Du Pacte vert au dilemme vert

, par Iván García Lorenzo, Trad’In Motion

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Du Pacte vert au dilemme vert
Parlement européen © Wikimedia Commons

Ursula von der Leyen a entamé son premier mandat en tant que présidente de la Commission européenne avec un engagement précis : affronter la crise climatique avec des mesures durables et ambitieuses. Le Pacte vert pour l’Europe, une feuille de route ayant pour but d’atteindre la neutralité climatique en 2050, est né de cet engagement. Mais, cinq années plus tard, cet agenda a perdu son élan. La réélection de Von der Leyen ne s’est pas accompagnée d’une réaffirmation claire de cet engagement, du moins pas par des actions concrètes. L’agenda vert est passé au second plan. Ce changement soulève une question urgente : l’UE peut-elle se permettre de revoir à la baisse ses ambitions climatiques sans compromettre sa prospérité économique et son rôle sur la scène internationale ?

Dilemme électoral : une perte de voix

Ces dernières années, la lutte contre le changement climatique a été retirée du centre de l’attention politique européenne. Alors qu’aux élections du Parlement européen de 2019 il était le deuxième moteur le plus important de la mobilisation des électeurs. En 2024, il n’a même pas figuré dans le top cinq.

La baisse de sensibilisation du public et la montée du « greenlash » (réaction négative contre les politiques environnementales) peuvent expliquer ce phénomène. Ce dernier est alimenté par un certain mécontentement public face aux politiques de transition écologique mises en œuvre. Le secteur agricole, notamment, s’est vivement opposé aux restrictions sur l’utilisation des engrais et des pesticides, au manque de protection contre les pratiques commerciales déloyales et à la vulnérabilité de l’agriculture européenne face aux nouveaux accords de libre-échange.

Ce mécontentement s’est traduit par un échec électoral pour le principal parti écologiste du Parlement européen (perte de 21 sièges par rapport à 2019), ouvrant la voie à une montée de l’extrême droite, fervente défenseure de la déréglementation environnementale.

À cela s’ajoute le fait que les actualités les plus urgentes redéfinissent les priorités. La guerre aux frontières de l’Europe, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et la remise en question d’organisations clés comme l’OTAN ont installé un climat de méfiance. La sécurité et la défense sont devenues des préoccupations majeures, capables de mobiliser des sommes colossales, d’augmenter la dette et de rediriger les financements dans le prochain cadre financier pluriannuel 2028-2034 (un budget bien moins vert).

Ainsi, les dirigeants européens sont confrontés à un premier dilemme : la politique verte n’est plus une priorité électorale et d’autres enjeux font les gros titres. Néanmoins, le Pacte vert se poursuit à travers de futurs programmes de mise en œuvre, sous la direction d’une Commission qui insiste sur le fait qu’elle « ne diminue pas son engagement en faveur de la décarbonation.” ».

Dilemme géopolitique : entre Washington et Pékin

Alors que la boussole verte semble avoir complètement perdu le nord, la trajectoire géopolitique dérive. Ces dernières années, le discours officiel a promis que la transition verte apporterait également une autonomie stratégique. Cependant, la réalité est qu’au lieu d’avoir consolider son indépendance, l’Union européenne a renforcé de nouvelles dépendances critiques sur deux fronts : Washington et Beijing.

La crise du gaz russe a ouvert un nouveau chapitre de subordination transatlantique, cette fois dans le domaine de l’énergie. Les importations européennes de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance des États-Unis ont bondi de 901.56 % entre janvier 2021 et janvier 2024.

Pour aggraver la situation, après le nouvel accord commercial signé le 27 juillet, le bloc européen s’est engagé à accélérer cette tendance en achetant pour 250 milliards de dollars par an de sources fossiles américaines sur les trois prochaines années. Selon un rapport de l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis, cet accord met non seulement un coup à la transition verte, mais menace également la sécurité énergétique du bloc.

L’autre pan de cette dépendance est le levier de la transition verte. Pékin est le principal fournisseur de matières premières indispensables aux infrastructures d’énergies renouvelables. Des terres rares pour les éoliennes au lithium et au graphite pour les batteries, la Chine représente 70 % de la production mondiale et plus de 90 % des capacités de raffinage. Cela lui permet de dominer la chaîne de production des batteries au lithium, la fabrication de électrolyseur deux à cinq fois moins cher que ceux produits en Europe et de contrôler 80 % du marché mondial des panneaux solaires.

