Elections en Albanie : 4 ans de plus pour le parti socialiste

, par Dorieta Gjura, traduit par Thomas Arnaldi

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Elections en Albanie : 4 ans de plus pour le parti socialiste
Edi Rama, Premier ministre de la République d’Albanie Photo : Flickr / TEDx Thessaloniki / CC BY NC 2.0 - Lizenz

D’un point de vue électoral, le mois de juin 2017 a été particulièrement riche dans les Balkans, que ce soit pour le Kosovo ou pour l’Albanie. Alors qu’au Kosovo le peuple a décidé de changer son destin et donné un message clair au gouvernement corrompu en élisant le parti VV (« Auto-détermination », parti qui n’a pas encore exercé de responsabilités gouvernementales), les Albanais n’ont pas osé franchir le pas, même après 26 ans de pluralisme politique.

Peut-être parce qu’il n’existe pas d’alternative politique crédible en Albanie ? Depuis quatre ans, le Parti socialiste (PS) et le Mouvement socialiste pour l’intégration (LSI) gouvernent le pays.

Durant la campagne électorale des dernières élections législatives, les trois partis principaux se voyaient déjà gagner :

  • Le Parti démocrate d’Albanie (PD) était entré en campagne avec la ferme intention de remporter l’élection, parce que le parti « représente l’opposition du gouvernement le plus corrompu de tous les temps » ;
  • Le parti LSI affirmait gagner car « il avait enfin compris, à quel point son partenaire de coalition était mauvais » tandis que
  • Le PS s’imaginait déjà vainqueur de l’élection « parce qu’il a accompli un travail formidable à la tête du gouvernement et pour cela souhaite poursuivre son action seul, avec donc une majorité absolue »

Finalement, c’est le Parti socialiste d’Albanie (PS) qui remporte clairement les élections le 25 juin 2017 et obtient une majorité absolue. En tout état de cause, le résultat est légitime. Mais le fait que le PS ait remporté l’élection avec plus de 50% des voix a quelque chose de discutable. Pour un pays isolé pendant plus de 40 ans et longtemps considéré comme la « Corée du Nord européenne », on comprend que l’Albanie ait toujours des difficultés avec la démocratie. Est-ce que le peuple albanais est donc si satisfait du gouvernement socialiste au point de voter pour le PS à des scores comme il n’en a jamais eu ?

Les résultats sont explicites : le Parti Socialiste (PS) a obtenu un deuxième mandat de gouvernement, parce que l’opposition en Albanie – le Parti démocrate (PD) entre autres – est quasiment inexistante. Ainsi, quatre facteurs expliquent la victoire électorale du PS.

1 - Des adversaires faibles

Ces trois derniers mois, le Parti démocrate (PD) se plaçait en position de boycottage de la politique intérieure. Ce boycott du processus politique a reçu un grand soutien de la part de la population, malgré que cette politique ait été critiquée par l’Union européenne et les Etats-Unis. Lorsque le PD a décidé de participer malgré tout aux élections législatives, ce soutien populaire est retombé, les citoyens se sentant « trompés ».

2 - Un leader charismatique

Une deuxième raison pour laquelle le PS a remporté l’élection est la campagne électorale unique en son genre qu’a conduite le Premier ministre Edi Rama. Pas de programme électoral, pas de vision pour l’avenir – mais beaucoup de charisme et de prestance, qui ont malgré tout convaincu les électeurs. Edi Rama a ainsi incarné à merveille la théorie de Max Weber du leader charismatique [1].

3 - Poursuivre les réformes

Les Albanais ont également voté pour le PS, parce qu’ils ont voulu lui donner la possibilité de poursuivre les réformes engagées. Ce dernier point est cependant critiquable lorsqu’on se demande : quelles réformes ? Dans tous les cas, le gouvernement de ces quatre dernières années en a réussi une : la police est devenue une institution respectée.

4 - La corruption

Justification en revanche plus difficile, la corruption au pouvoir. Par exemple, l’Albanie a des difficultés avec la destruction des plantations illégales de cannabis. Jusqu’en 2013, la police elle-même ne pouvait pas rentrer dans le village de Lazarat [2] – le nouveau gouvernement a réussi. Mais si ce gouvernement a stoppé la production de cannabis dans ce village, ce n’était que pour donner la possibilité à chaque province d’Albanie de cultiver du cannabis. Cela rapporte naturellement de l’argent, cet argent achète des voix lors des élections et le PS reste aux commandes. L’Albanie post-élections de juin 2017 donne donc un Parti socialiste vainqueur. Les socialistes ont montré qu’un objectif peut être atteint lorsque la volonté politique est là, par exemple avec la réforme de la police. Par ailleurs, il n’est pas à regarder d’un mauvais œil qu’Edi Rama ait été reconduit au pouvoir et qu’il puisse gouverner seul : dans quatre ans, il ne pourra pas accuser le parti LSI - son partenaire de coalition - pour les réformes qui ne sont pas allées jusqu’au bout. Espérons juste qu’il n’exercera pas son pouvoir dans la mauvaise direction.

Finalement, le plus grand perdant de cette élection est le Parti démocrate qui a connu son plus net recul depuis 1991. De plus, la division actuelle à l’intérieur du parti risque de durer un certain temps jusqu’à ce que la collaboration soit de nouveau possible. Le plus grand gagnant est quant à lui le parti LSI. Il a récolté plus de voix qu’il y a quatre ans, a immédiatement accepté les résultats et incarnera une opposition forte. Aujourd’hui et ce pour la première fois de l’histoire de l’Albanie, le parti a même élu une femme à sa tête. Pour le PS enfin, presque rien n’a changé : le parti a la plus grande responsabilité politique des 27 dernières années.

Particulièrement décisives pour l’avenir de l’Albanie sur le chemin de l’Union européenne, les quatre prochaines années seront donc un test pour le parti de gouvernement socialiste, désormais solitaire, sans partenaire de coalition et pouvant exercer librement le pouvoir.

A propos de l’auteur :

Dorieta Gjura est spécialiste en sciences politiques et administratives, elle conclut un doctorat en affaires européennes à Berlin.

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Notes

[1D’après le sociologue Max Weber, le charisme est « la croyance en la qualité extraordinaire […] d’un personnage, qui est, pour ainsi dire, doué de forces ou de caractères surnaturels ou surhumains ou tout au moins en dehors de la vie quotidienne, inaccessible au commun des mortels ; ou encore qui est considéré comme envoyé par Dieu ou comme un exemple, et en conséquence considéré comme un « chef ». » Source : Wikipédia

[2Lazarat est connue comme la capitale européenne du cannabis.

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