Élection présidentielle à Chypre du Nord : Une victoire qui ouvre la fenêtre de la réunification ?

, par Volkan Ozkanal

Élection présidentielle à Chypre du Nord : Une victoire qui ouvre la fenêtre de la réunification ?
Photo de Graeme Churchard (©flickr)

L’élection présidentielle du 19 octobre dernier à Chypre du Nord a porté au pouvoir Tufan Erhürman. Juriste de formation, de tendance social-démocrate, favorable à une solution fédérale, le nouveau président bouleverse les équilibres entre Ankara et Nicosie. Tout en offrant à l’Union européenne, une occasion de renouer avec la partie turque, vingt ans après l’entrée de Chypre dans l’UE.

Une victoire qui crée un nouvel appel d’air

Le 19 octobre 2025, les électeurs de la partie nord de Chypre ont rompu avec la doxa turque. En choisissant de se positionner pour un nouveau cap politique avec l’élection de Tufan Erhürman, chef du Parti républicain turc (CTP) et défenseur d’une solution fédérale bicommunautaire. Ce dernier a remporté la présidence avec une majorité écrasante (62,76 % des voix). Un verdict qui rompt avec les orientations pro-Ankara de ses prédécesseurs pour celui qui est devenu le sixième président de la partie turque depuis Rauf Denktaş, en 1975.

« Il n’y a pas de perdant dans cette élection. Nous, le peuple chypriote turc, avons gagné ensemble, j’exercerai mes responsabilités, notamment en matière de politique étrangère, en concertation avec la République de Turquie. Que personne ne s’inquiète ». Tufan Erhürman, président du Parti turc républicain (CTP, social-démocrate).

Surtout, cette victoire prend place dans un contexte régional et européen dense. En effet, depuis 1974, Chypre reste divisée entre la République de Chypre (partie sud de l’île), État membre de l’Union européenne depuis 2004, et la zone nord, reconnue uniquement par la Turquie. Les élections nord-chypriotes ne sont donc pas qu’un rendez-vous local. Elles s’inscrivent dans une configuration politique et géopolitique sur fond de guerre larvée entre les deux camps. Avec des retombées directes sur les relations entre l’Union européenne et Ankara, sur les relations gréco-turques et sur les perspectives d’un règlement négocié qui pourrait, à terme, transformer les équilibres géopolitiques et énergétiques en Méditerranée orientale.

Carte de la partition de Chypre (Source : Wikipedia - CC BY-SA 4.0)

Sur le fond politique, la campagne a opposé deux visions radicalement différentes de l’avenir de l’île. Erhürman a fait campagne pour relancer les négociations en vue d’un compromis fédéral. Une sorte de formule « bicommunautaire » qui resterait conforme aux résolutions de l’ONU et aux attentes de la communauté internationale. Tandis que le président sortant Ersin Tatar avait plaidé pour une reconnaissance accrue de la partie nord-chypriote et une relation plus étroite, quasi-intégrée, avec la Turquie. Une politique qui existe depuis 1974 et qui fait de la partie turque, l’obligée d’Ankara dans cette zone géostratégique que la Turquie ne veut surtout pas perdre. Le résultat des urnes, net et sans appel, peut être lu comme un rejet par une majorité de l’électorat nord-chypriote d’un isolement politique croissant et d’une dépendance politique et économique accrue vis-à-vis d’Ankara.

De nouvelles perspectives d’ententes entre les deux parties de l’île ?

