiarité avec les idées et partis d’extrême droite qui, feignant d’être mécontents dans l’hémicycle, voient nombre de leurs projets être repris. En attendant, le rapprochement stratégique avec le Canada et l’annonce d’un « Congrès de l’Europe » en 2027, en écho à celui de La Haye en 1948, offrent deux perspectives stimulantes pour intensifier le débat démocratique sur l’avenir de l’Union. Mais ces deux promesses clinquantes resteront-elles des effets d’annonce ou la relance d’un débat public sur le projet européen dessiné par ses citoyens ?
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