Elections européennes 2019 : un scrutin européen ?

, par Basile Desvignes

Elections européennes 2019 : un scrutin européen ?

Du 23 au 26 mai 2019, les Européens se sont rendus aux urnes pour élire leurs représentants au Parlement européen. Deux mois après la publication des résultats électoraux, il est possible d’analyser les faits majeurs du scrutin européen et d’en tirer plusieurs conclusions. Cet article revient sur certains éléments significatifs qu’il convient d’expliquer et de nuancer.

Le risque référendaire

Le risque que le scrutin européen soit fortement marqué par des enjeux nationaux a été très souvent évoqué pendant la campagne. En effet, les élections européennes sont souvent décrites comme étant faiblement européennes et très dépendantes des contextes politiques nationaux. La politiste Sylvie Strudel propose cinq raisons pour expliquer cette tendance. Celles-ci se concentrent sur le cas français mais se retrouvent dans tous les Etats membres. La première raison est l’abandon du scrutin européen régional. Désormais, les listes partisanes s’organisent au niveau de chaque Etat membre (sur une circonscription nationale unique et plus au niveau des euro-régions) ce qui encourage les candidats à mettre en avant des thèmes de campagne nationaux. Deuxièmement, les élections européennes surviennent au milieu du mandat de plusieurs dirigeants européens. Le scrutin est alors considéré comme des « midterm elections » (élections de mi-mandat aux Etats-Unis) où les électeurs peuvent exprimer leur adhésion ou non à la politique de leurs dirigeants nationaux. Autrement dit, le vote aux européennes – si elles surviennent au milieu d’un mandat – se polarise autour d’un débat national pro ou anti gouvernement.

La troisième raison énoncée par Sylvie Strudel est liée à la deuxième. Au milieu de leur mandat, les gouvernements sont rarement au plus haut de leur popularité. En effet, les débuts de mandats sont souvent consacrés à l’instauration des réformes les plus impopulaires qui s’appuient sur les récents succès électoraux. Au contraire, les fins de mandats sont fréquemment tournées vers la prochaine échéance électorale : des réformes plus consensuelles sont établies. Aussi, les élections de mi-mandat sont souvent en défaveur des dirigeants au pouvoir : le vote de défiance est encouragé.

Quatrièmement, Sylvie Strudel insiste sur le cadrage simplificateur qui a dominé les élections européennes de 2019. Celui-ci divise les partis entre les pro-européens « progressistes » et les anti-européens « nationalistes ». Il exclut ainsi des débats les questions qui concernent le libéralisme économique, le socialisme, les craintes identitaires, le libéralisme culturel etc… pourtant cruciales pour le futur de l’UE. L’absence de réel débat sur ces questions contribue à nationaliser les discussions.

La cinquième raison concerne l’encouragement de ce cadre simplificateur par plusieurs partis politiques. En s’affichant derrière l’un des camps « progressiste » ou « nationaliste » et en esquivant les autres débats, ces partis renforcent la binarité simpliste entre pro et anti UE.

Sylvie Strudel tire deux conséquences de ces hypothèses. D’abord, il faut s’attendre à une forte abstention électorale pour les européennes. Ensuite, une partie importante de l’électorat votera pour des listes protestataires, utilisant son vote européen comme un vote de défiance. Pour Sylvie Strudel, les listes protestataires obtiendront donc facilement des scores importants face aux listes gouvernementales.

Dans un premier temps, ces hypothèses semblent se vérifier. Dans l’ensemble des Etats membres de l’UE, l’abstention est importante par rapport aux élections générales de chaque pays. En moyenne, le taux de participation atteint 51% dans l’UE avec 25 points d’écart entre les élections nationales et les européennes. D’autre part, les listes d’opposition aux partis au pouvoir occupent une place non négligeable dans les résultats électoraux. Ainsi, le Rassemblement National, Nouvelle Démocratie, les Travaillistes ou le centre-droit sont arrivé en tête en France, Grèce, au Pays-Bas et en Roumanie face aux listes qui soutiennent le gouvernement.

Dans d’autres pays comme l’Allemagne, les premiers partis sont affaiblis face à l’opposition. Toutefois, la démonstration de Sylvie Strudel doit être fortement nuancée. Alors que la politiste annonçait qu’il fallait s’attendre – notamment en France – à une forte abstention, on remarque que celle-ci est en baisse dans l’ensemble des pays membres, passant de 57,4% en 2014 à 49% en 2019. Un record depuis 1994. Ensuite, les résultats électoraux ne se résument pas à la binarité référendaire « pour ou contre le gouvernement ». Les partis n’ayant pas de positionnement européen clair et affirmé - dont les exemples les plus flagrants en France sont La France Insoumise ou Les Républicains - n’ont pas réussi à mobiliser leur électorat pour le scrutin européen. On retrouve cette tendance dans plusieurs Etats membres comme en Allemagne, en Italie ou au Royaume-Uni où le SPD et la CDU, le M5S et les Tories et le Labour sont défaits alors qu’ils obtiennent traditionnellement (sauf pour le M5S) des scores importants. Finalement, les partis qui se sont positionnés par rapport aux enjeux européens ont obtenu les plus hauts scores.