Se pose dès lors deux questions majeures : l’Union européenne saura-t-elle entendre la voix politique venue du Nord ? Et si oui, quelles seront les conséquences immédiates pour la République de Chypre et la Grèce ? D’abord, la perspective d’un redémarrage des pourparlers bilatéraux entre Grecs et Turcs chypriotes offre aux autorités chypriotes grecques (et à Athènes) une fenêtre de tir. Sans tomber dans la surenchère, l’idée est de faire avancer des dossiers pratiques tels que la définition de zones économiques exclusives, le partage des ressources gazières dans un territoire qui n’en manque pas et la normalisation des passages frontaliers. Si dialogue il y a, il ne faut pas exclure des concessions réciproques avec la partie nord de l’île plus à même d’avancer sur ces dossiers brûlants. Le gouvernement grec, traditionnellement favorable à une solution fédérale négociée qui respecte la souveraineté de la République de Chypre, voit dans l’élection d’un président pro-négociations un interlocuteur plus propice au retour au dialogue.

Pour Athènes, un processus mené sous l’égide de l’ONU et avec la participation sérieuse des deux communautés ouvrirait aussi la voie à une coopération régionale plus stabilisée en Méditerranée orientale. Un enjeu stratégique face aux rivalités énergétiques et maritimes et à la volonté de contrôle de la Turquie de cette zone.

Pour Chypre, État membre de l’Union, ce résultat est une vraie opportunité diplomatique. Depuis l’adhésion à l’UE en 2004, Nicosie cherche à faire valoir son rôle de partie lésée par l’occupation et à internationaliser la question chypriote au sein des institutions européennes. Un dirigeant nord-chypriote ouvert aux négociations crée une option marquante pour renouer la confiance. Mobilisation de fonds de l’UE pour des projets transfrontaliers, accords de mobilité locale ou projets énergétiques conjoints, ces questions peuvent permettre l’amélioration des conditions de vie dans le nord, perfusée grâce aux fonds d’Ankara, et rendre plus réaliste une solution durable. Mais, l’histoire l’a déjà démontré précédemment, ces démarches exigent une grande prudence. Tout progrès tangible nécessitera des garanties sérieuses sur la sécurité et la propriété foncière, un des nombreux points d’achoppement depuis 1974 avec les confiscations de terre entre les deux parties de l’île.

Pour l’Union européenne, être actrice ou spectatrice de la résolution du conflit chypriote

Au-delà de la question chypriote et de la volonté d’Erhürman de mener à bien d’éventuelles négociations, la question principale est le rôle que peut jouer l’Union européenne. Cette dernière, spectatrice parfois contrainte et souvent divisée sur la question chypriote, se trouve face à un dilemme entre réalité et principes intangibles. D’un côté, la nécessité d’un soutien politique à la relance des négociations semble cohérente avec les objectifs européens de stabilité régionale, de gestion des migrations et d’accès aux ressources énergétiques partagées. De l’autre, l’UE doit éviter d’être perçue comme un instrument d’imposition d’un agenda qui mécontente l’un de ses États membres, Chypre, ou suscite la défiance de la Turquie. L’approche la plus subtile serait donc un engagement protéiforme : un appui économique pour faciliter des mesures de confiance, un relais diplomatique via les canaux onusiens et européens, et l’incitation à des discussions qui respectent le droit international et les acquis de l’Union.

Mais il ne faut pas oublier non plus l’autre acteur majeur de ce dossier. La Turquie est le soutien déterminant du projet politique porté par l’ancien président Ersin Tatar, et la relation entre la Turquie et Chypre-nord est un élément structurant de toute solution possible. Dès lors, les réactions turques à l’élection sont variées. Si le président turc, Recep Tayyip Erdoğan a adressé des félicitations officielles, certains leaders nationalistes, dont Devlet Bahçeli chef de file du MHP (« Parti d’action nationaliste ») et allié principal d’Erdoğan, ont dénoncé le scrutin et appelé à un ancrage plus « ferme » de l’île au sein du territoire turc. Allant même jusqu’à vouloir annuler l’élection. Le CHP (« Parti républicain du peuple »), principal parti d’opposition turque, à travers la voix de son président, Özgür Özel, a chaleureusement félicité le nouveau président.