Cependant, la Chine n’est pas seulement un fournisseur clé de ressources stratégiques, mais est maintenant aussi la principale source d’importations en Europe. Ce qui est inquiétant ce n’est pas seulement l’ampleur de cette relation mais le déséquilibre qui l’accompagne. En 2024, le déficit commercial de l’UE avec Pékin a atteint 305,8 milliards d’euros, soit le double de celui d’il y a dix ans.

Cette asymétrie crée un dilemme stratégique évident : l’Europe peut-elle vraiment faire pencher la balance à la table des négociations avec la Chine si sa transition et sa sécurité énergétique dépendent largement de l’accès aux matériaux chinois ?

En résumé, la rhétorique de l’autonomie stratégique perd de sa crédibilité lorsque les principales artères de la transition, l’énergie et les ressources essentielles, sont entre les mains de puissances extérieures. En politique internationale, l’indépendance ne se mesure pas seulement aux déclarations, mais à la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et aux contrats signés.

Dilemme de compétitivité : les avertissements de Draghi et Letta ignorés

Être dans la compétition ou abandonner. C’est ainsi que l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, décrit l’avenir économique de l’UE dans son rapport sur la compétitivité, une analyse partagée par l’ancien Premier ministre italien Enrico Letta dans son étude sur le marché unique. Tous deux mettent en garde contre une stagnation prolongée de la productivité et de l’investissement, qui érode la capacité du bloc à conserver son poids dans l’économie mondiale.

Les conséquences économiques de cette paralysie se font déjà sentir : l’Europe perd des parts de marché mondiales, l’écart technologique avec les États-Unis se creuse et la dépendance à l’égard de pays tiers dans des secteurs stratégiques s’accroît. Pour y remédier, la Commission a lancé le Règlement pour une industrie « zéro net », une feuille de route visant à renforcer les capacités de production dans les technologies essentielles pour la transition verte, des panneaux solaires aux batteries. En d’autres termes, il s’agit de produire sur le sol européen ce qui est aujourd’hui massivement importé. L’un de ses objectifs est, d’ici 2030, de produire 40 % des technologies nécessaires à la neutralité carbone.

Cependant, la réalité est que le majeure partie de ces technologies arrive actuellement avec la mention « Made in China », à des prix bien bas. L’UE se retrouve ainsi à la croisée des chemins. Approfondir sa dépendance à la Chine comme fournisseur de la transition énergétique pourrait creuser le fossé stratégique avec un pays que Bruxelles qualifie ouvertement de « rival systémique ». Cette situation rappelle la décision prise il y a plusieurs décennies de construire le système énergétique européen sur le gaz russe, abondant et bon marché.

Draghi souligne que cette dépendance constitue une menace non seulement pour la sécurité énergétique, mais aussi pour la base industrielle. Si l’accès aux ressources et le cadre réglementaire en dehors de l’UE s’avèrent plus favorables, les entreprises pourraient délocaliser leur production là où les conditions sont meilleures. D’ailleurs, de grands producteurs de l’industrie solaire ont adressé un ultimatum à la Commission plus tôt cette année. La conséquence serait un exode industriel qui éroderait encore davantage la compétitivité.

Ainsi, si le renforcement de l’industrie technologique européenne est bienvenu, l’atteinte des objectifs climatiques exige de trouver un équilibre entre la compétitivité des entreprises européennes et l’accessibilité financière de la transition. Draghi avertit que miser sur la déréglementation environnementale ne résoudra pas la crise de compétitivité. Au contraire, cela pourrait l’aggraver en fragilisant l’innovation et en réduisant l’attrait de l’Europe en tant que leader des technologies propres.

éviter un déjà-vu stratégique

Le virage de Von der Leyen vers une déréglementation de l’agenda vert vise peut-être à renforcer la sécurité et la compétitivité, mais il menace également les objectifs climatiques et leur crédibilité. Les dilemmes décrits, électoraux, géopolitiques et économiques, montrent le risque pour l’Europe de répéter ses erreurs passées en matière de dépendance. Ce qui est en jeu dépasse l’avenir du Pacte vert : il s’agit de la capacité de l’UE à concilier durabilité, autonomie et prospérité.

Affaiblir le discours sur l’autonomie stratégique, la régulation climatique et la transition énergétique pourrait compromettre non seulement l’unité européenne, mais aussi la crédibilité déjà fragile de Von der Leyen. Et ce, à un moment où les Européens demandent précisément l’inverse : davantage d’actions contre le changement climatique, en particulier les jeunes, et une Europe plus unie face aux défis mondiaux.

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