Echec du referendum en Italie : une Europe fracturée entre Nord et Sud ?

, par Eric Drevon-Mollard

Echec du referendum en Italie : une Europe fracturée entre Nord et Sud ?
CC Flickr- / DonkeyHotey

Le lundi 5 décembre 2016 au matin, le résultat du referendum constitutionnel tombait : près de 60% des électeurs avaient rejeté le projet de réforme constitutionnelle de Matteo Renzi, qui projetait de limiter le pouvoir du Sénat, d’en faire une représentation des élus locaux, et de supprimer les provinces (l’équivalent des départements en France). Les politiques monétaires européennes peuvent expliquer ce résultat.

Le lundi 5 décembre 2016 au matin, le résultat du referendum constitutionnel tombait : près de 60% des électeurs avaient rejeté le projet de réforme constitutionnelle de Matteo Renzi, qui projetait de limiter le pouvoir du Sénat, d’en faire une représentation des élus locaux, et de supprimer les provinces (l’équivalent des départements en France).

Un « non » aux multiples causes en Italie, qui conforte les populistes

De multiples facteurs ont joué pour que le score soit si net. La peur d’une trop forte concentration des pouvoirs entre les mains de l’exécutif d’abord, a guidé certains électeurs qui n’ont pas oublié la période fasciste. On ne saurait réduire ce vote seulement à une vague de populisme, puisque le parti de centre droit de Silvio Berlusconi, Forza Italia, a fait campagne pour le non, de même que Mario Monti, ancien président du Conseil, un modéré et un européen de cœur. Mais malgré tout c’est le rejet des réformes de Matteo Renzi, vues comme guidées par l’Union Européenne et l’Allemagne, qui a pesé le plus lourd dans la décision des électeurs, en particulier dans les quartiers populaires. La réforme emblématique de son règne a été le Job Act : assouplissement du CDI, possibilités encore plus larges de recours aux CDD, et suppression de l’obligation pour l’employeur de motiver un licenciement. Dans un pays très corporatiste, où ceux qui ne sont pas protégés par une convention collective n’ont pas de salaire minimum, et où la reprise économique se fait attendre, elle a été très mal vécue par les travailleurs du bas de l’échelle, d’où le rejet du Président du Conseil, pourtant encensé par les médias italiens.

Une différence dans la gestion du capitalisme entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud

Cependant, ces explications ne sauraient suffire. Entre les pays d’Europe du Nord et ceux du Sud, il y a une vraie différence de régulation du capitalisme, qui devient un problème dès lors que ces pays partagent une même monnaie et des obligations budgétaires communes (la règle des 3% de déficit public et des 60% du ratio du PIB sur la dette, par ailleurs assez peu respectée…). La ligne de fracture ne se situe pas au niveau du corporatisme : en Allemagne, le poids des branches et des conventions collectives a longtemps été très important, de même qu’aux Pays-Bas. Elle se situe au niveau des politiques monétaires et budgétaires : avant l’euro, l’Europe du Nord privilégiait une inflation faible et une dette de l’Etat maîtrisée, alors que les pays d’Europe du Sud se satisfaisaient de déficits budgétaires élevés qu’ils finançaient par de l’inflation (qui diminuait la valeur nominale de la dette). C’est pourquoi leurs anciennes monnaies avaient souvent des numéraires élevés (les lires, pesetas ou escudos se comptaient en dizaines de milliers). Leurs échanges commerciaux s’équilibraient de cette manière : l’inflation faisait perdre de la valeur à leur monnaie sur le marché des changes, donc renchérissait les importations, et spoliait les épargnants au bénéfice des finances publiques.

Le triomphe de l’Europe du Nord lors de la mise en place de l’euro…

A partir du moment où ces pays se sont unis avec ceux d’Europe du nord au sein de la même zone monétaire, un conflit potentiel sur la politique monétaire à suivre émergeait. Les statuts de la Banque Centrale Européenne, qui lui accordent l’indépendance et donnent la priorité à la stabilité de la monnaie, ont tranché en faveur de la pratique germanique, le poids économique de l’Allemagne lui ayant permis d’imposer ses conditions. Jusqu’à la crise économique de 2008, le recours à l’endettement massif des pays d’Europe du Sud, bien aidé par les taux d’intérêt très faibles des pays de la zone euro, a compensé l’inflation comme méthode de financement du déficit budgétaire et des politiques sociales. La hausse des taux d’intérêt à partir de 2008 a fait voler en éclats ce mode de fonctionnement, de manière dramatique en Grèce, mais à peine plus enviable en Italie, France, Espagne et Portugal. Nos voisins transalpins voient leur taux de croissance rester proche de zéro depuis près de dix ans, ce qui attise les mécontentements. Les politiques de réformes structurelles menées depuis deux ans dans le pays n’ont pas encore porté leurs fruits, mais elles ont rendu le travail plus précaire dans un contexte de chômage toujours élevé.

