Alors que les bureaux de vote ont ouvert en Russie pour les premières élections législatives depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, le rituel démocratique orchestré par Moscou laisse aux électeurs russes un choix toujours plus restreint. Les pénuries de carburant, les coupures d’Internet et la menace d’une nouvelle vague de mobilisation ont secoué le pays, tandis que Poutine poursuit sa guerre contre l’Europe.

L’opposition à Poutine interdite de concourir au scrutin

Le deuxième jour des élections touche bientôt à sa fin. L’élection, bien que truquée en faveur de Poutine et de son parti Russie unie, constitue un test pour le système de « démocratie administrée » de Moscou.

Ella Pamfilova, présidente de la Commission électorale centrale de la Fédération de Russie, a déclaré que 22 affaires pénales avaient jusqu’à présent été ouvertes en lien avec les élections. Un observateur du parti d’opposition interdit Iabloko a été roué de coups jusqu’à perdre connaissance lors de son arrestation à Saint-Pétersbourg. Il avait été interpellé par la police pour avoir, selon les informations rapportées, tenté de « perturber les élections ».

Le 10 août, la Cour suprême russe a interdit au parti d’opposition Iabloko (« pomme » en russe) de participer aux élections, à la suite d’une accusation du parti pro-Kremlin Rodina, selon laquelle Iabloko cherchait à saper à la fois le scrutin et la Russie elle-même.

Nikolai Petrov, chercheur au New Eurasian Strategies Centre, a déclaré dans une interview que « la soudaine montée de l’intérêt des électeurs pour la position anti-guerre de Iabloko, en particulier chez les jeunes, a alarmé les autorités à tel point qu’elles étaient prêtes à perdre la face ».

Iabloko était le seul parti en lice à appeler à la fin de la guerre en Ukraine. Dans une brève déclaration publiée sur son site, le parti a appelé à « un accord de cessez-le-feu, à la diplomatie et à l’instauration de la paix », ainsi qu’à l’avènement d’une Russie démocratique.

Iabloko n’a jamais été une force majeure de la politique russe, n’ayant recueilli que 1,34 % des voix lors des dernières élections en 2021. La guerre semble avoir changé la donne. Le centre de recherche indépendant ExtremeScan a indiqué que 18 % des personnes interrogées soutenaient désormais ce parti. Dans les mois précédant les élections, les comptes russophones sur les réseaux sociaux ont relayé de plus en plus de vidéos de jeunes dansant avec des pommes et les distribuant en signe de protestation.

Cette nouvelle avait porté un nouvel espoir pour les figures de l’opposition russe à l’étranger. Ioulia Navalnaïa, présidente de la Fondation anti-corruption et veuve du leader de l’opposition assassiné Alexeï Navalny, avait exhorté les Russes à voter pour le parti, affirmant qu’il s’agissait d’un choix « moral » et « politique » juste, dans une vidéo publiée le 8 août.

Pénuries de carburant, coupures d’Internet et menaces de mobilisation inquiètent les Russes

Ces élections se déroulent alors que les files d’attente aux stations-service et les attaques visant Wildberries, le plus grand détaillant en ligne du pays, ont rapproché la guerre des Russes cette année. Nombreux sont ceux qui craignent également une nouvelle vague de mobilisation, malgré les déclarations des autorités assurant qu’une telle mesure n’aurait pas lieu.

Selon des estimations, entre 25 % et 45 % des capacités de raffinage russes étaient à l’arrêt à l’approche de l’été suite aux frappes ukrainiennes. D’autant que les exportations russes de carburant sont cruciales pour Poutine car elles constituent une source essentielle de revenus qui permet à Moscou de poursuivre sa guerre contre l’Ukraine.

La propagande pro-Kremlin a réagi en insistant sur l’importance de la guerre. Yevgeny Poddubny, correspondant de guerre et directeur général adjoint du radiodiffuseur public RTR, a publié un message affirmant que les attaques contre Kostiantynivka, une ville dans la région ukrainienne de Donetsk, étaient « plus importantes que les files d’attente aux stations-service ».

Dans un éditorial, le quotidien britannique The Guardian a écrit que « le bilan brutal de M. Poutine prouve qu’il se moque du bien-être des Russes, mais qu’il se soucie de donner l’impression qu’ils le soutiennent ».

Alors que la guerre entre dans sa cinquième année, Kyïv accentue la pression sur les exportations russes de pétrole et les marchés intérieurs des carburants en frappant des raffineries situées au cœur du territoire russe.

Face à l’aggravation des pénuries, les Russes se sont tournés vers les réseaux sociaux pour exprimer leur mécontentement. L’analyste économique Maksim Blant a partagé au service russe de RFE/RL que, si les pénuries de carburant se poursuivaient, « elles pourraient déclencher une crise dans le secteur agricole, qui pourrait à son tour entraîner une crise alimentaire ».

Le Kremlin s’est également efforcé de réprimer les manifestations de dissidence contre la guerre en s’attaquant à la capacité des Russes à utiliser Internet. Plus tôt cette année, des perturbations des services d’Internet mobile et des applications de messagerie ont provoqué de rares manifestations devant le bâtiment de l’administration présidentielle à Moscou.

Les responsables russes ont déclaré que les restrictions imposées à Internet répondaient à des impératifs de sécurité publique et ont affirmé que les coupures désorientaient les drones ukrainiens.

Évoquant l’importance de ces élections, malgré leur issue certaine et dans le contexte de la guerre, le politologue russe Vsevolod Bederson a écrit que Moscou « a besoin de confirmations périodiques (et soigneusement mises en scène) que le pays approuve la voie qu’il a choisie ». Il ajoute que « Poutine n’a pas réussi à remporter une victoire décisive, mais il ne peut pas mettre fin à la guerre sans expliquer à quoi ont servi les immenses sacrifices consentis ».