Enrico Letta « contre vents et marées »

, par Maria Popczyk

Enrico Letta « contre vents et marées »
Enrico Letta, ancien Ministre, Président du Conseil des Ministres italien et actuellement Doyen de l’Ecole d’Affaires Internationales de Sciences Po Paris CC Flickr / Enrico Letta

Sorti en mars dernier, le livre du député européen Enrico Letta, offre à ses lecteurs un commentaire « à vif » de la situation politique, économique et institutionnelle de l’UE. Un livre plein d’idées qui redonne espoir tout en poussant à dépasser le limes populiste.

Un beau cadeau d’anniversaire pour l’Europe

L’Union européenne vient de célébrer les 60 ans des Traités de Rome. Nous avons vu défiler de belles photos de jeunes brandissant le drapeau européen. Cependant, l’UE connaît en même temps de plus en plus de défis qui affaiblissent l’adhésion des citoyens : la crise économique, l’arrivée de nombreux réfugiés sur le continent, le succès croissant des discours populistes etc. Professeur riche d’une expérience politique, Enrico Letta propose de sortir de cette « tempête » menaçant notre continent en adoptant des solutions « contre vents et marées ».

Dans son avant-propos, il précise que ce livre naît à l’aube de deux événements qui bouleversent le cours de l’histoire : le Brexit et l’élection de Donald Trump. Il considère que face aux changements il faut agir avec rapidité : l’Europe n’est plus perçue comme un rêve, une Union toujours plus puissante, mais comme une construction qui peut s’écrouler. Face à ce constat, Enrico Letta reprend les différentes critiques adressées à l’UE, les replace dans leur contexte, puis apporte une réponse à chacune d’entre elles. Le tout sous la forme d’un entretien avec Sébastien Maillard. Voilà un beau cadeau d’anniversaire pour l’Europe.

Le discours populiste, entre le « monstre » et la « peste »

Pour Enrico Letta les populistes sont des groupes à la recherche des « coupables », qui pointent du doigt les erreurs de l’UE et n’apportent aucune autre solution que celle de s’y opposer. Le polonais Robert Biedroń, lors d’une conférence, a parlé de « boucs émissaires » des populistes. Les deux hommes, malgré leur éloignement géographique et linguistique, expriment des propos similaires. A la différence que M. Biedroń vit dans un Etat gouverné par un parti populiste, tandis que M. Letta observe le phénomène avec une perspective franco-italienne. Alors que l’ancien député polonais et actuellement maire de Słupsk parle de la peur d’un « monstre » chez les Polonais (les réfugiés, qu’ils n’ont vu qu’en très petit nombre), le Doyen de l’Ecole d’Affaires Internationales de Sciences Po utilise le même registre et compare les idées des populistes à « la peste ». Cette « peste » est toutefois à entendre comme une critique car il dénonce l’utilisation à outrance de l’alibi populiste dans la politique.

Tout comme Robert Biedroń, Enrico Letta insiste sur le rôle de l’éducation : c’est elle qui nous rend tolérants et donc moins hostiles envers les immigrés, c’est l’université qui permet aux jeunes de partir en Erasmus et découvrir les bienfaits de l’UE.

Le manque de confiance croissant, un problème de coopération

La démocratie ne vit pas qu’au moment des élections. Elle dépend de la société civile qui l’anime. L’essor du numérique permet aux associations, mouvements et individus de voir leurs discours plus largement diffusés et d’interagir plus facilement. Enrico Letta est un grand défenseur des nouvelles technologies car elles ont un énorme potentiel d’implication politique.

La politique a aujourd’hui besoin de nouveaux moyens pour engager les citoyens dans la vie publique. L’auteur explique la crise du leadership de l’UE : la coopération verticale (entre différents niveaux hiérarchiques) ne suffit pas, il faut que le pouvoir soit davantage partagé avec le peuple, que l’intérêt pour la politique s’étende donc aussi de façon horizontale (avec les citoyens). Par ailleurs, il défend les coalitions – au niveau européen tout comme à l’échelle nationale, il considère que c’est par la conciliation de différents groupes politiques que l’on peut progresser.

Illustration… avec le football ! « C’est un jeu d’équipe » dit-il de la politique. Pour lui, il faut répartir les responsabilités à différents niveaux (Etats de l’UE, partis politiques, citoyens) pour qu’à terme tout le monde puisse apprécier les résultats, sans qu’il y ait de « joueurs de Série B ».

Référendums vs Démocratie – l’exemple italien

Le livre est très critique à l’égard de la politique italienne. Enrico Letta fait allusion au dernier référendum constitutionnel dont Matteo Renzi était à l’initiative. Il relève un abus démocratique : en réalité, cette consultation du peuple a davantage été un plébiscite sur la personne de Renzi que sur la « chose publique ». Hélas, les référendums sont perçus comme un moyen pour les responsables politiques de légitimer leur pouvoir dans un contexte instable. L’ancien premier ministre Matteo Renzi, en promettant sa démission en cas de victoire du « Non », a transformé l’enjeu du vote. C’est pour cette raison que les nouvelles initiatives permettant de faire dialoguer le peuple avec ses représentants devraient s’organiser en ligne. Les problèmes politiques peuvent y être discutés dans toute leur complexité, sans limiter la parole des citoyens à un vote approbatoire.

Mille et un défis

Seuls quelques grands points ont été évoqués dans cet article, car il ne s’agit pas de résumer le livre d’Enrico Letta, mais d’inviter ceux qui s’intéressent à l’UE et aux réflexions politiques à le lire. L’auteur y parle aussi de l’euro, il commente la position dominante de l’Allemagne dans l’UE et la centralisation institutionnelle à Bruxelles, propose quelques pistes pour sortir de la crise des migrants… Il énumère les défis actuels tout en gardant une approche optimiste pour l’avenir. Il pose cependant une condition : concilier démocratie et politique, pour rendre les actions cohérentes avec les promesses. Sans cette cohérence, les citoyens ne peuvent que se méfier des hommes politiques au pouvoir, et sont tentés par le vote populiste. La France vient d’y échapper en élisant un président qui semble vouloir dépasser le clivage gauche/droite, mais encore faut-il que son mouvement puisse gouverner. Voici donc quelques idées à garder en tête le 11 juin.

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