Officiellement l’Union européenne soutient, dans sa « Charte des droits fondamentaux » (Cf. articles 21 et 22), le « respect de la diversité linguistique ». Et, depuis 2001, le 26 septembre est - cela, très officiellement - la « Journée européenne des Langues » [1]. Bref, autant dire que le ’’multilinguisme’’ semble être devenu la profession de foi de l’Europe...

Le multilinguisme, pour quoi faire ?

Pour en mesurer l’enjeu, il faut bien en saisir la substance. Le multilinguisme, ce sont là deux réalités fondamentalement indissociables : ’’multilinguisme institutionnel’’ et ’’multilinguisme individuel’’ [2]. Deux idées complémentaires ayant un même point de départ et d’arrivée : la Personne.

En effet, le ’’multilinguisme institutionnel’’- inscrit dans les textes communautaires - donne à chacune des langues officielles de l’Union européenne un statut d’égalité d’avec ses consoeurs, afin que chaque citoyen puisse avoir librement accès aux textes de l’UE. Tandis que le ’’multilinguisme individuel’’ se référe, quant à lui, à l’individu polyglotte : se focalisant ainsi plus précisément sur les soucis quotidiens de la Personne.

Il faut dès lors prendre conscience de combien ’’multilinguisme’’ et ’’fédéralisme’’ sont, in fine, consubstantiels l’un de l’autre. Car si le fédéralisme vise à obtenir une « Pax Europea » (à la fois paix sociale et ’’salad bowl’’ – c’est-à-dire unité dans la diversité culturelle), le multilinguisme est, quant à lui, une voie à emprunter pour y parvenir...

Multilinguismes et Pax europea

« Pax Europea » : voilà bien une expression qui décrit clairement cette fameuse ’’paix’’ que l’Europe appelle de ses voeux :

Une ’’paix mondiale’’, non imposée aux autres par la puissance dominante du moment et une paix ’’à l’européenne’’, c’est-à-dire sous-tendue par les valeurs humanistes que promeut l’Europe : solidarité, respect de la diversité, démocratie et “soft power”.

Or, s’il y a bien quelque chose qui peut nourrir pleinement cette idée de « Pax Europa », c’est bien le multilinguisme, qu’il soit multilinguisme institutionnel ou multilinguisme individuel.

Multilinguisme institutionnel

Par ’’multilinguisme institutionnel’’ on désigne, en termes concrets, cette réalité juridique qui fait que tout document officiel émis par les services et par les institutions communautaires se doit d’être traduit dans toutes les langues officielles de l’Union. Chacun d’entre nous peut obtenir une réponse à ses questions. Et ce, dans sa langue propre.

Or, certains rétorquent que l’on gagnerait en efficacité tout en diminuant les dépenses en se basant sur le principe d’une langue officielle unique, ou deux – au maximum ; des langues qui seraient, admettons, choisies en fonction d’un critère démographique ou économique. Pourquoi ne pourrait-on pas se contenter de cela ?

Discrimination linguistique vaudrait inégalité et donc, in fine, oligarchie. C’est pourquoi on peut affirmer qu’une égalité de statut et de traîtement entre les langues serait la seule garantie d’un système pleinement égalitaire et véritablement transparent.

Si le multilinguisme institutionnel a - bien sûr - un coût, l’évaluation de ce coût est un exercice, on ne peut plus subjectif. Ainsi, s’il n’est, pour les ’’multilinguistes-sceptiques’’, qu’une dépense superflue, il doit faire en revanche partie, pour les autres, du prix de la démocratie.

Ce pourquoi déterminer arbitrairement une, deux voire trois seules ’’langues officielles’’ de l’Union ne serait sans doute pas dans l’esprit de l’Union Européenne : ensemble institutionnel (en quête de reconnaissance et de légitimité auprès de ses citoyens) et entité porteuse de valeurs humanistes.

Multilinguisme individuel

Par "multilinguisme individuel", on désigne la capacité de l’individu de savoir parler une ou plusieurs langues étrangères. A ce titre, la maîtrise de trois langues pourrait être considérée comme un objectif raisonnable en Europe. Le ’’trilinguisme’’ devenant une norme, avec la langue maternelle, la langue de l’adhésion affective (ou langue ’’amante’’) et la langue fonctionnelle au strict sens opérationnel - voire professionnel - du terme (ou langue ’’secrétaire’’).

