Un des arguments typiques des nationalistes pour persuader l’opinion publique de l’impossibilité de construire une Europe unie est celui de la langue : comment nous unir si nous ne pouvons même pas nous comprendre ?

Des nations unies dans la diversité ?

Il est vrai que certains Etats nations se sont développés en essayant d’éradiquer toute particularité régionale ou locale, les langues en premier lieu. Il ne devait pas y avoir de culture bretonne, picarde ou corse, mais uniquement une culture française. Dans la logique nationaliste, l’uniformisation est nécessaire à l’unité quand elle ne lui est pas synonyme. Pour être ensemble, il faut être pareil, les différences doivent donc être stigmatisées.

Or, l’Union européenne émet le présupposé opposé. Sa devise, in varietate concordia, ou « unis dans la diversité » signifie, non pas que nous sommes ensemble malgré nos différences, mais que nous sommes unis par nos différences, pour nos différences, et grâce à nos différences.

L’enseignement des langues régionales s’inscrit dans cette philosophie. L’enseignement des langues régionales et l’enseignement bilingue langue nationale/langue régionale serait un outil puissant pour rendre compte que nos cultures sont plurielles et que le multilinguisme n’est pas un obstacle à la vie en collectivité.

Pourquoi alors ne pas développer plutôt l’enseignement bilingue avec d’autres langues nationales comme l’anglais, l’espagnol ou l’allemand ? Ces langues ont en effet une étendue européenne et planétaire qui les rend beaucoup plus utiles que le breton, le wallon ou l’auvergnat. Cependant, l’enseignement bilingue de deux langues nationales demeure, sauf dans le cas des Etats qui ont plusieurs langues officielles, l’enseignement d’une langue qui est « la nôtre », et d’une langue « étrangère », fût-elle celle d’un pays voisin dont la frontière est à deux pas.

L’enseignement des langues régionales et l’enseignement bilingue langue nationale/langue régionale sont l’enseignement de deux langues qui sont « les nôtres », et qui constituent « notre patrimoine », ce qui remet fondamentalement en cause l’idée que pour être unis, il faille partager une langue unique qui soit la même pour tous.

Les langues régionales comme patrimoine historique et culturel

D’autant plus que les langues régionales sont une richesse immense pour toute l’humanité. La beauté de la langue provençale a valu à un auteur français, Frédéric Mistral, le prix Nobel de littérature en 1904, pour son poème Mirèiò. Ce grand écrivain avait l’ambition de faire revivre la langue des troubadours, première langue littéraire d’Europe à côté du latin, aux XIe et XIIe siècles. Les troubadours de langue d’oc ont inspiré les trouvères de la langue d’oïl, dont le célèbre Chrétien de Troyes, et les Minnesängers d’outre-rhin. Le prestige des troubadours est descendu jusque dans le sud de l’Italie où s’est créée l’Ecole sicilienne, protégée par l’empereur germanique Frédéric II, également roi de Sicile. Ce courant littéraire, dont les œuvres ont été écrites en sicilien, est à l’origine du sonnet qui fera la renommée de Pétrarque, Ronsard, Shakespeare, et plus tard de nombreux autres auteurs romantiques.

C’est pourquoi, l’Unesco a développé des programmes de recensement et de sauvegarde des langues en danger de disparition et le Conseil de l’Europe a élaboré la charte européenne des langues régionales, dont la ratification est désormais une condition pour adhérer à l’Union européenne, charte qui n’est pourtant toujours pas ratifiée par la France, malgré les annonces du gouvernement.

Qui plus est, une langue évolue rarement de manière isolée, mais s’inspire le plus souvent des autres langues dont elle est voisine géographiquement, historiquement ou culturellement. Il en est de même pour les langues régionales, à l’exception notable du basque. Les langues régionales peuvent avoir en commun avec des langues d’autres pays européens, des mots, des expressions, ou des conventions grammaticales. Elles servent alors de ponts entre des langues de différents Etats, à l’instar du normand, langue située entre le français et l’anglais. C’est pourquoi, apprendre, connaître, et parler des langues régionales est un atout considérable, non seulement pour bien parler les langues étrangères, mais aussi pour comprendre l’origine de la morphologie, des proverbes, et de la syntaxe.

Les frontières linguistiques n’existent pas

C’est ce qui explique également que les langues régionales changent notre perception des frontières nationales. Dans une Europe régie par la logique nationale, le franchissement d’une simple ligne tracée dans une chaîne de montagne ou au niveau d’un fleuve correspond à un changement de langue et de culture aussi brutal qu’artificiel. Les langues et les cultures régionales nous font prendre conscience d’un tel artifice.

Quand on traverse les régions et les pays de notre continent, le passage d’une langue à une autre se fait de manière beaucoup plus progressive, et il est très difficile de délimiter une langue avec des contours précis. La langue d’une région s’imprègne de celles des provinces voisines, et plus on s’approche de l’une de ces provinces, plus son influence devient marquante, à tel point que certains parlers sont considérés comme des dialectes de transition entre deux langues, comme le royasque, patois de transition entre le provençal et le ligure (langue de la région de Gênes). Ainsi, si les langues pouvaient s’incarner en une couleur, l’Europe des régions serait un dégradé de couleurs différentes interagissant et se mélangeant les unes avec les autres.

À ce titre, l’apprentissage et la pratique des langues régionales ne doit pas se faire dans une optique de fermeture et de regret du passé, mais dans un idéal d’ouverture sur le monde et sur l’avenir.

Une langue, une pensée

L’enjeu n’est pas que culturel, il se situe également au niveau des libertés fondamentales, notamment les libertés d’expression et d’opinion. Si la parole exprime la pensée, les travaux du linguiste Ferdinand de Saussure démontrent qu’avant tout, la parole forme la pensée : sans mot, pas d’idée ! Le principe de la novlangue d’Orwell, c’est de supprimer progressivement les mots pour supprimer toute opinion non conforme. L’imposition exclusive du français dans la vie quotidienne par les autorités publiques, en France à partir de la Troisième République n’a pas un objectif purement nationaliste. Le présupposé de départ était que le français était la langue des Lumières et de la liberté face aux autres langues européennes, celles encore enfermées par les carcans idéologiques de l’Ancien Régime. La volonté de l’Etat était d’imposer une langue unique pour restreindre et encadrer la faculté même de penser, afin qu’on ne puisse pas remettre en question le bien-fondé des acquis de la Révolution qui constituaient le fondement de la nouvelle République instaurée en 1870. Cette méthode a inspiré l’URSS qui imposait le russe comme langue unique dans la vie publique.

Promouvoir l’enseignement et la pratique des langues régionales dans la vie publique, c’est favoriser la diversité des opinions, leur libre expression, et la rencontre des différentes représentations du monde incarnées par ces langues, facteur d’enrichissement culturel collectif et donc d’unité.