« Décrivant Chypre du Nord comme un « sanctuaire en Méditerranée orientale », Devlet Bahçeli a déclaré : « Compte tenu de l’urgence de la situation, après Düzce (ville en Mer noire) 81ème ville turque, la République turque de Chypre du Nord doit être la 82ème. C’est désormais devenu une question de vie ou de mort. »

Cette ambivalence des réactions traduit la tension entre l’intérêt stratégique d’Ankara qui veut conserver son influence politique et militaire dans la zone. Mais aussi la nécessité de préserver des relations avec l’Union européenne et les pays de la région tout en défendant ses intérêts. Dans ces conditions, c’est la capacité d’Erhürman à ménager ses rapports avec Ankara tout en cherchant des concessions de la partie grecque et des garanties internationales qui sera déterminante.

L’économie… nerf de la guerre

Sur le plan géopolitique et économique, une relance sérieuse des négociations pourrait débloquer des coopérations énergétiques dans la Méditerranée orientale. Le partage des revenus issus des gisements off-shore, la gestion commune des infrastructures et la sécurisation maritime sont des sujets où un accord pourrait générer des gains mutuels importants. À l’inverse, l’absence de confiance et la reprise des postures raides créeraient des incertitudes propices aux confrontations diplomatiques, voire à des manœuvres d’escalade armées. La société civile et les partenaires locaux auront aussi un rôle central. Les chambres de commerce, les universités, les ONG intercommunautaires et les réseaux transfrontaliers peuvent transformer un cadre diplomatique en avancées concrètes. Échanges culturels, projets d’infrastructures partagées, reconnaissance réciproque de diplômes et de qualifications. Tout ce qui manque actuellement cruellement et depuis des décennies à la partie turque de l’île pour se développer. L’Union européenne, si elle choisit de s’impliquer, devra trouver un terrain fertile pour appliquer son modèle d’intégration. En finançant des projets communs qui lient les communautés ensemble et rendent la coopération quotidienne plus tangible que les postures nationalistes des deux parties.

Cependant, des obstacles majeurs subsistent et non des moindres. Les positions sur les garanties de sécurité, la présence militaire turque au nord de l’île, la question des biens et des droits de propriété, ainsi que la défiance réciproque après des décennies de séparation, ne se résorbent pas uniquement par la volonté politique d’un côté ou de l’autre. Tout processus lancé devra être multilatéral et factoriel et il faudra surtout instaurer un climat de confiance. Par ailleurs, la dynamique politique intérieure en Turquie, marquée par des sensibilités nationalistes croissantes, pourrait réduire fortement les marges de manœuvre d’Erhürman, même si ce dernier a affiché sa volonté de dialoguer en coordination avec Ankara.

À moyen terme, l’Union européenne a donc une opportunité stratégique devant elle pour résoudre ce conflit larvé. Devenir force de proposition pour une solution qui renforcerait la stabilité régionale et libérerait un potentiel de coopération économique et énergétique. Pour y parvenir, l’UE devra activer les leviers diplomatiques et les incitations économiques ciblées ainsi qu’une mise à disposition d’expertises juridiques et techniques. Une telle volonté préserverait son impartialité tout en mettant en œuvre des initiatives de réconciliation.

Un nouveau tournant décisif ou le statu quo ?

L’élection de Tufan Erhürman marque un tournant pour l’avenir de Chypre. Elle met sur la table l’option d’un retour aux négociations et offre aux acteurs européens et régionaux une fenêtre d’opportunité pour promouvoir une solution durable. Le chemin sera long et semé d’embûches, mais le signal envoyé par les urnes est clair. Une majorité de Chypriotes turcs souhaite aujourd’hui plus de dialogue et mettre fin à des années d’isolement. Pour l’Union européenne, la Grèce, Chypre comme pour la Turquie, la question est donc la suivante : sauront-ils traduire ce signal en un processus pragmatique crédible qui transforme la division en coopération ? Les mois à venir permettront de mesurer si cette élection reste un moment symbolique ou si elle devient le point de départ d’un véritable changement d’ère (d’air) pour l’île.

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