Dans cette perspective, il faut se rendre compte que la proposition diamétralement opposée d’une langue unique, un espéranto ou un néo-anglais (un rêve, pour d’aucuns), n’a - à mon sens - rien de séduisant. En effet, chaque langue a son propre fonctionnement, qu’il faut connaître pour pouvoir pénétrer la logique propre de la mentalité de ses locuteurs. Ainsi une langue, c’est une mentalité, qui plus est indissociable d’une mémoire collective.

Et voulons-nous vraiment en venir à une langue, une mentalité, une culture - unique et uniforme - pour tous les citoyens européens ?! Ainsi, passer par la case « traduction » est sans aucun doute un travail long et fastidieux, mais s’en priver - par l’uniformisation linguistique - serait là une forme de ’’suicide’’ pour l’Europe telle que nous la voulons : ouverte, diverse, multiple, solidaire.

Multilinguisme et défis actuels : chômage et multiculturalisme

En ce 26 septembre 2006 dernier, ont coïncidées la « Journée européenne des langues » et l’« Année de la mobilité des travailleurs ». Une ’’rencontre’’ et simultanéité heureuse qui souligne combien le multilinguisme est une clé ouvrant de nouvelles portes à l’individu ...

En effet, la langue ne doit plus aujourd’hui être un obstacle dans la recherche ou l’exercice d’un travail. De même que le fait de connaître plusieurs langues devrait être, mécaniquement, un moyen d’élargir le champs géographique de la recherche d’emploi.

C’est tout autant le défi du multiculturalisme qui est concerné. L’Europe se voulant être non pas un ’’melting pot’’, mais un ’’salad bowl’’ : il faut bien entendre par là que nous ne cherchons pas à faire de l’Europe un ’’milk-shake’’ des divers ingrédients qui la composent, mais bel et bien une ’’macédoine de fruits’’ !

Et - ici encore – mettre en place une politique de promotion du multilinguisme serait une clé pour l’avenir. Dans la mesure où reconnaissance de la ’’pluralité linguistique’’ et ’’capacité du citoyen à parler plusieurs langues’’ sont seules susceptibles d’ancrer véritablement dans les mentalités la nécessité d’accepter l’autre tel qu’il est.

Le multilinguisme, comment faire ?

Pour essayer de rendre concrètement effectif un véritable multilinguisme, il faudra alors imaginer de nouvelles initiatives et procéder à de nombreuses réformes.

En seuls termes de formation des enseignants, je vous renvoie aux positions adoptées par les Jeunes Européens - France sur la question : un document intitulé « Vingt-cinq propositions des Jeunes Européens-France pour un système éducatif français (plus) ouvert sur l’Europe », document à consulter à l’adresse suivante www.jeunes-europeens.org [3].

Egalement, il faudra sans doute procéder à des réformes similaires en termes de formation professionnelle initiale et continue (puisque c’est là un aspect crucial du problème...). Car si la maîtrise de l’anglais est certes aujourd’hui un objectif louable, il s’agit néanmoins là d’un objectif sans doute loin d’être suffisant sur le long terme (puisque rien ne dit que - dans vingt ans - ce ne sera pas le chinois qui sera alors la langue des affaires la plus parlée…).

Et il en va de même au niveau de la société d’information. Laquelle se trouve aujourd’hui face à un véritable défi de ’’multilinguismisation’’ !

Enfin, ’’last but not least’’, il y aurait d’indéniables efforts d’information à faire pour une meilleure sensibilisation de la jeunesse à l’égard des divers programmes institutionnels existants, (ex : programme Comenius, Erasmus, Léonardo…) [4] et autres initiatives interactives, notamment via internet [5].

En bref, s’il n’y a plus aujourd’hui de frontières physiques en Europe, force est de constater que les frontières mentales, elles, demeurent. De ce constat, il ressort que la promotion du multilinguisme est un enjeu-clé de l’intégration fédérale européenne.