En Espagne, un gouvernement pro-européen non élu

, par Estelle Beuve

En Espagne, un gouvernement pro-européen non élu
« Photo de famille » du nouveau gouvernement espagnol, le 8 juin 2018. La Moncloa - Gobierno de España - CC BY-NC-ND 2.0

Tandis que la scène politique européenne reste ulcérée par l’arrivée au pouvoir en Italie d’un gouvernement de coalition populiste à la tête duquel se trouve Giuseppe Conte, Madrid avait à son tour une épée de Damoclès au-dessus de sa tête.

« Cela a été un honneur de laisser l’Espagne dans un meilleur état » constatait, à la tribune du Parlement, Mariano Rajoy à titre d’épilogue de ses plus de six années à la tête du gouvernement espagnol. Ce gouvernement est pour autant resté plaie béante des ferveurs indépendantistes catalanes suite aux bévues de Mariano Rajoy et de l’ensemble de sa classe politique sur fond de scandale de corruption du Parti populaire (PP, conservateurs).

Rajoy 0, Sanchez 1

Ce scandale de corruption du parti populaire est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Dans le sillon de la motion de censure adoptée, la machine politique espagnole s’est vite emballée. Les députés ont voté à la majorité absolue pour le chef de file socialiste (PSOE), Pedro Sanchez, l’instigateur de la motion de censure au lendemain de la condamnation du parti populaire (PP) dans l’affaire Gürtel. Élu à 51%, le socialiste était prêt, dès le lendemain, à prendre sa revanche politique lui qui, aux élections législatives de juin 2016, avait infligé au PSOE son pire score électoral.

Vers un gouvernement de coalition ?

Détenant 84 sièges sur les 350 (24%), le PSOE ne détient en effet aucune majorité parlementaire. Alors comment gouverner sans majorité ? La victoire de Pedro Sanchez a ravivé la peur des élections législatives de 2016 : celle d’un gouvernement Frankenstein. Entendez par là un gouvernement de coalition entre trois partis : le parti socialiste (PSOE), la gauche radicale (Podemos) et les indépendantistes catalans.

Les espagnols auraient pu légitimement s’attendre à un tel gouvernement puisque Pedro Sanchez a obtenu la majorité des voix au Parlement grâce notamment à Podemos, aux indépendantistes catalans, et au PNV, le parti nationaliste basque. Il allait de soi qu’un gouvernement Sanchez sans majorité au Parlement n’aurait eu aucune crédibilité politique.

Un gouvernement 100% PSOE, 100% européen et 60% féminin…

Mais le gouvernement présenté au Roi Felipe VI n’est rien de moins que 100% socialiste et Pedro Sanchez a écarté tout contrat de coalition actant de facto l’arrivée des cartons rouge flanqués d’une rose à la main à La Moncloa — le siège du gouvernement espagnol. L’annonce de la composition du gouvernement a su dissiper les peurs et a été couronnée de succès mercredi en faisant consensus (ou presque) sur l’ensemble de l’échiquier politique espagnol.

Dans ce gouvernement à majorité féminine — onze femmes et six hommes — des personnalités politiques espagnoles et européennes respectées ont été nommées à des postes clés. Ainsi, le portefeuille de l’économie a été attribué à Nadia Calviño, directrice générale du Budget de la Commission européenne depuis 2014, tandis que celui des Affaires étrangères a été confié à Josep Borrell, président du Parlement européen de 2004 à 2007.

Cette dernière figure européenne, opposante de première heure au sécessionnisme catalan n’est pas sans embarrasser les partis indépendantistes qui ont offert leur soutien à Pedro Sanchez. Ils espéraient que le nouveau gouvernement adopte un dialogue ouvert avec Quim Torra, cet indépendantiste chevronné devenu président de la Généralité de Catalogne il y a quelques semaines. Carlos Puidgdemont n’a quant à lui pas tardé à se ranger du côté des contempteurs du nouveau gouvernement en déclarant une « escalade de la haine » dans la foulée de la nomination de Josep Borrell. Le parti nationaliste basque s’oppose lui aussi au nouveau gouvernement à la suite de la nomination de Fernando Grande-Marlaska, juge connu pour sa grande sévérité envers les dossiers de l’organisation terroriste basque ETA.

…à la légitimité contestable

Si la nomination d’un tel gouvernement pro-européen aux ambitions égalitaire et démocratique en Espagne est un soulagement pour l’Union européenne, le gouvernement n’a pas été élu sur une base démocratique : le PSOE ne détient pas la majorité des sièges au Parlement et la majorité qu’il a obtenue à la suite de la motion de censure ne tient qu’à un fil — 180 votes favorables, la majorité absolue étant fixée à 176 votes. Sans les soutiens du parti nationaliste basque ainsi que des indépendantistes catalans aujourd’hui pourfendeurs du nouveau gouvernement, Pedro Sanchez a peu de chances de rester à La Moncola jusqu’aux prochaines élections législatives de 2020 et de s’abstenir à la convocation d’élections générales anticipées. Affaire à suivre donc, en Espagne…

Vos commentaires

  • Le 9 juin à 13:40, par Luis Javier Perez En réponse à : En Espagne, un gouvernement pro-européen non élu

    Le système électoral du Royaume d’Espagne est parlementaire. Les électeurs ne votent pas pour un président, ils élisent des représentants qui élisent un président.

    Suggérer qu’un président n’est pas légitime, quand il a été voté par les représentants des citoyens, et a plus de voix que le destitué, est une audace qui aurait besoin d’une explication, ou d’un « cours de principes démocratiques ».

    Je vous rappelle que les parlementaires des groupes nationalistes catalans ou basques sont élus par les citoyens, avec des votes valables et, par conséquent, ont le même droit de participer aux décisions parlementaires que le reste des élus. S’il devait y avoir des élus dont la capacité de décider est douteuse, ils devraient être ceux qui appartiennent à des partis qui ont illégalement financé leurs campagnes électorales.

    Salutations

    El sistema electoral del Reino de España es parlamentarista. Los electores no votan a un presidente, sino que eligen a unos representantes que eligen un presidente.

    Decir que un presidente no es legitimo, cuando ha sido votado por los representantes de los ciudadanos, y cuenta con más votos que el destituido, es una osadía que necesitaría una explicación, o un "curso de principios democráticos".

    Le recuerdo que los parlamentarios de los grupos nacionalistas catalanes o vascos, son elegidos por ciudadanos, con votos validos y que, por lo tanto, tienen el mismo derecho a participar en las decisiones parlamentarias que el resto de electos. Si tuviera que haber electos cuya capacidad de decidir es dudosa, tendrían que ser los que pertenecen a partidos que han financiado de forma ilegal sus campañas electorales.

    Saludos

  • Le 9 juin à 16:51, par b cachev En réponse à : En Espagne, un gouvernement pro-européen non élu

    Sanchez a réussi un joli coup en replaçant le PSOE au centre du jeu. Il sait qu’il n’a qu’une fenêtre de quelques mois pour exister lors des élections anticipées et il lui faut donc faire fructifier ce joli coup. Pour cela, il doit réussir quelque chose sur la Catalogne (et le pays Basque) sans heurter les autres régions. Et, déjà, s’il arrive à discuter avec Quim Torra (président élu de Catalogne) et à écarter Carles Puigdemont (ex président réfugié en Belgique-Allemagne), c’est pas mal.

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