Entretien avec Ska Keller : « la jeunesse est bien plus présente au Parlement aujourd’hui »

, par Luca Arfini, traduit par Julie-Meriam Benjida

Entretien avec Ska Keller : « la jeunesse est bien plus présente au Parlement aujourd'hui »
Avant de devenir députée du Parlement européen, Ska Keller faisait partie de la Fédération des Jeunes Verts Européens. Crédits : EQUO

Luca Arfini, secrétaire général de la JEF Brussels, nous propose un entretien avec Ska Keller, co-présidente du groupe Les Verts/ALE et Spitzenkandidat lors des élections du Parlement européen de 2014 et 2019. En tant que co-présidente, elle fait partie de la Conférence des présidents, à savoir l’organe décisionnel du Parlement. C’est lors de sa première élection en qualité de députée européenne, à 27 ans, que son travail au sein de l’UE a débuté.

Traduction : Julie-Meriam Benjida

Bonjour Ska Keller. Commençons par vos débuts : à l’âge de 20 ans, vous vous ralliez à la politique des verts en intégrant l’organisation de jeunesse du parti Alliance 90/Les Verts de votre pays d’origine, l’Allemagne. Pourquoi avez- vous décidé de les rejoindre ?

Il était évident pour moi que la politique des Verts faisait écho à ma vision du monde. Après avoir rencontré quelques militants pour la première fois, je me suis rendue compte que nos manières de penser étaient identiques, même si le parti n’était pas représenté dans la petite ville où je vivais. Bien que ma rencontre avec les Verts ait été tardive, j’ai vite compris qu’ils incarnaient la famille politique à laquelle j’appartiens vraiment.

Vous en êtes à votre troisième mandat en tant que membre du Parlement européen où vous êtes arrivées en 2009 pour la première fois. Avez-vous toujours voulu être législatrice de l’Union européenne ?

Je ne suis pas née avec le désir de devenir députée européenne ! Cependant, j’ai fait partie des membres actifs de la Fédération des Jeunes Verts européens dès 2002. Je les ai donc fréquentés assez tôt et me suis dès lors rendue compte à quel point la sphère européenne pouvait être importante, intéressante, mais également passionnante. Je trouvais plus attrayant de travailler de concert avec des jeunes provenant de toute l’Europe plutôt que de rester à un niveau national ou régional.

Quelles ont été les contributions les plus notables des Verts/ALE ces 11 dernières années, depuis que vous faites partie de ce groupe ?

N’étant pas limités par une dynamique « gouvernement/opposition », comme la politique nationale peut l’être, nous avons pu accomplir de très nombreuses choses. Faire partie de l’opposition signifie qu’on ne peut pas gagner, et faire partie du gouvernement est synonyme de compromis.

Au Parlement européen, en contraste les majorités évoluent sans cesse. On peut donc toujours trouver une majorité qui nous aidera à porter notre idée ou notre projet, et généralement, on se débrouille plutôt bien chez les Verts pour ça. En voyant notre nombre de sièges, certains doutent de nos capacités, alors qu’en réalité, nous réalisons beaucoup choses, et dans des sphères très différentes.

Dans mon cas, j’ai travaillé énormément ces 10 dernières années sur les droits des réfugiés, avec quelques percées importantes dans des domaines aussi inaccessibles que Frontex. Nous avons réussi à nommer un responsable veillant au respect de leurs droits fondamentaux, à mettre en place un système de compilation des plaintes, ainsi que plusieurs mesures de protection. En ce qui concerne le climat, nous avons enregistré de belles victoires, notamment du côté de l’économie d’énergie et des pesticides.

Après le Brexit, la composition du Parlement virera à droite. En effet, le groupe d’extrême droite Identité et démocratie y deviendra la quatrième force. Les Verts, quant à eux, seront relégués à la cinquième place. Selon vous, que pourrait signifier ce changement dans l’équilibre politique de l’UE pour votre groupe, et pour le reste du bloc pro-européen ?

Il est évident que si l’extrême droite devient le 4e parti, au détriment des Verts, il y aura une différence symbolique. Cependant, Identité et démocratie n’a pas la majorité, et le groupe n’a pas gagné autant de sièges qu’il le désirait lors des dernières élections. Son influence n’est donc pas si grande, et le Brexit n’y changera rien. La taille du groupe augmente, mais pas son emprise politique, et ce n’est pas comme si les députés allaient décider de travailler avec eux du jour au lendemain.