La vague verte

Suite à l’annonce des résultats, la majorité des journaux français ont décrit la « vague verte sur l’Europe » et la progression des listes écologistes dans plusieurs pays comme le fait politique majeur du scrutin européen. En effet, à l’issue des élections européennes de 2019, le groupe des Verts/Alliance libre européenne (Verts/ALE) a vu son nombre de sièges passer de 52 sièges à la fin de la législature précédente à 74 sièges. La progression est nette et le groupe occupe désormais 10% des sièges du Parlement.

Cette progression ne se retrouve pas uniformément dans l’ensemble des Etats européens. Au contraire, elle a été permise presque intégralement grâce aux scores enregistrés par les listes Verts/ALE en France et en Allemagne. En France, la liste a atteint 13,5% des suffrages (12 sièges contre 6 en 2014 : gain de 6 sièges). En Allemagne, les Verts ont terminé second avec 20,5% des suffrages (21 sièges contre 13 en 2014 : gain de 8 sièges). Ainsi, la « vague verte » au Parlement européen se concentre sur l’Europe de l’Ouest, particulièrement la France et l’Allemagne et exclue la quasi-totalité des autres membres de l’UE. Au contraire, d’autres tendances permettent d’intégrer l’ensemble des membres de l’UE : la montée de l’euroscepticisme, la chute de l’Alliance progressiste des socialistes et des démocrates (S&D) et du Parti Populaire Européen (PPE) qui ne suffisent plus à eux-seuls pour former une majorité absolue au Parlement. Or, ces phénomènes ont été bien moins relayés.

Le terme de « vague » au Parlement est également à remettre en question. Certes le groupe progresse mais il demeure 4ème et peut encore être exclu de tout processus décisionnel pendant la présente législature. Les écologistes obtiennent un bon score mais ne semblent ne pas avoir mobilisé l’ensemble de leur électorat. La liste EELV en 2009 rassemblait en France un nombre d’électeurs plus important, quand bien même l’abstention était plus grande et la sensibilisation aux enjeux environnementaux moins développée. Les résultats des Verts/ALE semble trouver leur explication autre part. En Allemagne et en France, les listes écologiques ont pu bénéficier des très faibles scores de la gauche gouvernementale, en chute dans les deux pays. Le Parti socialiste et les Sociaux-démocrates allemands (SPD) ont vu lors leur nombre de députés s’effondrer, passant respectivement de 12 à 5 sièges (perte de 7 sièges) et de 27 à 16 sièges (perte de 11 sièges) entre 2014 et 2019. Finalement, le vote écologiste semble s’expliquer par une volonté d’adhérer au projet européen en évitant le schéma pro ou anti gouvernement. Au lieu de décrire les résultats des élections européennes comme l’agrégation de résultats proprement nationaux, ne faut-il pas les considérer comme le résultat d’un véritable scrutin européen ?

Un premier scrutin européen ?

Il est possible de tirer plusieurs enseignements de ce scrutin. Avant de les aborder, il convient d’analyser quels en sont les traits saillants. D’abord – et comme abordé plus haut – la participation des Européens a été largement plus forte que celle prévue par les sondages. Elle a dépassé la participation des dernières élections, avec un taux comparable à celui de 1994. Ensuite, on constate une polarisation du vote. Non pas autour d’un débat pro contre anti gouvernement comme le prévoyait Sylvie Strudel mais autour de l’enjeu européen. Ainsi, la participation a surtout profité aux partis ayant une vision claire et précise de l’Europe : les eurosceptiques, nouveaux nationalistes européens et les pro-européens, qui pensent que les enjeux contemporains doivent être résolus à l’échelle européenne. Au contraire, les partis traditionnels et de gouvernement – de droite comme de gauche – ont vu leurs scores chuter. Cette tendance est parfaitement visible en Grande-Bretagne ou en France, en Allemagne et aux Pays-Bas. Elle se retrouve au Parlement européen : les groupes gagnants sont les eurosceptiques, les Verts/ALE et les Libéraux et Démocrates.

Que peut-on déduire de ces observations ? La réponse s’impose d’elle-même : les prismes nationaux ne suffisent plus pour expliquer les résultats électoraux ; pour les élections européennes mais pas seulement. Ainsi, les campagnes électorales nationales en Autriche, aux Pays-Bas, en France ou en Italie ont déjà été très marquées par des sujets européens.

Ce déplacement des débats vers des sujets européens est logique. Les sujets mobilisés sont de plus en plus globaux. L’échelle nationale ne suffisant plus pour les résoudre, il faut mobiliser les échelles européenne et mondiale. Le niveau européen s’impose ainsi pour les enjeux écologiques, migratoires ou commerciaux.

Un autre facteur est à prendre en compte : la géopolitique mondiale a profondément évolué depuis les dernières élections européennes. Depuis 2014, les relations entre l’UE et la Russie se sont détériorées, les Etats-Unis - alliés historiques des Européens - apparaissent de plus en plus comme des rivaux, la Chine est également plus présente en Europe via ses investissements. Les Etats européens ont ainsi davantage conscience qu’ils ne représentent individuellement que peu de puissance militaire, diplomatique, culturel et commercial. Le Brexit a également participé à cette prise de recul. Ainsi, les enjeux contemporains rendent difficile d’échapper au débat sur le futur de l’Union européenne ; que l’on soit nationaliste ou pro-européen. C’est pourquoi les élections européennes de 2019 devraient être décrites comme le premier scrutin véritablement européen.

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