En Macédoine du Nord, l’Europe ne fait pas le printemps

, par Alexis Vannier

En Macédoine du Nord, l'Europe ne fait pas le printemps
Gouvernement de Macédoine du Nord (Wikipédia).

Après la Russie, la Serbie et la Pologne c’est au tour de la Macédoine du Nord de rouvrir ses isoloirs après une suspension due à la crise de la Covid-19. En effet, le vote devait avoir lieu le 12 avril dernier, mais c’est finalement le 15 juillet que les Macédoniens étaient appelés à élire les 123 futurs membres de la Sobranie, le parlement local.

Le Parlement envahi à la suite du dernier scrutin

Les dernières élections en 2016 dans ce que l’on appelait encore la Macédoine ou Ancienne République yougoslave de Macédoine pour les âmes sensibles, avaient produit un résultat très serré. En effet, le VMRO-DPMNE conservateur et nationaliste porté par le Premier ministre sortant Nikola Gruevski, englué dans des scandales de corruption l’avait emporté d’une courte tête face aux sociaux-démocrates du SDSM en recueillant 38% des voix, contre 36,6% pour son adversaire. Les conservateurs obtiennent donc 51 sièges quand les sociaux-démocrates en remportent 49.

Après une période instable politiquement qui voit gouverner une « grande coalition » entre ces deux partis, Zoran Zaev du SDSM décide en 2017 de s’allier avec un parti représentant la minorité albanaise pour mettre fin à la dangereuse paralysie du système, le conservateur BDI/DUI et ses 10 sièges. L’alliance censée renverser le gouvernement prévoit notamment d’inscrire l’albanais comme autre langue officielle de Macédoine. Ce n’est pas tant la manœuvre démocratique que la modification constitutionnelle linguistique qui fait éclater des manifestations violentes et pousse une centaine de manifestants du camp de Gruevski à envahir le Parlement et agresser violemment des députés dont Zoran Zaev qui a dû être évacué en sang de l’Assemblée. Finalement l’accord sera passé, « Double Z » sera intronisé Premier ministre et l’albanais placé au même rang que le macédonien dans la Constitution.

Une intégration continentale au prix fort

Zoran Zaev restera dans l’histoire de son pays comme le Premier ministre qui aura sacrifié beaucoup pour arrimer son pays en Europe. Le Premier ministre s’est ainsi attaché à apaiser les relations avec la Bulgarie voisine. En effet, l’histoire de la Macédoine et de son opposition historique avec l’Empire ottoman et les royaumes bulgares successifs ont laissé des traces. De plus, une forte diaspora macédonienne vit actuellement en Bulgarie et ce ne sont pas moins de 140 000 Macédoniens qui ont adopté la citoyenneté bulgare depuis cinq ans, un chiffre conséquent comparé aux 2,1 millions d’habitants en Macédoine du Nord. En 2017, Zoran Zaev et le Bulgare Boïko Borissov ont signé un traité d’amitié qui a –seulement– le mérite du symbole. Les chefs de gouvernement ont ainsi tissé un joli tapis pour glisser les problématiques dessous.

Zoran Zaev aura beaucoup tenté pour rapprocher son pays de l’UE

C’est aussi Zoran Zaev qui a permis d’entériner un conflit vieux de trente ans avec la Grèce voisine à propos du nom du pays. L’accord de Prespa signé en 2018 avec Aléxis Tsípras prévoit ainsi qu’au nom Macédoine soit adjoint le qualificatif « du Nord » pour rappeler implicitement les trois régions grecques limitrophes qui comportent le nom de Macédoine. L’héritage de la Macédoine antique et de son plus illustre représentant Alexandre le Grand fait encore l’objet de controverses propres à attiser les colères des franges nationalistes des deux côtés de la frontière. Les autorités macédoniennes acceptent ainsi de changer de nom, mais pourquoi ? Le conflit toponymique envenimait les relations entre Skopje et Athènes et servait de prétexte à cette dernière pour bloquer l’adhésion de cette première à l’OTAN d’une part et l’Union européenne d’autre part.

Cet accord donnera lieu à un référendum en 2018 en Macédoine et si 91% des votants se sont exprimés en faveur du changement de nom et donc implicitement en faveur de l’intégration de leur pays à l’OTAN et l’UE, la participation a péniblement atteint les 36%, ce qui a entrainé l’invalidation du référendum. Il est légitime de penser d’une part que l’appel au boycott formé par l’opposition a bien marché, mais il ne faut pas exclure une bonne partie de la population qui n’a pas jugé nécessaire de se prononcer sur le changement – pragmatiquement minime mais politiquement majeur – de nom de leur pays. Les parlements macédonien et grec ont néanmoins ratifié l’accord qui est entré en vigueur le 12 février 2019.

C’est parce que l’UE a refusé initialement d’entamer les négociations d’adhésion avec Skopje que Zoran Zaev a décidé officiellement de dissoudre le Parlement national. En effet, c’était l’un des objectifs principaux fixés par son gouvernement. Cette manœuvre peut également être analysée comme l’occasion pour le Premier ministre d’obtenir une plus large majorité, conforté par une –médiocre– victoire à l’élection présidentielle de 2019, mais surtout par ses victoires diplomatiques : la Macédoine du Nord est devenue le 30ème membre de l’OTAN le 30 mars dernier. Stratégie d’autant plus lisible que les chefs d’État et de gouvernement ont finalement donné leur feu vert pour les négociations d’adhésion.

Des élections une nouvelle fois très serrées

Finalement, c’est un pari presque gagnant pour Zoran Zaev. La coalition menée par le SDSM remporte le scrutin le 15 juillet avec 36,12% des voix et 46 sièges au Parlement, soit 8 de moins qu’avant. Elle est talonnée par le VMRO-DPMNE d’opposition qui recueille 34,85% des voix et perd 7 sièges pour arriver à 44. Un accord de coalition sera donc essentiel pour former un gouvernement majoritaire, et c’est encore le parti de la minorité albanaise DUI/BDI que les électeurs ont choisi de placer dans le trône du faiseur de roi. Arrivé troisième avec plus de 11% des voix, il gagne 5 députés pour s’établir à 15. Le chef du parti a exigé la place de Premier ministre en cas d’alliance, « chantage » dénoncé par les deux partis majoritaires qui rendra d’autant plus ardues les tractations politiques.

En outre, la gauche radicale Levica parvient à faire son entrée au Parlement avec deux sièges, le restant est partagé entre différents partis de défense des intérêts albanais.

Autre enseignement des résultats, la participation s’établit péniblement au-dessus de 50%, soit plus de 15 points de moins par rapport à 2016. Ce score, le pire de l’histoire du pays, ne s’explique pas seulement par la crise du coronavirus qui affecte particulièrement l’Etat. Le désaveu démocratique des électeurs se fait sentir de scrutins en scrutins en Macédoine du Nord, mais pas seulement. La corruption et le niveau de vie qui se stabilise à un niveau bas éloignent de plus en plus les habitants des urnes, ce qui pose une nouvelle fois la question de la légitimité des gouvernements en place.

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