… a nuit à l’image du libéralisme en Europe du sud

Le résultat ? Un certain type de populisme émerge au Sud : hostile à la fois à l’Europe et au libéralisme. Syriza prend le pouvoir en Grèce, Podemos obtient des scores élevés en Espagne sans parvenir à prendre le pouvoir, le Front National fait des scores élevés grâce à une nouvelle ligne encore plus antilibérale, et l’Italie voit grandir le Mouvement Cinq Etoiles, un parti antieuropéen, hostile à l’immigration, et prônant le retour en arrière en terme de réformes économiques. D’après les sondages, il est d’ailleurs en bonne position pour prendre le pouvoir aux prochaines élections. Un véritable séisme économique se produirait alors : plusieurs banques italiennes sont déjà en grande difficulté. Une remontée des taux d’intérêt mettrait le pays et ses banques en cessation de paiement, comme en Grèce. L’énorme différence étant qu’il s’agit de la troisième économie de la zone euro, alors que le pays des hellènes ne pèse que 2% du PIB de l’union monétaire. Un financement massif de la Banque Centrale Européenne pourrait répondre à la crise à court terme, mais les tensions politiques que ne manquerait pas de provoquer en Europe la victoire Mouvement Cinq Etoiles pourraient le bloquer suffisamment longtemps pour compromettre la zone euro.

Réconcilier les deux Europe grâce au compromis

L’équation à résoudre est de parvenir à concilier les deux modes de gestion. La Banque Centrale Européenne a déjà commencé en utilisant massivement tous les moyens possibles pour soutenir l’économie : taux d’intérêt proches de zéro et rachat d’obligations des Etats en difficulté. Elle a cherché à relancer la hausse des prix et à lutter contre la déflation qui menaçait la zone euro. L’Allemagne a desserré un peu la rigueur budgétaire et a augmenté les salaires, après une stagnation de dix ans qui l’a aidée à relancer son industrie. De leur côté, les pays d’Europe du Sud ont comprimé les salaires pour retrouver de la compétitivité, et se sont engagés à réformer leurs marchés du travail. Les résultats économiques commencent à se faire sentir, mais ce compromis a fait des mécontents des deux côtés : les pays du Nord, Allemagne, Pays-Bas et Finlande en particulier, ont l’impression de payer pour les autres, et ces derniers ont l’impression de se faire dicter leur politique intérieure par l’Union Européenne, notamment en Italie.

Une Europe fédérale harmoniserait les économies et rendrait l’Union populaire

Comment poursuivre l’harmonisation économique sans susciter le mécontentement des opinions publiques à l’encontre de l’Union Européenne ? La solution réside dans la mise en place d’’un véritable budget européen, dans la zone euro pour commencer. Financé à proportion par tous les Etats, par le biais d’un impôt fédéral, il devrait financer des projets dans tous les Etats membres. Les pays les plus riches n’auraient pas l’impression d’être floués, et les plus pauvres verraient des projets plus ambitieux financés par l’Union européenne, qui améliorent concrètement la vie de tous, et pas seulement des diplômés qui profitent d’Erasmus ou des voyages à l’intérieur de l’Union. La mise à niveau des infrastructures, des projets de formation professionnelle pour les plus défavorisés, et surtout l’équipement de ces pays en centrales solaires, donnerait ainsi un avantage comparatif à leurs entreprises en termes du coût de l’énergie, permettant à la fois de renforcer la compétitivité des pays du sud, et de donner des débouchés à l’industrie des pays du nord.

La victoire du non lors du référendum italien est un symptôme du mal-être de l’Europe du sud, qui a l’impression de se faire dicter sa politique par le pouvoir européen et l’Allemagne. Elle doit servir de signal d’alerte pour approfondir la construction européenne dans un sens qui la rende populaire dans tous les pays de l’Union, condition sine qua non de sa popularité, de sa pérennité, et de ses performances économiques.

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