L’un de vos objectifs est d’inclure davantage la jeunesse dans le processus de décision. Quel plan concret avez-vous mis en place pour y arriver ? Pensez-vous que la Conférence sur l’avenir de l’Europe soit le moment idéal pour donner aux jeunes l’opportunité de façonner le futur de notre continent ?

Nous attendons cette conférence avec beaucoup d’impatience, elle sera géniale. Cependant, cette occasion de s’impliquer pour les jeunes ne sera pas la seule, ni même la plus déterminante. Je crois qu’ils doivent se faire bien plus entendre autant à l’échelle européenne que nationale, car en réalité, chacune de nos décisions les affectera bien plus que n’importe qui d’autre ; il leur reste bien plus de temps à vivre.

La crise climatique symbolise bien ce problème : si nous ne faisons rien maintenant, les plus jeunes en subiront les conséquences alors que les plus âgés ne seront plus là, et cela s’applique à de nombreux domaines. Heureusement, le Parlement européen s’améliore de jour en jour : la jeunesse y est bien plus présente actuellement.

Lors de ma première élection en 2009, avoir quelqu’un de moins de trente ans au Parlement était très exotique. C’est plus commun à présent, mais ce n’est pas encore assez. Le stéréotype de l’homme politique blanc, d’un certain âge, venant d’un milieu privilégié est toujours persistant. Or un parlement, quel qu’il soit, prend des décisions pour tout le monde. Nous devons donc être sûrs que la population soit correctement représentée : si nous voulons que les voix des plus jeunes soient entendues, je pense que leur présence doit être plus importante dans les institutions décisionnelles déjà existantes. Les parlements et conférences de toute sorte ne peuvent, de facto, pas les remplacer.

Lors de l’élection de la nouvelle Commission européenne en novembre, les Verts/ALE ont décidé de s’abstenir pour cause de dissensions au sein du groupe quant au choix de certains commissaires. Presque deux mois se sont écoulés, maintenez-vous votre position à leur encontre ? Comment votre groupe compte-t-il coopérer avec les nouveaux commissaires, et tout particulièrement avec ceux traitant des sujets qui vous tiennent à cœur ?

Notre abstention signifiait que nous voulions leur donner une chance. Nous ne pouvions pas dire non, car ils ont l’intention de mettre en avant l’écologie, ce que nous apprécions. La Commission Juncker avait également des points forts, mais l’écologie n’en faisait pas partie.

La commission actuelle semble aller dans la bonne direction, mais nous ne savons pas jusqu’où elle ira. C’est une chose d’avoir un programme environnemental, mais sera-t-elle capable de faire des propositions qui endigueront la crise climatique ? C’est plutôt confus, car pour le moment, la seule proposition énoncée est celle du Pacte vert pour l’Europe, qui n’est finalement qu’une suite de titres et de dates. Or, la difficulté réside toujours dans les détails, et c’est d’autant plus vrai en ce qui concerne les politiques environnementales et climatiques.

La commission nous a déjà déçus en refusant de toucher à la politique européenne en matière agricole et commerciale, afin de résorber la crise climatique. Ça nous a posé un réel problème, mais nous travaillons très étroitement avec la Présidente de la Commission ainsi qu’avec la plupart des commissaires. Nous voulons que nos objectifs, qui sont la justice climatique, l’amélioration environnementale, la justice sociale, et bien d’autres, soient développés de manière constructive.

Pensez-vous que les jeunes peuvent devenir des activistes climatiques, quelle que soit leur orientation politique ? Quel message voulez-vous leur transmettre ?

Oui, lancez-vous tout simplement et impliquez-vous ! Cependant, les Verts sont le seul parti qui de tout temps est resté clair, constant et cohérent en matière de problématiques environnementales et climatiques. C’est évident. Les autres partis prennent seulement le train en marche. C’est positif, car nous avons bien entendu besoin des majorités, mais il est clair que seuls les Verts mènent le bateau.

On peut bien sûr militer sans rejoindre aucun parti. On émet alors une pression sur toutes les familles politiques, ce qui est bénéfique, puisqu’au final, une majorité est nécessaire. Mon conseil serait qu’il faut être actif, qu’il faut s’impliquer et qu’il faut faire partie des organes décisionnels, et qu’il faut s’assurer d’être entendu et que nos votes soient pris en compte.

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