Ce samedi 3 octobre ont lieu les élections législatives en Lettonie, l’occasion de revenir sur les enjeux de ce scrutin. Alors que le pays a fait appel à l’OSCE pour observer son scrutin face aux risques d’ingérences étrangères, les thèmes sécuritaires, identitaires et économiques se sont imposés dans les discours politiques de campagne.

Le système électoral letton : un régime parlementaire élu à la proportionnelle

La République de Lettonie est appelée à élire ses 100 députés de la 15e législature de la Saeima – parlement monocaméral letton – tous les quatre ans au scrutin proportionnel de liste. Celle-ci a un rôle fondamental puisqu’elle exerce le pouvoir législatif, vote le budget, contrôle le gouvernement, et élit le président de la République à la majorité absolue. Ce samedi, plus d’1,5 million de Lettons issus des cinq circonscriptions de la République (Vidzeme, Latgale, Courlande, Zemgale et Riga) se rendront aux urnes pour décider quelles listes, parmi les 14, atteindront le seuil de 5 % requis pour entrer au Parlement. La précampagne ayant commencé le 6 juin, les efforts de campagne sont maintenant à leur paroxysme jusqu’à samedi, dans un contexte de tensions politiques, sécuritaires et d’inquiétudes qui s’invitent dans les débats politiques.

Ces élections se déroulent sur fond de crise identitaire et de perturbations internationales, avec le conflit en Ukraine. La première ministre Evika Siliņa (Nouvelle Unité, Jaunā vienotība) avait démissionné en mai dernier après avoir dénoncé l’insuffisance des moyens de défense mobilisés face aux incursions de drones russes sur le territoire, un thème récurrent dans cette campagne législative. Andris Kulbergs lui a alors succédé à la tête d’une coalition réunissant la Liste Unie (Apvienotais Saraksts), Nouvelle Unité (Jaunā Vienotība), l’Alliance nationale (Nacionālā apvienība) et l’Union des verts et des paysans (Zaļo un zemnieku savienība), une union de centre-droit europhile. Pour contrer une abstention élevée (59,26 % de participation aux législatives d’octobre 2022 selon les données du gouvernement), l’Alliance civique lettone, la Chancellerie d’État (VK) et la Commission électorale centrale (CVK) ont lancé une campagne « J’ai un vœu » pour sensibiliser à cet enjeu de citoyenneté. Celle-ci répond à des enjeux de cohésion nationale et de participation démocratique, notamment de mobilisation de la jeunesse.

Un paysage politique en recomposition selon les derniers sondages

Le gouvernement en place se caractérise par une union de partis allant du centre au centre-droit aux orientations régionalistes, vertes et conservatrices de 66 sièges, contre 34 d’opposition. La Liste Unie gouvernementale bénéficierait tout de même de 23.6 % des intentions de vote dans les sondages. On constate la montée de partis de droite populiste parmi ceux qui sont susceptibles de passer la barre des 5 % : “La Lettonie d’abord” (Latvija pirmajā vietā) (eurosceptique) est en deuxième position et obtiendrait 13 % des votes et le “Pouvoir souverain” (Suverēnā vara, SV) obtiendrait 9,6 %, selon les données du média Jauns précité.

La perte de vitesse du ZZS, du NA et de la Nouvelle Unité laisse donc la place à des partis dont les valeurs sont en opposition avec les idéaux européens d’inclusion. En effet, “La Lettonie d’abord” s’oppose aux droits des personnes LGBTQ+ et au droit à l’avortement, ainsi qu’à la Convention d’Istanbul – traité de lutte contre les violences à l’égard des femmes et la violence domestique ratifiée en 2024 par la Lettonie – au motif selon l’extrême droite lettone qu’elle contreviendrait aux valeurs familiales. Des valeurs que partage le “Pouvoir souverain”, qui souhaite également se détacher des institutions supranationales telles que l’UE et se recentrer sur l’identité lettone.

Un point commun apparaît entre leurs programmes électoraux : le recentrage sur l’identité lettone, au détriment de l’appartenance à la communauté européenne et à ses valeurs. Par ailleurs, l’Alliance civique lettone – un regroupement d’associations de la société civile lettone – a réalisé une enquête sur les programmes des différents partis politiques et leur vision de la société civile. Selon celle-ci, la majorité souhaite une diminution des financements des ONG et/ou une disparition du Fonds d’intégration de la société (Sabiedrības integrācijas fonds, SIF), qui finance la cohésion sociale, la société civile, les médias et les mesures d’aides pour les populations précaires. Ces élections pourraient non seulement pousser les responsables politiques lettons vers une diminution de la coopération avec la société civile, mais pourraient aussi provoquer une tension croissante dans ses relations avec les pays membres de l’Union européenne. Malgré des programmes politiques qui divergent sur les valeurs sociales, la place de la famille, celle de l’État ou des financements qui doivent être accordés à la société civile, des thèmes sont récurrents dans les différents programmes électoraux.

Une unité nationale autour de la démocratie lettonne, de la souveraineté économique et de la défense du territoire

L’élection du président au suffrage direct, et non par un vote indirect du Parlement, est une revendication portée aussi bien par les partis du gouvernement que ceux de l’opposition. L’abaissement du seuil de signatures requises pour déclencher un référendum, le rapprochement des décisions politiques au niveau local et la résilience de la démocratie sont également communs à presque tous les programmes. Il en va de même pour la prospérité et le développement économique du pays, dans un contexte d’inflation en hausse depuis 2022.

Les enjeux électoraux lettons font également écho aux préoccupations européennes de sécurité sur le territoire de l’Union. Après les incursions de drones russes dans l’espace aérien letton depuis le début du conflit en Ukraine, la défense et la souveraineté territoriales sont au cœur des préoccupations politiques. Le gouvernement avait annoncé l’augmentation de son enveloppe pour l’armée et la défense à deux milliards d’euros, un peu moins de 5 % de son produit intérieur brut (PIB), d’ici la fin de l’année. Cette menace, vécue comme bien réelle, se retrouve ainsi dans les programmes de partis comme celui du Nouveau Parti conservateur (Jaunā konservatīvā partija, JKP) ou de la Liste Unie, qui proposent à la fois l’augmentation du budget militaire, ainsi que du nombre de volontaires et incitent à une meilleure gestion des crises.

Enfin, cet enjeu sécuritaire face à la Russie a bel et bien pénétré la sphère politique, pour ce pays balte doté de la plus grande communauté russophone, qui représente près de 30 % de sa population. La campagne de désinformation, qui a visé Riga plus tôt cette année, fait craindre une ingérence russe dans ces élections, poussant le gouvernement à demander à l’OSCE d’observer ce scrutin. Plusieurs collectivités locales ont par ailleurs dû renouveler une partie de leur personnel de bureaux de vote, dont certains membres ont été écartés à l’issue d’une enquête de sécurité. En cause, la diffusion de messages pro-Kremlin ou des voyages en Russie ou Biélorussie.

Ce qu’il faut surveiller le 3 octobre

Tandis que le nouveau gouvernement, constitué le 28 mai 2026, avait marqué un premier décalage vers la droite de la coalition après l’exclusion des Progressistes, la montée dans les sondages de partis eurosceptiques remettant en cause les droits fondamentaux de l’Union pourrait représenter un obstacle au dialogue européen face aux différents défis actuels. L’observation du scrutin par l’OSCE , qui analyse le respect du cadre légal, de l’enregistrement des électeurs et des financements des campagnes est d’autant plus important que la Saeima élira en juin 2027 le président de la République de Lettonie.